Partage d'évangile quotidien
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Aujourd'hui et demain

Jeu. 30 Octobre 2014

Luc 13, 31-35 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

À cette heure même, certains pharisiens s'approchent et lui disent : « Va, sors d'ici : Hérode veut te tuer. »  Il leur dit : « Allez, dites à ce renard : "Voici, je jette dehors les démons, j'accomplis des guérisons, aujourd'hui et demain, et le troisième jour, je suis accompli..." Cependant, aujourd'hui, demain et le suivant, je dois aller, parce qu'il est impensable qu'un prophète périsse hors de Iérousalem ! 

« Iérousalem ! Iérousalem ! qui tues les prophètes, qui lapides ceux qui te sont envoyés ! Combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants à la manière d'une poule, sa couvée sous ses ailes, et vous n'avez pas voulu ! Voici : votre demeure vous est laissée... Et je vous dis : vous ne me verrez plus jusqu'à ce que vienne le temps où vous direz : "Béni celui qui vient au nom du Seigneur !" » 

 

 

Élie est emporté au ciel, par He-Qi

 

 

voir aussi : De Charybde en Scylla, Entre les mains des hommes, Qu'un au-revoir, Le renard, la poule et les poussins, Mourir d'amour

Il faut distinguer deux péricopes dans ce texte du jour, bien qu'elles soient faites pour aller ensemble. C'est que la première est propre à Luc seul, alors que la seconde se retrouve aussi chez Matthieu (23, 37-39). La première est donc une composition de Luc, destinée à introduire la seconde, à lui donner un contexte, en rappelant encore une fois que Jésus est censé être en train de se diriger vers Jérusalem, après avoir quitté la Galilée. Luc nous avait effectivement décrit un Jésus qui, après la transfiguration, a commencé de cheminer en Samarie, ce qui est un des chemins pour aller à Jérusalem. Ceci pose quand même un problème pour l'intervention de ces pharisiens aujourd'hui : il n'y en avait certainement pas en Samarie, et de plus la Samarie ne faisait pas partie des territoires sur lesquels 'régnait' Hérode... Il s'agit en fait d'une scène se situant en Galilée, en sorte que nous aurions ici comme une seconde description du départ de Jésus pour se rendre à Jérusalem. Ceci nous confirme donc une fois de plus, s'il en était besoin, que le cadre général du récit de Luc est bien très théorique.

Luc étant le seul à rapporter cette scène, on pourrait penser qu'il l'a inventée. Les évangiles ne nous présentent guère les pharisiens sous un jour favorable, or, ici, ils semblent vouloir protéger Jésus contre un danger qui le menace. Et pourtant, Luc a raison. Les pharisiens de Galilée n'étaient pas systématiquement opposés à Jésus, loin de là, on peut même penser que beaucoup le soutenaient, et cette anecdote est parfaitement vraisemblable. Le deuxième aspect qui peut nous interroger, est cette menace de Hérode à l'encontre de Jésus. Elle n'est pas du tout invraisemblable non plus, mais les autres évangiles n'en parlent pas. Il est donc difficile de conclure à la réalité du fait, si ce n'est quand même que la réponse donnée par Jésus tendrait à l'accréditer. Il y a deux parties dans cette réponse. La première est pour répondre à Hérode lui-même, et explique que Jésus ne peut pas faire autrement que d'accomplir sa mission, qui est de libérer les gens, quelles qu'en soient les conséquences politiques, qui ne sont pourtant pas ce qui le motive : en 'accomplissant' ces guérisons, Jésus s'accomplit lui-même (le "troisième jour", dans cette phrase, ne fait pas allusion à la résurrection). Mais la deuxième partie de la réponse de Jésus n'est là que pour se justifier, notamment aux yeux des pharisiens, de ce que, s'il part pourtant effectivement à Jérusalem, ce n'est pas par peur de Hérode. D'ailleurs, Luc, le seul à nouveau, fera comparaître Jésus devant Hérode lors de la Passion, comme pour prouver qu'une telle fuite était de toutes façons inutile. Ce besoin d'expliquer que, si Jésus est parti de Galilée, ce n'était pas, malgré les apparences, à cause de risques encourus du fait de Hérode, tend donc à accréditer le fait que ces risques ont bel et bien existé. Ce qui ne veut pas dire non plus qu'ils aient forcément été bien grands, mais que au moins certains contradicteurs avaient soulevé la question, ce qui avait amené les premiers chrétiens à élaborer cet argument pour s'en défendre.

Tel est en tout cas le cadre dans lequel Luc a souhaité insérer la diatribe qui suit. Celle-ci se retrouve pratiquement mot pour mot telle quelle chez Matthieu, et pourtant son sens y est significativement différent, à cause des contextes. Chez Matthieu, elle se situe juste avant le discours eschatologique, auquel elle sert en quelque sorte d'introduction. On est donc à Jérusalem, et juste avant la Passion. Dans ce cadre, "vous ne me verrez plus" ne peut signifier que la mort prochaine de Jésus, et le temps où ils diront "Béni celui qui vient au nom du Seigneur" est une prophétie à l'adresse de ceux qui se convertiront suite à la résurrection. Nous aurions peut-être tendance à comprendre aussi de cette façon ce texte chez Luc. Mais il y a un élément qui doit nous poser question : "Combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants (...) et vous n'avez pas voulu !". Cette phrase signifie que Jésus s'est rendu plusieurs fois à Jérusalem pour y porter son message, et a à chaque fois essuyé un échec, selon le modèle du ministère de Jésus que seul Jean soutient, pourtant. Et dans ce cadre, de plusieurs tentatives déjà effectuées pour percer à Jérusalem, et alors que nous sommes précisément dans une de ces montées, le temps où ils diront "Béni celui qui vient au nom du Seigneur" fait plutôt allusion à la future "entrée triomphale" décrite, une fois n'est pas coutume, par les quatre évangélistes, où c'est précisément l'acclamation reprise par la foule (Marc 11,9, Matthieu 21,9, Luc 19,38, Jean 12,13).

On voit que cette diatribe est, en tout état de cause, très complexe. Même chez Matthieu, qui a pourtant voulu le lui faire dire, le "Béni celui qui vient au nom du Seigneur" colle mal avec une annonce de la future résurrection : ce n'est pas en ces termes que les évangiles considèrent en général cet événement. Cela pourrait à la rigueur faire allusion à la seconde venue de Jésus, celle de la fin des temps, mais là c'est le moment, juste avant la Passion, qui ne colle plus. De même la prophétie sur l'abandon du Temple par Dieu ("votre demeure vous est laissée"). Chez Matthieu, elle va se réaliser avec le rideau du Saint des Saints qui se déchirera au moment de la mort de Jésus. Mais sa signification originelle est plutôt une allusion à la future destruction du Temple en même temps que la ville de Jérusalem par les romains, en 70. Une péricope complexe, donc, vraisemblablement fruit de plusieurs compositions successives, et qui se retrouve au final intégrée par Matthieu et Luc dans leurs évangiles respectifs, chacun avec des objectifs et des significations différents, lesquels ne correspondent pas nécessairement à ce que voulaient dire ceux qui l'ont élaborée. Un très bon exemple de ce genre littéraire très particulier que sont les évangiles !