Partage d'évangile quotidien
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Au ras des pâquerettes

Sam. 31 Octobre 2015

Luc 14, 7-11 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il disait aux invités une parabole. Ayant remarqué comment ils élisent les premiers sofas, il leur dit : 

« Quand tu es invité par quelqu'un à des noces, ne t'attable pas au premier sofa de peur qu'un homme plus honorable que toi ait été invité par lui ; et celui qui vous a invités, toi et lui, viendra te dire : "Donne-lui la place !" Et alors tu commencerais avec honte à tenir la dernière place. Mais quand tu as été invité, va t'allonger à la dernière place, en sorte que ton hôte vienne et te dise : "Ami, monte plus haut !" Alors ce sera pour toi une gloire en face de tous tes commensaux. 

« Tout homme qui se hausse sera humilié et qui s'humilie sera haussé. » 

 

 

La samaritaine au puits de Jacob, par He-Qi

 

 

voir aussi : Bons plans, Plan de table, La valse des honneurs, Des hauts et des bas, Chaises musicales, Sous le regard des autres

Se mettre en "position basse" — ce que signifie le mot "humilité", de "humus" (la terre) : se mettre au niveau du sol — est un des enseignements les plus constants des évangiles, et de toutes les traditions spirituelles. Malheureusement cette recommandation, alliée à une interprétation de la mort de Jésus comme sacrifice, a été très mal comprise au cours de siècles de névrose chrétienne, menant à un masochisme des plus malsains. Même le sens qu'ont pour nous les mots ont subi cette influence néfaste : être humble n'a pas de connotation dépréciative, alors que s'humilier en a une. Être humble signifie simplement savoir qui on est, ne pas se raconter des histoires sur son propre compte, ne pas "se la péter" ; bref, être à sa place. Mais s'humilier signifie se placer plus bas qu'on est réellement, c'est se raconter des histoires mais dans l'autre sens. Et les illusions que nous nous faisons sur nous-mêmes ne sont pas plus saines dans un sens que dans l'autre.

En ce sens, notre parabole du jour ne manque déjà pas d'ambigüité : aller se mettre à la dernière place, avec l'objectif de pouvoir ainsi se faire remarquer ensuite par toute l'assemblée, n'est qu'une variante, plus retorse, de la même prétention à valoir mieux que les autres qui pousse à vouloir se mettre directement à la première place... Si c'est ainsi que se résume pour nous la morale de cette histoire, nous n'en tirerons aucun profit, au contraire. La question est plutôt de savoir si dans la vie, d'un point de vue strictement humain, il y a réellement une telle hiérarchie des personnes. Socialement, pas de doutes : il y a un "dessus" du panier réservé à quelques uns, et des bas-fonds où croupit le plus grand nombre. Mais humainement ? nous savons bien que les personnes que nous considérons éventuellement comme les plus humaines sont précisément celles qui ne se prétendent pas supérieures aux autres. Humilité et humanité se rejoignent donc, être humble c'est être humain et réciproquement. Être humble, c'est savoir que nous avons tous et notre grandeur et notre bassesse, et que la première se mesure à notre capacité à ne pas oublier la seconde.

On peut parler, alors, de se mettre à la dernière place s'il est bien entendu qu'elle est la nôtre à tous, notre commune nature, en sorte qu'il n'y a en réalité ni dernière ni première places, mais une seule place, la même pour tous. Se mettre à la dernière place signifie en ce cas considérer qu'il n'y a personne qui nous soit étranger en humanité, que, quelles que soient les apparences, nous pouvons comprendre (ce qui ne veut pas dire approuver) les actes et les comportements de quiconque, aussi hideux qu'ils puissent apparaître, ou ne pas apparaître. Nous pouvons les comprendre parce que nous nous connaissons suffisamment nous-mêmes pour savoir que nous aussi avons en nous-même les mêmes "aptitudes", les mêmes "capacités", les mêmes inclinaisons, qui ont pu, ou qui pourraient, nous mener aux mêmes actes et comportements. Nous partageons tous la même nature, et rien de ce qui est humain, en bien comme en moins bien, ne nous est étranger. Là est le fondement d'une humilité saine, qui ne demande ni de se dévaloriser, ni de se renier, seulement de rester, ou devenir, réalistes sur nous-mêmes. Et cette position est la seule qui nous permette d'aimer vraiment l'autre, à la fois dans tout ce qu'il est et dans tout ce qu'il peut être.