Partage d'évangile quotidien
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dieu qui se cache : Éveil (1)

Ce texte fait partie d'un travail encore en cours de rédaction. N'hésitez pas à me faire part de votre avis (par le formulaire de contact, tout en bas à droite du blog), il me sera utile dans la réalisation de ce projet. Merci d'avance !

 

Le rêve : dans un décor de science-fiction à la Paul Gillon, sur une planète quelque part dans l'univers, un homme, une femme et un enfant marchent dans une forêt. La femme prévient l'enfant qu'ils vont passer par un lieu qui recèle de très forts attraits, mais qu'il ne faut surtout jamais y céder. Aussitôt qu'elle a émis cette recommandation, elle s'écrie : "mais moi, c'est plus fort que moi, je ne peux pas m'en empêcher" et, laissant là l'homme et l'enfant, elle se précipite dans une clairière, que l'enfant découvre à ce moment en suivant sa mère des yeux. Au centre se dresse une formation vivante, à l'aspect d'une immense colonne évasée à la base, qui semble être une émanation du sol, un organe de la planète. On ne distingue pas bien son sommet, mais elle ne monte quand même pas aussi haut que les arbres qui entourent la clairière. Tout autour de la colonne, à une certaine distance de sa base, orientées vers elle, se trouvent des espèces de grosses limaces plus ou moins piriformes. Leur extrémité renflée repose sur le sol et elles relèvent l'autre extrémité en direction de la colonne. La femme, qui s'est affalée sur l'une de ces limaces, à plat ventre sur son dos, se frotte de toute son énergie sur elle dans une sorte de simulacre de l'acte amoureux, tant et si bien que la limace peut alors laisser jaillir un jet mi liquide mi vaporeux qui s'élève pour tenter d'atteindre le sommet de la colonne.

Je me suis réveillé, je ne savais pas où j'étais, ni qui j'étais. C'était moi, bien sûr, mais ce que je faisais là, et surtout, surtout, pourquoi est-ce que je me réveillais ? Normalement, je n'aurais pas dû, je devrais être en train de dormir, encore, et pour toujours. C'était ça qui était prévu, que j'avais voulu, et que j'avais fait. Mais là, je me réveillais...

C'était sans doute une chambre, puisque j'étais dans un lit, mais trop grande. Pas une vraie chambre, avec ces murs vert, avec cette fenêtre comme un soupirail, petite, enfoncée dans un mur épais, ne laissant que deviner un ciel gris. Et de l'autre côté de la pièce, cette cloison avec ce vitrage dépoli, de mi-hauteur jusqu'au plafond, qui luisait d'une luminosité jaunâtre. J'étais dans des locaux publics, sûrement. Il y avait un autre lit, vide, à l'autre bout de la 'chambre'. Ma mère était à mon chevet. Ça non plus, ce n'était pas du tout ce que j'avais prévu. Je n'avais rien prévu du tout, en fait, puisque j'aurais dû encore dormir, mais surtout pas ça.

J'avais essayé, pourtant, de vivre. J'avais essayé de jouer le jeu, de m'intéresser, de me passionner. De faire comme si c'était normal, la vie, cette vie, cette bagarre continuelle, contre les autres, contre moi. J'avais tout essayé, tout ce que j'avais pu imaginer, une petite amie, des drogues, prier. Et j'étais allé loin, tellement loin, au bout de tous les possibles, au bout de toutes mes forces, de tous mes désirs, qu'il n'y avait eu plus rien. Plus rien pour me faire lever, plus rien pour me faire marcher encore une fois. Je n'étais pas suicidaire, loin de là, mais il n'y avait plus rien que je puisse vouloir. Alors je m'étais endormi pour ne plus jamais me réveiller. C'est du moins ce que j'avais pensé, mais je m'étais trompé, visiblement.

Des souvenirs, alors, me sont revenus. J'étais emporté à l'hôpital, oui, c'est ça. On m'avait trouvé comme ça, dormant, refusant de me réveiller, on avait fait venir un médecin, qui avait décidé de me faire interner en H.P., placement d'office. Et d'autres souvenirs, encore. On m'emmènait passer des examens, radios, IRM. Je ne sais pas qui avait ces souvenirs. Était-ce moi ? mais je dormais. Et puis maintenant, un autre souvenir encore, le dernier. On m'a allongé sur un lit mobile, des infirmiers m'y ont maintenu fermement, on m'a mis dans la bouche, entre les dents, un genre de cylindre, spongieux mais ferme, on a frotté mes tempes avec de l'éther, et on y a appliqué deux disques métalliques. Oui, voilà, on m'a 'fait' des électrochocs. Ah ! c'est donc sans doute ça qui m'aura fait revenir.

Plus tard, on m'a dit que j'avais 'dormi' quinze jours. Mais pour moi, c'était comme si je venais de naître, sorti tout neuf, tout novice aussi, une seconde fois de ce ventre maternel où le temps n'a pas les mêmes mesures. Ce n'était plus ma mère qui m'avait enfanté, c'était le monde, qui avait voulu que je revienne, mais qui était revenu ? qui était ce nouveau moi ? et pourquoi l'avait-ton voulu ? j'avais tout à apprendre, tout à découvrir. J'étais perdu, cela ressemblait à une très mauvaise blague, tout recommencer, refaire les gammes, manger à la petite cuiller, contrôler mes sphincters. Très vaguement, en arrière-plan, quelque chose me disait qu'au moins ça ne pourrait plus jamais être pire qu'avant. J'étais le dos au mur, je ne pourrais plus refaire le même coup de la belle au bois dormant, les électrochocs en guise de baiser du prince charmant, ça n'avait pas vraiment été tip-top ! Il allait me falloir beaucoup de patience. Je mettrai en fait trois ans pour redevenir capable d'une vie sociale 'normale', pouvoir vivre en relation avec d'autres, m'assumer financièrement.

Heureusement, j'ai eu la chance de trouver à ce moment-là un cours de yoga, et son professeur, qui allaient se révéler providentiels. Je n'y étais allé, au début, que parce qu'il fallait bien que j'essaie de faire quelque chose de mes journées. Une fois par semaine, en fin d'après-midi, il y a un commencement à tout, cela me suffisait largement. Pendant la séance, je m'appliquais à suivre les indications, sans jamais forcer, comme il nous était recommandé. Le but n'était pas d'arriver à faire des prouesses de notre corps, mais d'entrer en lui, entrer dans la position, déjà dans le mouvement qui y amenait, et écouter, apprendre, ce que lui et elle avaient à nous dire. Le reste de la semaine, je le passais à méditer. Je m'ennuyais aussi, les mêmes pensées tournaient, s'en allaient, revenaient. J'avais plus souvent l'impression de n'aller nulle part, qu'autre chose. Mais quel choix avais-je ?

Et une première année a passé comme ça. Au cours, par petites touches, j'ai appris à mieux connaître cet homme, très simple, mais loin d'être simplet ! au contraire, inspirant un certain respect, par la sagesse d'une spiritualité pleinement incarnée, pragmatique pourrait-on dire. Par exemple : "Dieu, ou pas Dieu ? peu importe, au bout du compte cela revient au même." Et il avait bien raison, je peux le dire aussi, maintenant. Un homme à l'autorité naturelle, c'est-à-dire de celles qui ne cherchent surtout pas à s'imposer, parce qu'elles n'en ont pas besoin, d'une part, mais aussi parce qu'elles ne le veulent pas. Parce que son but n'était pas de nous mener là où il l'aurait décidé, mais là où nous devrions, voudrions, de nous-mêmes, aller. Là où nous nous découvririons nous-mêmes. Il savait bien que ce chemin, il n'y avait que nous qui pouvions le connaître et le trouver, qu'il ne pouvait rien faire à notre place. Il refusait ainsi tout rôle qui aurait pu le rapprocher de la posture du maître, ce en quoi il l'était, un vrai maître spirituel, puisqu'il savait ainsi n'être d'aucune façon un obstacle dans le travail que nous avions à faire sur nous-mêmes.

Une autre fois, une de ses paroles ne manqua pas de me surprendre, au point que je me demandais d'abord si j'avais bien compris ce qu'il avait dit. La tradition dans laquelle il se situait, et dans laquelle il nous enseignait, était d'origine druidique ? En y réfléchissant alors, je réalisais qu'effectivement les positions qu'il nous faisait prendre ne se trouvaient dans aucun livre de yoga, de ces livres qui se rattachent plus classiquement aux traditions orientales. Il y avait ainsi les positions du cairn, de l'églantine, et d'autres. N'était-il pas curieux que je ne l'ai jamais remarqué auparavant ? Et était-ce un hasard si, parmi les milliers de cours de yogas divers et variés qui se donnent un peu partout, ce soit précisément celui-ci qui se soit présenté ?

Et puis, au bout d'un an, ça m'est tombé dessus. Ma première expérience, tangible, de la présence de Dieu en moi. Ça n'a pas duré, en fait quand j'en ai pris conscience c'était parce que c'était passé, mais une paix ! inimaginable ! Et peu importe, justement, que ce soit Dieu ou pas... c'était un autre état, au-delà de tout ce que j'avais jamais pu ressentir. Et ce n'est pas une sortie de soi, une 'extase', une exaltation, au contraire, c'est notre vrai moi, notre nature profonde, notre réalité, la seule qui nous fonde existentiellement, et durablement. Éternellement. Oui, ça n'a pas duré, mais l'expérience m'avait quand même dit tout ça. Que ça reviendrait, que ça ne pourrait que revenir, et s'approfondir. On ne peut pas perdre la source de notre être ! On peut s'en éloigner, on le doit aussi : nous ne sommes pas dans le monde pour ne rien y faire, mais nous finissons toujours par nous rejoindre, par nous réunifier, nous retrouver...

J'en parlais avec mon 'professeur'. Il me confirma, pour autant qu'il pouvait en juger, l'authenticité de mon expérience. C'est que ça ne s'était pas limité à cette seule première fois, je revenais, non pas régulièrement, non pas sans cesse, mais assez souvent, à cet état. La paix s'installait progressivement dans mon esprit. L'expérience était toujours ponctuelle : lorsque j'en prenais conscience, je ne pouvais pas la retenir, prolonger cette béatitude. C'est de ce point précis que je voulais discuter, mais il y eut une petite mécompréhension entre nous. Il crut que je craignais d'être emporté par cet état, et me rassura que ce n'était pas possible, que le monde finissait toujours par se rappeler à nous, ...moi, c'était le contraire, j'aurais aimé pouvoir en bénéficier plus longtemps, plus profonfément. Mais peu importe, c'était déjà tellement fantastique ! Un tel don, une telle générosité. Il me sembla alors qu'il était temps pour moi d'avancer plus loin dans ma nouvelle vie. Je ne savais toujours pas ce qu'elle serait, je ne sais toujours pas aujourd'hui ce qu'elle sera demain. Mais je savais que je n'étais plus seul dans l'univers, et c'était l'essentiel.

Quelques temps plus tard, je rencontrai dans la rue des gens qui se tenaient immobiles, en cercle, en silence. Il se dégageait d'eux aussi un sentiment de paix, sans doute différent, mais impressionnant quand même. Ils faisaient partie d'une communauté s'efforçant de vivre selon les principes de la non-violence. Des gens – des familles et des célibataires – vivant du travail de leurs mains, mettant leurs ressources en commun, travaillant ensemble, priant ensemble, et menant aussi, parfois, comme ce jour-là, des actions d'interpellation de l'opinion publique sur des orientations contestables de notre société, telles l'esprit de consommation sans souci des conséquences, le rejet de l'étranger, et d'une manière générale tout ce qui nous déshumanise et dérègle notre planète, sur la voie que nous ne voyons que trop bien maintenant. Je fus séduit par ce qu'ils vivaient, je trouvai que cette vie pouvait à la fois me convenir et lui donner un sens, et je me joignis à eux.

Et ce fut à nouveau une période de trois ans. Heureuse. J'appris à travailler la terre, sans machines, en respectant son rythme, à faire pousser notre nourriture, une nourriture saine, savoureuse, pleine d'énergies. Toutes les heures, nous nous arrêtions un moment, pour nous rappeler que nous ne sommes pas que ce que nous faisons. Le matin, nous priions ensemble, face au soleil levant, et le soir, à nouveau ensemble, en un grand cercle autour du feu, pour remercier de tout ce que nous recevons. En hiver, nous allions tous abattre et débiter les arbres qui serviraient à nous chauffer deux ans plus tard. Puis, lorsque le printemps revenait, chacun reprenait son poste, qui au potager, qui à la ferme... Nous avions un boulanger, qui faisait notre pain au levain naturel, avec notre farine, moulue à la meule de pierre, et cuit dans un four traditionnel, au feu de bois. Et des pizzas, et des brioches... Nous avions aussi un potier, un tailleur de pierres, un menuisier. Ce fut une belle parenthèse au jardin d'Eden, au paradis, au pays des temps immémoriaux.

Mais dans ce lieu merveilleux et remarquable à tous points de vue, une seule chose me manqua : je n'y trouvai pas mon Ève. Il y en avait, pourtant, du monde qui passait. Et parmi celles-ci, des qui restaient, pour partager notre vie, qui quelques mois, qui pour prendre, comme j'en avais pour ma part l'intention, le chemin des vœux qui nous lient à vie, la communauté et nous. Mais non, pas une seule des jeunes filles ni des jeunes femmes dont je faisais la connaissance ne semblait m'être destinée. Il y eut bien des échanges profonds, avec certaines, avec d'autres des moments d'émotion intense, mais aucune avec laquelle je pourrais m'engager dans une histoire commune à deux, destinée à défier le temps. Tantôt c'était elle qui n'était pas sur la même longueur d'ondes (telle celle qui me remercia d'avoir éveillé en elle le désir d'un enfant, mais pas pour le faire avec moi, ajouta-t-elle aussitôt, de peur que je me fasse des idées...), tantôt c'était moi (celles qui cherchaient un substitut paternel, celles qui ne se laissaient mener que par leurs impulsions, et celles au contraire qui voulaient tout maîtriser dans leur vie). Je ne souhaitais être l'esclave d'aucun arbitraire, ni incontrôlé, ni surcontrôlé, et pas plus jouer au psy de substitution qu'au cobaye de transfert sauvage.

L'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher à son épouse : c'est ce que je fis alors, je quittai la communauté qui était devenue ma nouvelle famille, et m'attachai à celle qui m'a supporté tout ce temps depuis. Ce fut une nouvelle période, de vingt sept ans cette fois, jusqu'à ce jour. Vingt sept ans de vie de couple ordinaire, puis de famille ordinaire, dans une commune ordinaire, ...et une paroisse ordinaire. Tant que j'étais dans la communauté, je pouvais encore suivre mes voies plus ou moins originales en matière de spiritualité, elle les acceptait toutes, pourvu qu'il ne s'agisse ni de démarche sectaire ni de prosélytisme. Hors de la communauté, j'ai trouvé que le lieu le plus évident pour poursuivre mon chemin dans ce domaine, celui qui s'est alors proposé, a été l'église du village.

Honnêtement, cette période a plutôt ressemblé à un long hiver, mais c'est au cours de l'hiver que se produisent les lentes germinations et maturations qui produisent le printemps. Oh ! je me suis investi dans la communauté catholique, j'ai pris mes responsabilités : catéchisme, animation liturgique, chorale, préparations au baptême, partages d'évangile. Bientôt ce sera le moment d'aborder encore l'accueil, voire la célébration, des funérailles. Mais tout cela sans jamais pouvoir clairement parler de ce qui me fait vraiment vivre, de cette présence qui m'habite depuis maintenant trente trois ans. Aujourd'hui, nos enfants ont commencé de prendre leur envol, et le temps me semble venu d'une autre étape.