Partage d'évangile quotidien
<
Enregistrer le billet en pdf

Degrés de l'amour

Ven. 23 Mai 2014

Jean 15, 12-17 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Tel est mon commandement : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. Personne n'a plus grand amour que celui qui donne sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis si vous faites ce que moi je vous commande. 

« Je ne vous dis plus 'serviteurs', parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son seigneur, mais je vous dis 'amis', parce que tout ce que j'ai entendu de mon Père, je vous l'ai fait connaître. Ce n'est pas vous qui m'avez élu mais c'est moi qui vous ai élus, et je vous ai établis pour que vous alliez et portiez du fruit, et que votre fruit demeure. Ainsi ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera. 

« Ce que je vous commande : vous aimer les uns les autres. » 

 

 

Le cantique de Salomon, par He-Qi

 

 

voir aussi : Nouvel horizon, Amour de raison, Amour toujours, Le commandement

On sait que cette antienne "aimez-vous les uns les autres", qu'on trouve chez Jean, dans l'évangile et dans les lettres, qui revient presque comme une ritournelle à la limite de l'écœurement, répond à une caractéristique de cette communauté, dans laquelle il n'y avait pas de hiérarchie claire, et qui, en conséquence, était constamment traversée de luttes intestines. C'est une incantation, une forme de méthode Coué, qui n'obtint d'ailleurs pas les résultats escomptés, puisque la mouvance johannique finit bel et bien par imploser au début du deuxième siècle. C'est la raison pour laquelle cet appel à l'amour, chez Jean, ne concerne jamais que l'amour entre les disciples. L'amour, chez Jean, est un amour à usage interne d'un petit groupe d'élus auto-proclamés. En ceci, Jean n'innove rien sur l'amour du prochain déjà présent dans la Torah : dans "tu aimeras ton prochain comme toi-même", le prochain désigne n'importe quel autre juif, mais pas les païens... Jean, donc, garde un amour réservé aux seuls membres du même groupe ou peuple, mais y ajoute quand même cette dimension qui ne figurait pas encore dans la Torah : jusqu'à donner sa vie pour eux.

Il ne faut pas négliger cette avancée, sous prétexte qu'on est encore loin de l'amour de Jésus, qui appelait, selon Matthieu, à l'amour des ennemis, et qui a, effectivement, donné sa vie aussi pour eux, pas seulement pour ses amis. Il ne faut pas négliger cette avancée de Jean, donc, car c'est déjà un grand pas à franchir, et je ne suis pas sûr que nous soyons nombreux à pouvoir le faire. Déjà que pour aimer notre frère biologique, ou de club de foot, ou d'église, "comme nous-mêmes", ça ne tombe pas tant que ça sous le sens ! Oui, l'aimer, vouloir son bien, nous y souscrivons volontiers. Mais jusqu'à "comme nous-mêmes", c'est-à-dire à nous soucier autant de lui que de nous ? peu, je crois, peuvent s'en targuer, tellement nous sommes généralement préoccupés de notre propre personne. Et il n'y a là rien d'anormal ! la formule le dit, d'ailleurs : pour aimer l'autre comme nous-mêmes, il faut aussi que nous nous aimions, déjà, pour commencer. Or, ce n'est en réalité pas évident du tout de s'aimer... Ah oui ! nous complaire en autosatisfaction, en ne regardant que nos bons côtés, ceux dont nous sommes fiers, et en jetant pudiquement un voile sur ceux qui sont moins reluisants : ça nous savons faire. Mais, ce faisant, nous ne nous aimons pas vraiment.

Alors devons-nous attendre d'être complètement réconciliés avec nous-mêmes, que tout en nous soit converti, pour commencer d'aimer l'autre ? bien évidemment non. Car ce sont en fait deux aspects du même amour, comme les deux faces d'une seule réalité. Nous croyons pouvoir les distinguer, mais elles n'en font en fait qu'une. Nous ne pouvons avancer dans l'amour de nous-mêmes qu'en aimant l'autre, et réciproquement. Il n'y a qu'ainsi que nous pourrons alors, un jour, aller jusqu'à l'amour qui est prêt à donner sa vie pour l'autre. Parce qu'en faisant ainsi, ce n'est pas seulement lui que nous aimerons, mais nous aussi. C'est sans doute un peu difficile à se l'imaginer. Intellectuellement, nous pouvons le comprendre, mais cela reste une idée, dont nous voyons mal qu'elle puisse devenir, concrètement, notre réalité pleinement consciente. Oui ! aussi ne s'agit-il pas d'imaginer, ici, il s'agit d'aimer. Prenons le chemin, prenons-le par le côté que nous voulons, prenons-le par les deux côtés, et nous verrons bien où il nous mènera. C'était pour dire que le summum de l'amour selon Jean, même s'il peut nous sembler quelque peu fade dans sa formulation par rapport à l'amour des ennemis des synoptiques, comporte bien déjà à lui seul une dimension qui nous dépasse largement.

Et puis, vient quand même l'amour des ennemis. Il ne faut pas non plus, ici aussi, attendre que nous soyons d'abord capables d'aimer parfaitement et notre frère et nous, pour nous dire : bon, maintenant que j'ai franchi cette étape, je vais pouvoir passer à la suivante ^^. Comme si il existait des personnes qui ne soient pleinement que nos amies, et d'autres qui ne soient complètement que nos ennemies ! ce serait sacrément nous raconter des histoires que de nous imaginer ça... Nous le savons bien, même chez notre meilleure copine ou notre meilleur copain, il y a des aspects avec lesquels nous avons un peu plus de difficulté. Et prenons le cas du couple : là, ça devient encore plus évident, non ? parce qu'avec les copains et les copines, on peut se voir quand on veut et masquer ainsi ce qui nous gênerait plus. Mais avec le conjoint ! non, c'est justement avec toute sa personne que nous finissons toujours par devoir nous confronter, et trouver le moyen d'en faire quelque chose. Bon, je ne dis pas que si le couple devient un enfer il faille s'acharner, mais que c'est un bon lieu, contrairement à ce qu'on aurait pu imaginer, pour apprendre "l'amour des ennemis". Et même si on est encore loin, par là, de devenir capable de cet amour, par exemple, de certains parents qui arrivent à pardonner au meurtrier de leur enfant, c'est quand même là que nous pouvons le plus aisément commencer à l'apprendre. L'amour des ennemis s'append, lui aussi, en même temps que l'amour des proches, et que l'amour de nous-mêmes.

Commenter cet évangile