Partage d'évangile quotidien
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Dieu fait homme ?

Mer. 30 Avril 2014

Jean 3, 16-21 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné le Fils, l'unique-engendré, pour que tout homme qui croit en lui ne se perde pas, mais ait vie éternelle. 

« Car Dieu n'a pas envoyé le Fils dans le monde pour qu'il juge le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. Qui croit en lui n'est pas jugé, qui ne croit pas, déjà est jugé, parce qu'il n'a pas cru dans le nom de l'unique-engendré, Fils de Dieu. 

« Tel est le jugement : la lumière est venue dans le monde, et les hommes ont aimé les ténèbres plus que la lumière, car leurs œuvres étaient mauvaises. Car celui qui commet ce qui est mal hait la lumière : il ne vient pas à la lumière pour que ne soient pas révélées ses œuvres. Mais qui fait la vérité vient à la lumière, pour que soit manifesté que ses œuvres sont œuvrées en Dieu. » 

 

 

Le messie, par He-Qi

 

 

voir aussi : Choisir son camp, Les semblables s'attirent, Prédestination ?, Aimant divin

Nous voici avec le Fils, ici de plus avec cet attribut de 'unique' que Jean ne lui donne que dans deux passages, en tout, de son évangile : la première fois, c'était dans le prologue, et la seconde, c'est maintenant. Personnellement, cet attribut me pose beaucoup de problèmes. Tant qu'on parle de "fils de Dieu", nous pouvons encore nous identifier à Jésus, il peut encore nous servir de modèle, car nous sommes, nous aussi, fils et filles de Dieu. Cet attribut de 'unique', par contre, a été prévu volontairement pour qu'on ne le puisse plus. Alors, bien sûr, on remarque déjà que le prologue de l'évangile de Jean fait partie des toutes dernières couches du mille-feuilles, ce qui pose la question de quand la communauté johannique, ou un dernier rédacteur, a éprouvé le besoin d'ajouter cet attribut, pour quelles raisons : est-ce une réaction à certains qui auraient eu tendance à relativiser le rôle central de Jésus dans l'économie du salut ? Cette hypothèse est peu probable venant de la communauté johannique, dont beaucoup des membres faisaient au contraire de Jésus un être pas vraiment humain. Ce ne sont donc pas eux qui risquaient de vouloir se faire son égal ! et je pencherais plutôt pour un ajout au moment où le courant paulinien/lucanien a voulu intégrer l'évangile de Jean dans son canon.

Quoi qu'il en soit de qui a ajouté cet attribut, et de ses raisons, le résultat est à mon sens dommageable. Jésus a effectivement un rôle irremplaçable dans la révélation, mais c'est justement parce qu'il nous a révélé que nous étions tous enfants de Dieu. Et pourquoi, alors, faudrait-il qu'il le soit d'une manière différente de nous ? comme veut le dire ce 'unique'. La théologie a exprimé ça par la suite sous cette forme : nous ne serions enfants de Dieu que par adoption, quand Jésus seul, lui, le serait par nature, pleinement, de tous temps ! Tout ceci part d'un sentiment respectable, à priori. Devant l'immensité, réelle, de la stature de Jésus et de ce qu'il a fait, on n'ose pas se comparer à lui, on n'ose pas espérer qu'on soit capable d'en faire, sinon autant, du moins quelque chose du même ordre. Ce qui est moins respectable, c'est de le transformer alors en quelqu'un de radicalement différent de nous. Pendant plusieurs générations, les chrétiens ne se sont pas posé la question ainsi, ils ne se la posaient pas du tout, d'ailleurs : ils se contentaient de vivre, du mieux qu'ils pouvaient, cette réalité d'enfants de Dieu. Beaucoup avaient accédé à cette conscience de notre origine divine, et il ne leur venait pas à l'idée que Jésus en aurait eu une différente par nature de la leur. Jésus en avait pris conscience, comme nous pouvons le faire aussi. De son vivant, personne, je crois, n'avait compris de quoi il parlait, mais sa mort, par contre, a joué le rôle de détonateur à retardement. Le profond bouleversement qu'elle a provoqué chez les uns et les autres a fini par déboucher sur ce que nombre de ses anciens disciples entrent, eux aussi, dans ce qu'il vivait.

Paradoxalement, c'est le désir de partager ce qu'ils vivaient avec le plus grand nombre qui a amené progressivement une dilution de la réalité de ce qu'ils vivaient. De moins en moins de gens accédaient à l'expérience personnelle et concrète de la conscience divine, qui est devenue ainsi une idée, une théorie. La filiation n'était plus vécue, mais affirmée comme un principe à croire ou ne pas croire. La voie était ouverte pour faire remonter Jésus au ciel, instaurer un fossé entre lui et nous, et, dans un second temps, adopter les bases de ce qui allait devenir la Trinité, à partir des concepts élaborés de leur côté par les communautés johanniques. J'ai déjà mentionné que les galiléens des synoptiques, d'une part, et les judéens de l'évangile de Jean, d'autre part, n'ont pas eu du tout les mêmes relations avec Jésus de son vivant, et n'ont pas du tout non plus vécu la résurrection de la même façon. Et les communautés issues de ces deux 'filières' n'ont encore pas du tout évolué sur les mêmes chemins. C'est donc la rencontre, au deuxième siècle, des deux courants de pensée qui a produit ce qui, depuis, est devenu la seule façon autorisée de comprendre Jésus : sa double nature, le concept de Fils unique de Dieu, et la Trinité. Mais je suis bien conscient que je n'ai fait ici que baliser une piste, à peine discernable dans le maquis des origines, et sur laquelle il me faudra revenir beaucoup plus sérieusement, un jour.