Partage d'évangile quotidien
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Sabbat bis

Ven. 31 Octobre 2014

Luc 14, 1-6 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Or il vient dans le logis d'un des chefs des pharisiens, un sabbat, pour manger du pain. Et eux étaient à l'épier. Et voici un homme, un hydropique, devant lui ! 

Jésus intervient et parle aux hommes de loi et pharisiens. Il dit : « Est-il permis, le sabbat, de guérir, – ou non ? »  Eux se tiennent tranquilles... Il le saisit, le rétablit et le renvoie. 

À eux, il dit : « Qui de vous si son fils, ou son bœuf, tombe dans un puits, ne l'en retirera aussitôt, un jour de sabbat ? » Ils ne sont pas assez forts pour répondre à cela. 

 

 

Les dix commandements, par He-Qi

 

 

voir aussi : Dégonflés, Histoire sans paroles, Sauvés des eaux, Puits de sagesse, Fils de Dieu

Encore un épisode de guérison le jour du sabbat ! Nous en avions déjà eu un, en début de semaine, très réfléchi, pensé, construit, par Luc, pour expliquer les raisons pour lesquelles Jésus estimait légitime, sinon nécessaire, de guérir même les jours de sabbat. Ce n'est pas l'objet de ce récit-ci, qui se situe au début d'un repas, au cours duquel Jésus va donner plusieurs enseignements. Peut-être cette guérison sert-elle seulement à établir une sorte d'autorité de Jésus devant cette assemblée de pharisiens, ce qui lui permettra ensuite de proposer ses conseils sans être immédiatement contesté ?

"Ils se taisent", ou restent muets, ou cois, selon les traductions : c'est la réaction, ou plutôt absence de réaction, des pharisiens à la question de Jésus s'il est permis de guérir un jour de sabbat. Cette traduction n'est pas fausse en soi, mais elle échoue à faire comprendre un élément subtil de cette phrase. Le verbe employé est en fait le même qui est aussi utilisé pour l'observance du sabbat : rester tranquille, ne rien faire (Luc 23, 56 dit, au sujet des femmes après qu'elles aient mis le corps de Jésus dans le tombeau : "Le sabbat, elles se 'tiennent tranquilles' selon le commandement"). En somme, Luc sous-entend, avec une certaine ironie, que cette absence de réponse de la part des pharisiens, les fait en quelque sorte entrer dans le vrai sabbat, spirituel, qui est de prendre le temps de se mettre à l'écoute de Dieu. C'est ce qu'il font ici, ils sont obligés d'accepter l'argument de Jésus "parce qu'ils ne sont pas assez forts" pour le contredire. C'est ce qu'ils vont faire dans la foulée, au long de la suite du repas, en écoutant l'enseignement de Jésus.

On peut se demander aussi si ce n'est pas, précisément, le fait que ceci se déroule un jour de sabbat, qui a incité les pharisiens à ne pas répondre à la question de Jésus. Le principe initial du sabbat n'est pas de s'abstenir de travailler pour le principe de s'abstenir de travailler, pas plus de s'abstenir de travailler pour se reposer, mais de s'abstenir de travailler : pour se rappeler de Dieu. Ce qui signifie qu'il ne s'agit pas de s'abstenir seulement de travailler ! Il s'agit de "rester tranquille". Ce n'est donc en principe pas non plus le moment d'entrer dans des controverses... De ce point de vue, les récits de guérison un jour de sabbat qui décrivent Jésus guérissant d'abord, puis ensuite pris à partie et sommé de se justifier, respectent mieux l'éthique de ce jour, même telle que revisitée par Jésus, pour ce qui est de son comportement à lui. Ici, on pourrait lui reprocher d'avoir cherché des noises à son hôte et ses invités, en posant une question à laquelle le principe du sabbat les obligeait quasiment à ne pas répondre, sauf si ça avait été pour l'approuver. Ils sont piégés, leur silence ne vaut pas approbation, et Jésus, qui en profite pour leur assener tous les discours que nous verrons dans les jours qui suivent, abuse en fait de la situation.

C'est théoriquement pour la bonne cause, évidemment, mais cette fin qui justifierait les moyens n'est pas sans poser questions. En fait, on ne trouve dans les quatre évangiles qu'un seul autre épisode de 'transgression' du sabbat où ce soit Jésus qui prenne l'initiative d'une question, c'est la guérison de l'homme à la main sèche (Marc 3, 1-6, Matthieu 12, 9-14, Luc 6, 6-11), dont Luc s'est vraisemblablement inspiré pour l'épisode d'aujourd'hui qui lui est propre. Mais la question qu'y pose Jésus est légèrement différente : "Le sabbat, est-il permis : de bien faire, ou de mal faire ? de sauver une vie, ou de tuer ?". On voit que c'est une question plus générique que celle de maintenant, une question qui ne permet guère en elle-même d'entrer dans une controverse, parce qu'elle parle de bien et de mal, ou de vie et de mort, et non de guérison, ce qui devient beaucoup plus litigieux... Matthieu, en bon scribe pharisien, dans sa version, n'a d'ailleurs même pas voulu prendre encore un tel risque, et a fait poser la question par les opposants à Jésus. En adoptant le même schéma dans notre péricope du jour, mais en changeant le sujet de la question pour le faire porter explicitement sur une guérison, Luc, le païen d'origine, montre en réalité surtout qu'il ne comprend pas toutes les subtilités de cette institution qu'est le sabbat...