Partage d'évangile quotidien
<
Enregistrer le billet en pdf

Paix royale

Mar. 20 Mai 2014

Jean 14, 27-31 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Moi, je ne vous donne pas comme le monde donne. Que votre cœur ne se trouble et ne se terrifie ! Vous avez entendu, je vous ai dit : je m'en vais, et je viens à vous. Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez que j'aille vers le Père, car le Père est plus grand que moi. 

« Maintenant, je vous ai dit avant que cela arrive, pour que, quand cela arrivera, vous croyiez. Je ne parlerai plus beaucoup avec vous. Car il vient, le chef du monde, et en moi il n'a rien. Mais pour que le monde connaisse que j'aime le Père, je fais en tout comme le Père m'a commandé. Levez-vous, allons-nous en d'ici ! » 

 

 

Portant la croix, par He-Qi

 

 

voir aussi : L'heure du doute, C'est parti, Même pas peur, Paix sans faille

"la paix" : voici un nouvel élément du discours de Jean. Il n'avait jamais utilisé ce mot depuis le début de son évangile. Il apparaît ici en doublon, et il va revenir à la fin du discours d'adieu de Jésus aux disciples (Jean 16, 33) : "Je vous ai parlé ainsi pour qu'en moi vous ayez la paix. Dans le monde, vous avez de la souffrance. Mais, confiance : moi, je suis vainqueur du monde !" Sinon, nous ne le retrouverons qu'après la résurrection, quand Jésus apparaîtra aux douze réunis dans le Cénacle, où il les saluera ainsi : "La paix soit avec vous !" On ne peut donc pas dire que cette notion de la "paix de Jésus" soit particulièrement mise en relief dans l'évangile, et pourtant elle a acquis dans la pratique ultérieure des chrétiens une place importante, puisque la pratique du baiser de paix a fait très tôt partie de la liturgie eucharistique, sans doute inaugurée dès les communautés pauliniennes.

Il va de soi que ce n'est pas chronologiquement à ce moment du récit, avant la mort et la résurrection de Jésus, qu'il a donné sa paix aux disciples, en tout cas, ce n'est pas à ce moment qu'ils ont été capables de la recevoir. De fait, la paix en question est liée aussi à ces événements jumeaux dont nous parlions hier, à savoir le retour de Jésus ressuscité et la venue de l'Esprit. C'est donc une des caractéristiques de la vie dans l'Esprit, ou, pour le dire autrement, de la vie avec Jésus. C'est une paix d'un ordre difficilement explicable : "je ne vous la donne pas comme le monde la donne". La paix que nous pouvons effectivement parfois ressentir dans notre vie ordinaire n'est pas du même ordre. Quand nous contemplons un magnifique spectacle de la nature, par exemple, nous pouvons être envahis par un sentiment de paix qui s'en rapproche. Mais il restera une différence : nous savons que ce moment de contemplation ne durera pas éternellement. Nous savons que c'est une parenthèse, et rien ne nous assure que nous pourrons un jour la retrouver. La paix que nous pouvons éprouver quand nous avons "reçu l'Esprit", quand nous sommes "re-né", ne dure pas non plus éternellement. Nous ne restons pas en extase, en béatitude, en permanence, mais nous savons que nous y reviendrons toujours. C'est notre nature profonde, notre réalité fondamentale, que nous avons trouvée. Nous demeurons dans le monde, et le monde a encore besoin de nous, et, même, nous avons nous aussi encore besoin de lui, d'une autre façon. Mais nous ne sommes plus du monde, c'est-à-dire que nous ne sommes plus prisonniers de son apparente absence de sens, au contraire, nous sommes passés du côté de ce qui donne le sens du monde, et nous y participons, apportant notre petite pierre à l'œuvre de Dieu.

Voilà, ça, c'est ce que Jésus promet aux disciples pour après, et c'est donc surtout ce qu'ils ont vécu, raison pour laquelle Jean peut nous en parler ici. Et puis il ajoute, dans ce contexte des adieux où les disciples ont peur de perdre définitivement Jésus, cet autre élément de réflexion qu'il leur soumet : par amour pour Jésus, ils devraient se réjouir pour lui de son départ. On imagine comme ils ont dû entendre cette parole ! nous le savons bien nous aussi, quand nous perdons un de nos proches, la pensée qu'il ou elle est désormais plus proche du Père peut nous aider, mais n'empêche aucunement notre peine... et que, de seriner ce genre de 'consolations' à une personne en deuil viendrait vite à provoquer l'effet contraire. D'ailleurs, c'est la seule fois où Jean expose l'argument, il n'y reviendra pas. C'est un des éléments de sa théologie, mais il a, sur ce point, assez de finesse pour comprendre qu'il ne pourrait pas nous l'assener comme un argument massue, ce ne serait pas crédible dans le contexte qu'il a campé.

Ceci dit, nous avons le droit de nous interroger sur la vérité de l'affirmation. Est-il si certain que le Père soit plus proche de nous dans l'autre monde que dans celui-ci ? C'est cohérent avec une certaine vision de notre nature comme d'une déchéance, suite à un certain soit-disant péché originel. Bref, c'est cohérent avec une anthropologie, et même une cosmologie, chrétiennes classiques. Mais est-ce suffisant ? est-ce que ceci se fonde réellement sur le Père dont parlait Jésus ? On comprend donc qu'on trouve cette affirmation sous la plume de Jean : c'est toute sa théologie du Verbe, qui s'incarne pour venir nous prouver qu'il y a un autre monde, et qui y retourne pour nous y emmener avec lui. C'est sur ce terreau que pourra se développer la gnose, avec sa conception d'un monde terrestre radicalement vicié par nature, par opposition à un monde céleste, le seul où pourrait régner le bien. Mais cette conception n'est pas celle qu'avaient les juifs de l'époque de Jésus, et non plus Jésus lui-même. Et ce n'est pas parce que leurs conceptions étaient sans doute trop versées dans l'excès inverse, le Royaume s'identifiant avec les frontières géographiques d'Israël, avec le Messie y régnant de manière toute politique, qu'il n'y aurait pas de place pour une troisième voie. Je ne conclurai pas plus. La question est posée : le Royaume se situe-t-il uniquement après la mort ? et sinon, comment pourrions-nous être assurés que cette étape finale de notre vie nous rapprochera automatiquement de celui que nous cherchons ?

Commenter cet évangile