Partage d'évangile quotidien
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Deuxième étage

Mar. 29 Septembre 2015

Luc 9, 51-56 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Or, comme s'accomplissaient les jours de son enlèvement, il affermit sa face pour aller à Iérousalem. 

Il envoie des messagers devant sa face. Ils vont et entrent dans un village de Samaritains, afin de préparer pour lui. Mais ils ne l'accueillent pas parce que sa face allait à Iérousalem. Ce que voyant, les disciples Jacques et Jean disent : « Seigneur, veux-tu que nous disions au feu de descendre du ciel et de les consumer ? » Il se retourne et les réprimande.  Et ils vont dans un autre village. 

 

 

L'exode, par He-Qi

 

 

voir aussi : (Bonne) résolution, Course d'orientation, Fils du tonnerre, En campagne, Mécréants

"son enlèvement" : c'est ici la seule occurrence de ce mot dans toute la Bible. Il signifie : prendre en enlevant (se dit particulièrement pour prendre un enfant dans ses bras), accueillir, recevoir, prendre avec soi, attirer à soi, prendre sur soi, prendre pour soi. Tout ceci nous évoque, bien sûr, Élie qui avait été ravi au ciel, par Dieu. C'est une idée assez proche de ce que dit Jean, quand il parle de la montée, ou de l'élévation, de Jésus — mot par lequel il évoque simultanément et indissociablement, la montée sur la croix et la montée au ciel, ce qu'il appelle aussi la glorification de Jésus. Mais il y a quand même une petite différence : pour Jean, c'est Jésus qui monte, qui s'élève, tandis qu'ici pour Luc il "est" élevé, c'est Dieu, qui l'élève, qui l'enlève. C'est bien d'ailleurs ainsi que Luc décrira l'ascension, tant dans son évangile (24, 51 : il "est" distancé d'eux et emporté dans le ciel) que dans les Actes des Apôtres (1, 2 : il "fut" enlevé au ciel ; 1, 9 : il "est" élevé et une nuée vient le masquer...).

En parlant ici du futur "enlèvement" de Jésus, en parlant aussi de cet "affermissement de sa face" — une expression toute droite sortie du vocabulaire biblique à propos des grands prophètes — Luc est le seul des synoptiques à nous dire aussi nettement que la montée à Jérusalem a été une décision mûrement réfléchie de Jésus. C'est une action de prophète qu'il s'apprête à accomplir. C'est le résultat de cet entretien intense avec son Père de la transfiguration. On peut noter d'ailleurs que Luc est aussi le seul à avoir dit qu'à cette occasion la discussion entre Jésus, Moïse et Élie avait eu pour sujet sa future montée à Jérusalem, ou plutôt plus exactement son "exode" : Luc fait de cette seconde période du ministère de Jésus une récapitulation et un accomplissement de toute l'histoire du peuple élu. À nouveau, il n'y a que chez Jean qu'on trouve une réflexion aussi aboutie, qui cherche à donner un sens construit et cohérent aux événements, à montrer que ce qui s'est passé était voulu (Jean), ou au moins accepté (Luc), là où Marc et Matthieu semblent plus décrire les choses comme elles se sont passées simplement parce qu'elles se sont passées. En même temps, c'est assez normal qu'il en soit ainsi, Luc et Jean sont ceux qui écrivent le plus tard, ils ont eu plus de temps pour élaborer leur théologie.

Mais en racontant cette histoire de feu descendant du ciel pour consumer les vilains Samaritains qui, en ne les accueillant pas, mettaient ainsi des bâtons dans les roues à la mission prophétique de Jésus, Luc pousse peut-être le bouchon un peu loin. Élie est en effet un grand spécialiste du feu du ciel. C'est déjà ainsi qu'il confondit les adorateurs de Baal, quand ce feu du ciel tomba sur son holocauste et non sur le leur. Cet épisode est très connu, mais il en est encore un autre, un peu plus tard, et c'est à lui qu'il est fait ici allusion. À deux reprises, le roi Ocozias envoya un officier accompagné de cinquante soldats pour arrêter Élie, et à deux reprises Élie "fit descendre un feu du ciel qui dévora" toute la troupe venue l'arrêter. Bien sûr Luc fait germer cette idée magnifique dans le cerveau des deux "fils du tonnerre", et Jésus leur fait des remontrances. Mais quand même, rien que pour ajouter encore un peu plus de "couleur" prophétique biblique à cette montée vers Jérusalem que Jésus entame, était-il vraiment nécessaire que Luc : premièrement jette de l'huile sur le feu des rapports entre Samaritains et Juifs (alors que Luc le païen n'est pas concerné par cet antagonisme, et qu'il est même le seul des synoptiques à parler des Samaritains avec bienveillance, notamment dans sa parabole "du bon Samaritain", ou encore avec l'histoire des dix lépreux guéris parmi lesquels seul un Samaritain reviendra rendre grâces à Jésus), et deuxièmement en rajoute aussi sur le compte des deux frères ?

Est-ce alors par scrupules de conscience que Luc est encore le seul des synoptiques à ne pas rapporter l'histoire de Jacques et jean demandant à Jésus d'avoir les deux premières places dans le "Royaume" ? ce serait assez dans son genre. En tout cas, il convient encore de noter à propos de cet épisode (mais comme de beaucoup d'autres), que ce départ pour Jérusalem est bien plus une affirmation de principe de la part de Luc — et à mon sens justifiée — qu'autre chose, ou alors il faudrait envisager un Jésus qui hésiterait beaucoup ensuite à aller jusqu'au bout, qui n'aurait pas tant "affermi sa face" que ça, vu tout ce qui va se passer encore, dont de nombreux épisodes qu'on peut difficilement situer autre part qu'en Galilée... Luc va donc nous rappeler de temps en temps qu'on est "pendant le voyage vers Jérusalem", mais il s'agit bien d'une pétition de principe, quelques efforts pour entretenir le cadre général qu'il a voulu donner à son histoire, sans qu'il n'en soit lui-même nécessairement dupe. Il est à peu près impossible de reconstituer une chronologie un tant soit peu fiable de tout ce que racontent les évangiles. On doit se contenter des deux grandes périodes, avant et après la multiplication des pains. Avant : une certaine euphorie, une certaine insouciance, une certaine illusion, comme une lune de miel. Après : la crise, le recadrage, le désamour, les nuages qui s'amoncellent, et, en filigrane, le projet de monter quand même à Jérusalem, qui se fait peut-être jour progressivement, ou soudainement par une révélation, mais qui à un moment ou à un autre est devenu une certitude (la transfiguration) que c'était bien ça qu'il avait à faire. Avons-nous besoin d'en savoir plus ?

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