Partage d'évangile quotidien
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Qui c'est celui-là ?

Mar. 30 Juin 2015

Matthieu 8, 23-27 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il monte dans la barque : ses disciples le suivent. Et voici, un grand séisme survient dans la mer, au point que la barque est couverte par les vagues. Mais lui dormait. 

Ils s'approchent, le réveillent en disant : « Seigneur ! Sauve ! nous sommes perdus ! »  Il leur dit : « Pourquoi êtes-vous terrifiés ? Minicroyants ! » Alors, une fois réveillé, il rabroue les vents et la mer, et survient un grand calme. 

Les hommes s'étonnent et disent : « De quelle espèce est-il, celui-là ? que même les vents et la mer lui obéissent ! » 

 

 

Silence ! Calme-toi !, par He-Qi

 

 

voir aussi : Peurs enfantines, Un vent de tous les diables, Sommeil du juste, Galère, ...mourir un peu ?

En guise de quatrième miracle sur dix, voici donc la "tempête" apaisée, comme on appelle généralement cet épisode. J'ai mis "tempête" entre guillemets, parce que ce n'est pas le mot qu'utilise ici Matthieu, qui parle de "seismos" — séisme : le mot a conservé son sens en français, un tremblement de terre — ; et ce n'est pas non plus le mot qu'utilisent Marc, et Luc à sa suite, qui parlent de "lailaps" — ce qui désigne plutôt un tourbillon (de vent), c'est-à-dire ce phénomène qui peut, dans ses formes les plus sévères, devenir un cyclone, mais que nous pouvons aussi observer chaque automne quand nous voyons quelques feuilles mortes s'élever dans l'air en tournant, à quelques mètres du sol. Marc précise que ce tourbillon était "grand", précision que Luc n'a pas cru bon de reprendre.

Le "séisme" de Matthieu est clairement une exagération. On trouve ce mot une fois chez les trois synoptiques, dans le discours sur la fin des temps : "il y aura des séismes et des famines" (Marc 13, 8 ; Matthieu 24, 7 ; Luc 21, 11). En-dehors de ce cas, il n'y a que Matthieu qui l'utilise, et à quatre reprises : ici, puis pour l'entrée à Jérusalem (21, 10 : "toute la ville est séismée..."), ensuite à la mort de Jésus (27, 51 : "le voile du sanctuaire se fend, la terre est séismée, les pierres se fendent, les tombeaux s'ouvrent..."), et enfin à sa résurrection (28, 2 : "survient un grand séisme, un ange descend du ciel..."). Dans ces exemples, il y a des cas où le mot est utilisé dans un sens figuratif (que Jérusalem soit "séismée" au moment de l'entrée de Jésus ne signifie pas nécessairement un tremblement de terre ; de même, lors de la résurrection, Matthieu ajoute que les gardes étaient "séismés", ce qui signifie qu'ils étaient "choqués"), mais, figuratif ou pas, on peut considérer que le mot sert à Matthieu pour ponctuer ce qu'il considère comme les grands tournants dans l'histoire de Jésus.

Trois de ces grands moments sont donc, sans surprise, associés aux événements de la fin : l'entrée à Jérusalem comme commencement de la fin, la mort comme la fin elle-même, et la résurrection comme "fin de la fin", en quelque sorte. Mais auparavant il y a ce séisme sur le lac, ce qui indique l'importance qu'accorde Matthieu à ce quatrième miracle qu'il rapporte. Il est certain que c'est un miracle spectaculaire. Nous sommes dans la catégorie de ce qu'on appelle généralement les miracles "sur la nature", ce qui signifie simplement les miracles qui ne sont ni des guérisons, ni des exorcismes. On pourrait alors penser que c'est ce fait qui impressionne Matthieu, que "les vents et la mer obéissent" à Jésus serait plus remarquable que la guérison de malades incurables. C'est une explication envisageable, mais si on compare avec la multiplication des pains (fabrication de matière à partir de rien), cela devient déjà moins évident de justifier le choix de cet épisode d'aujourd'hui comme étant "le" tournant de la vie de Jésus au cours de son ministère galiléen...

En fait, l'importance qu'accorde Matthieu à cet épisode est à chercher ailleurs, à savoir dans l'objectif visé par cette expédition sur le lac, expédition qui n'aurait pas pu aboutir si la "tempête" avait englouti tout le monde au fond des eaux... Cette "tempête" résonne comme une adversité des éléments, un avertissement des cieux, qui s'opposent à cette entreprise insensée qui consiste à vouloir se rendre en terre païenne. J'ai dit ces jours-ci à quel point Matthieu est "juif de chez juif" à ce sujet. Or, l'épisode que nous verrons demain, l'expulsion d'un millier de démons dans un troupeau de cochons, se déroule bien en terre païenne. Matthieu n'a pas osé supprimer cet épisode, comme il l'a fait pour le périple depuis Tyr jusqu'à l'est du lac. Mais il fallait pour le moins qu'il souligne l'extrême danger de cette expédition, et que celle-ci n'a été possible que parce que Jésus a dû, pour la faire aboutir, faire appel au maximum de ses ressources surnaturelles. C'est un avertissement que donne ici Matthieu à ceux qui seraient tentés de faire des ouvertures en direction des païens : Jésus a pu s'y risquer, mais c'était Jésus.

Ceci dit, il n'en reste pas moins que cette maîtrise de Jésus sur les éléments anticipe aussi, et annonce, cette autre future maîtrise que sera la résurrection, surtout si on se rappelle que les "eaux", dans la symbolique hébraïque, signifient le néant, la mort. C'est une dimension que nous ne pouvons pas négliger, non plus. La "marche sur les eaux", qui se produira un peu plus tard, a aussi cette même signification, de prédire un Jésus qui sera plus fort que la mort, que sa propre mort. Mais Matthieu n'avait pas besoin pour ça de nous parler ici de "séisme". Par cette emphase, il fait donc coup double, tissant et entremêlant subtilement à la fois le thème, qu'il partage avec les autres évangélistes, du Jésus sur-homme, mais aussi le thème qui lui est plus propre du peuple juif comme peuple élu, d'une bonne nouvelle qui ne renie rien du judaïsme antérieur, au contraire, et, notamment, d'un paganisme qui, s'il est appelé lui aussi à être sauvé, reste pour autant, en tant que tel, le lieu de toutes les perditions.