Partage d'évangile quotidien
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Tout passe, tout lasse

Ven. 30 Novembre 2012

Luc 21, 29-33 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Et il leur dit cette parabole : « Voyez le figuier et tous les autres arbres. Dès qu'ils bourgeonnent, vous n'avez qu'à les regarder pour savoir que l'été est déjà proche. De même, vous aussi, lorsque vous verrez arriver cela, sachez que le royaume de Dieu est proche. 

« Amen, je vous le dis : cette génération ne passera pas sans que tout arrive. Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. » 

 

 

Les dix commandements, par He-Qi

 

 

voir aussi : Gravées dans le marbre, Permanence du verbe, Le temps que dure cet aujourd'hui

"le ciel et la terre passeront" : le 'ciel' dont il est question ici ne désigne pas la même chose que, par exemple, dans l'expression "royaume des cieux". Ici, il s'agit du ciel tel qu'il peut être perçu par les sens, c'est-à-dire selon les représentations de l'époque, comme d'une calotte sphérique qui couvre le disque de la terre. Sur cette calotte se déplacent les astres, soleil, lune et étoiles. Au-dessus de la calotte se trouve une immense masse d'eau, les eaux "d'en-haut", qui font pendant à l'immense masse d'eau "d'en-bas", la mer, sur laquelle flotte la terre. Ce ciel est le lieu de résidence des êtres spirituels, Dieu, les anges. Mai lors de la venue du royaume dit "des cieux", tout ceci va changer, puisqu'il n'y aura plus cette séparation entre les deux mondes. Il y aura "une terre et un ciel nouveaux" qui ne formeront plus qu'un seul monde. C'est en ce sens que le ciel 'passera', comme la terre.

Ce qui ne passera pas, donc, d'après notre texte, ce sont les 'paroles' de Jésus. Nous sommes très proches des conceptions surtout développées dans l'évangile de Jean. Au commencement est le verbe, la parole, et la parole s'est faite chair, etc... Ce mot grec λόγος, logos, que nous traduisons parfois 'verbe', parfois 'parole', parfois 'mot', n'a pas vraiment d'équivalent dans notre langue. Il désigne à la base simplement un 'mot', un élément du langage, par lequel nous pouvons désigner des objets du monde, exprimer des idées, des sentiments, etc... Pour nous, le mot 'mot' s'arrête là, il désigne l'outil qui nous permet de nous exprimer. Mais pour les gens de l'époque, le mot était aussi ce qu'il représentait. En quelque sorte, on pourrait dire qu'il n'y avait pas, pour eux, de distinction franche entre la 'carte' et le 'territoire', entre l'ensemble de sonorités qui composent un mot et l'objet, plus ou moins concret, plus ou moins abstrait, qu'il représente.

Nous sommes proches d'un monde magique, où connaître le nom d'une personne, par exemple, donne un pouvoir sur cette personne. Mais en fait, c'est surtout lorsqu'on applique cette conception à des éléments concrets du monde — personnes, animaux, plantes, objets — que cela nous semble le plus grotesque. Parce que si nous abordons maintenant le monde de l'abstraction, le monde des idées, des sentiments, force nous est de constater que cette distinction entre le mot et ce qu'il représente est de moins en moins pertinente. Pensons par exemple au pouvoir du mot lorsque nous allons voir un médecin pour "savoir ce que nous avons". Nous souffrons, pour une raison ou une autre, et tout se passe comme si le fait qu'un mot soit posé sur notre souffrance nous permettait de la définir, de la situer, de l'apprivoiser en fait. C'est un exemple. On peut penser aussi à la force des mots, à leur pouvoir terrible, dans toutes les idéologies, temporelles comme spirituelles. C'est à chaque fois le mot, souvent d'ailleurs un mot nouveau créé exprès, et son sens, indissolublement liés, au nom desquels une majorité relative déclare la guerre à ceux qui ne pensent pas comme eux.

Revenons-en aux "paroles de Jésus". Bien entendu, ce ne sont pas tant les mots précis qu'il a pu utiliser au cours de sa vie, qui ne 'passeront' pas, mais plutôt leur sens. Autrement dit, Jésus affirme que son enseignement vient d'un lieu qui se situe au-delà des apparences de ce monde-ci qui est appelé à disparaître, et, bien sûr, que suivre cet enseignement permet aussi d'atteindre ce même lieu. Ce lieu, nous le connaissons. Toute sa vie, Jésus n'a parlé que de lui : le Père, ce 'dieu' qui, tout en nous dépassant, étant résolument autre, avant et au-delà de nous, réside pourtant en nous, au plus intime de nous-mêmes. Voilà ce qui ne passera pas, même lorsqu'il mourra sur la croix.