Partage d'évangile quotidien
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Du neuf avec du vieux

Jeu. 31 Juillet 2014

Matthieu 13, 47-53 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Encore : le royaume des cieux est semblable à une senne jetée dans la mer ; elle en rassemble de toute race. Quand elle est remplie, ils la remontent sur le rivage, ils s'assoient et ramassent les beaux dans des casiers. Les pourris, au-dehors ils les jettent. Ainsi en sera-t-il à l'achèvement de l'ère. Les anges sortiront : ils sépareront les mauvais du milieu des justes. Ils les jetteront dans la fournaise du feu : là sera le pleur, le grincement des dents. » 

« Avez-vous compris tout cela ? » Ils lui disent : « Oui. »  Il leur dit : « Aussi tout scribe devenu disciple du royaume des cieux est semblable à un homme, un maître de maison qui extrait de son trésor choses neuves et choses vieilles. » 

Or, quand Jésus achève ces paraboles, il s'éloigne de là. 

 

 

L'appel des disciples, par He-Qi

 

 

voir aussi : Le coup du filet, Fin du cycle, Une dernière pour la route, Scribe converti

Et voici la dernière parabole sur les sept que Matthieu a rassemblées pour ce qu'on pourrait appeler son "discours en paraboles". Nous avons vu hier que cette parabole, dans sa version originale telle qu'on la trouve dans l'évangile de Thomas (logion 8), était en fait très proche des deux précédentes, du trésor caché dans le champ et de la perle rare : un seul gros poisson trouvé au milieu de nombreux petits, le pêcheur conserve le gros et rejette les petits à la mer. Matthieu, lui, nous en donne une version qui ressemble étrangement à sa parabole des zizanies ou ivraies : il y a de nombreux poissons de nombreuses sortes, on conserve les beaux et met au rebut les 'mauvais'. Ce terme, mauvais, est traduit de diverses façons : souvent il a été rendu par "ce qui ne vaut rien", parfois précisément par "mauvais", et parfois "pourris". Cette dernière traduction est la plus proche du texte grec, et à mon avis la meilleure. "Ce qui ne vaut rien" est trop évasif, on peut penser que ce sont simplement les poissons trop petits pour être vendus, et ce n'est certainement pas ce que veut dire Matthieu. "Mauvais" de même pourrait signifier, par exemple, des poissons impropres à la consommation par leur toxicité pour l'homme. "Pourris" convient donc mieux, d'autant qu'il a, en grec comme en français, un sens moral en plus du sens littéral. De ce point de vue, "corrompus" pourrait aussi convenir. C'est en tout cas le sens de ce que Matthieu voulait dire, comme on le voit à sa comparaison, ensuite, avec le jugement dernier.

D'une parabole parlant de la surprise que représente toujours la découverte du Royaume, Matthieu a donc fait une parabole qui nous ramène plutôt au thème des deux premières qu'il avait rapportées, le semeur et, plus particulièrement encore, les zizanies. Je disais hier aussi que le thème du jugement dernier est un thème caractéristique de Matthieu, qui écrit dans un contexte d'antagonisme fort avec les autres courants du judaïsme. On trouve moins ce thème chez les trois autres évangélistes. Marc écrit plus tôt que Mathieu, son évangile témoigne plus de l'élan de croissance initiale des premiers chrétiens, d'une période où ils pensaient être déjà dans le Royaume en cours d'établissement : ils ne doutaient pas que tous leurs coreligionnaires finiraient par les rejoindre. Luc écrit en milieu païen, le champ ouvert à la mission est pour ses communautés encore immense. C'est d'ailleurs Luc qui a relégué aux "calendes grecques" le retour définitif de Jésus ! rien ne presse pour lui d'un jugement venant départager entre les convertis et ceux qui resteront irrémédiablement hostiles au christianisme. La communauté de Jean, enfin, vit dans une sorte de tour d'ivoire, assez indifférente au sort de ceux qui ne partagent pas sa foi. Eux seront, sont déjà, sauvés, et peu leur importe qu'il n'en aille pas de même pour les autres, c'est leur problème... Leur souci principal est de maintenir la cohésion de leur communauté, perpétuellement menacée par leur refus de structures et de hiérarchie, d'où le thème lancinant "aimez-vous les uns les autres", qui ne vise que cet amour des membres entre eux.

On notera enfin, pour terminer cette section de Matthieu sur les paraboles, qu'il nous en propose comme une huitième, bien que ce n'en soit pas exactement une mais plutôt une simple comparaison, et dont le thème n'est plus directement le Royaume. C'est cette phrase sur le scribe 'disciple' du Royaume. Un indice comme celui-ci nous confirme ce qu'on peut comprendre déjà au style de l'évangile de Matthieu, à savoir qu'il était lui-même scribe. Le terme, ici, n'a rien de péjoratif, comme dans les apostrophes aux "scribes et pharisiens". Et, en quelque sorte, Matthieu avoue par cette phrase que c'est bien lui qui a au moins agencé cet ensemble de paraboles, et mieux encore, qui en a arrangé certaines pour qu'elles servent son propos. En plongeant dans le trésor de la tradition sur les paroles attribuées à Jésus, l'auteur a tiré du vieux, c'est-à-dire des paraboles telles que transmises par cette tradition, mais aussi du neuf, à savoir une forme nouvelle donnée à certaines, et un choix parmi les paraboles à sa disposition, et un arrangement entre elles qui lui est propre. Il faut redire à ce sujet qu'il ne s'agit pas de falsification du message de Jésus. Ce n'était absolument pas ainsi que le considéraient les évangélistes, et, avant eux, les traditions orales puis écrites dans lesquelles ils ont puisé. Ils ne l'ont fait que pour faire mieux comprendre le message à leur public. Mais nous, qui ne sommes plus ce même public, nous devons en tenir compte, pour ne pas faire dire à ces textes ce qu'ils ne voulaient pas dire. Nous avons l'obligation de tenir compte des mentalités et des objectifs de l'époque, pour comprendre qui a été réellement Jésus.