Partage d'évangile quotidien
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Liberté radicale

Lun. 30 Juin 2014

Matthieu 8, 18-22 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Jésus voit des foules nombreuses autour de lui : il ordonne de s'en aller de l'autre côté. 

Un scribe s'approche et lui dit : « Maître, je te suivrai, où que tu t'en ailles ! »  Jésus lui dit : « Les renards ont des tanières, les oiseaux du ciel, des nids. Mais le fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête. » 

Un autre des disciples lui dit : « Seigneur, autorise-moi à m'en aller d'abord enterrer mon père. »  Jésus lui dit : « Suis-moi ! Laisse les morts enterrer leurs morts. » 

 

 

Saint François, par He-Qi

 

 

voir aussi : Sans esprit de retour, Un grand saut dans l'inconnu, Attention au départ !, Partir ...

Petit intermède entre deux miracles dans la série de dix. Il s'agit de deux sentences sur les conditions pour suivre Jésus. Luc seul a aussi ce passage, qu'il situe quelque part lorsque Jésus et ses disciples sont censés cheminer de Galilée vers Jérusalem. On comprend son idée : pendant que Jésus s'avance vers son destin, des gens veulent se rattacher à lui. Matthieu dramatise un peu plus : Jésus n'était pas en cours de cheminement mais vient juste de prendre la décision de partir "de l'autre côté" (c'est-à-dire : de l'autre côté de la mer de Galilée, ou lac de Tibériade), et c'est précisément à ce moment que ces velléitaires se manifestent. Ils vont avoir à se décider rapidement ! Ce passage n'était pas indispensable dans le fil du discours de Matthieu, il viendrait même plutôt rompre le développement des dix miracles à la suite. Mais on peut considérer aussi qu'il constitue une piqure de rappel de la conclusion du sermon sur la montagne : qu'il ne s'agit pas de seulement écouter l'enseignement de Jésus, mais de le mettre en œuvre, d'agir.

Deux conditions sont donc énoncées, une concerne l'état du disciple, l'autre son entrée dans cet état. Les deux sont liées, mais commençons par l'entrée. L'idée est qu'il y a une décision radicale à prendre qui ne supporte pas la moindre hésitation. C'est un choix de vie à faire qui doit valoir pour nous plus que toute autre considération. Il faut le vouloir, il faut que nous nous y engagions totalement, sans aucune idée de retour. Devenir disciple doit avoir pour nous plus d'importance que même nos parents. Un autre passage de Matthieu va nous le dire aussi un peu plus loin : "celui qui préfère son père ou sa mère plus que moi n'est pas digne de moi". Si nous entendions de nos jours un tel discours promu par un groupe religieux quelconque, nous le qualifierions immédiatement de secte ! et il est certain qu'il a aussi pu terriblement choquer les contemporains de Jésus. Le respect dû aux parents est un des fondamentaux de la morale juive, c'est le cinquième commandement du décalogue, le premier de ceux qui portent sur les relations humaines (les quatre premiers portant sur notre relation à Dieu).

Nous devons donc être prudents, avec cette idée, d'autant qu'une autre des 'innovations' notables de Jésus, concernant la Loi, a consisté à mettre sur le même plan amour de Dieu et amour du prochain. "Celui qui prétend aimer Dieu et qui n'aime pas son frère est un menteur", comme le résumera l'épitre de Jean. Comment alors concilier que, pour suivre Jésus, c'est-à-dire chercher à accomplir la volonté de Dieu, on doive être prêt à tenir ses parents pour négligeables, à concilier donc avec l'amour de ces mêmes parents sans quoi nous sommes des menteurs ? Je crois que c'est simplement qu'on ne se situe pas dans les mêmes registres dans les deux cas. Le choix radical à faire pour suivre Jésus est un choix intérieur, il s'agit de l'objectif que nous nous fixons, et il s'agit plus de la dépendance dans laquelle nous pouvons nous trouver, intérieurement, vis-à-vis de nos parents, mais aussi vis-à-vis de quoi que ce soit dans le monde. Il s'agit de liberté, de responsabilité, d'autonomie, plus encore psychologique que matérielle. C'est encore cette nécessité que nous avons déjà rencontrée, que pour accéder à la seconde naissance, il nous faudra auparavant avoir renoncé à tout ce que nous sommes. Ceci n'a absolument rien d'incompatible, au contraire, avec le véritable amour de nos parents, de nos frères, de nos prochains quels qu'ils soient.

Ce qui nous amène à la seconde condition, celle du disciple qui est entré dans la voie. Car le véritable amour est aussi détachement de soi. Pour reprendre l'image de la seconde naissance, nous ne sommes alors plus vraiment les maîtres chez nous, ce n'est plus nous qui menons la barque, mais un Autre, et les autres. Plus de tanière, plus de nid ! oui, mais nous avons alors aussi bien mieux, en fait. Car, si nous n'avons plus de demeure en propre, c'est le monde qui est devenu notre demeure. Nous sommes chez nous partout. C'est la même question qu'avait posée la samaritaine : Dieu est-il dans le temple de Jérusalem ou dans celui du mont Garizim ? et qui ne se pose plus pour nous. Dieu est en nous, son temple est partout où nous nous trouvons. C'est aussi ce que ce scribe devra découvrir, lui qui a consacré sa vie à des Écritures qui ont fini par devenir comme sa maison, l'horizon indépassable de ses espérances et de sa foi. Faites donc attention : êtes-vous sûr de vouloir encore devenir un vrai disciple ? car la liberté des fils de Dieu dépasse toutes les frontières, y compris religieuses...:)