Partage d'évangile quotidien
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Savoir choisir

Ven. 2 Octobre 2015

Luc 10, 13-16 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Malheureuse, toi, Chorazin ! Malheureuse, toi, Bethsaïde ! Si à Tyr et Sidon avaient été faits les miracles faits chez vous, depuis longtemps, assises, en sac et cendre, elles se seraient converties ! Aussi bien, pour Tyr et Sidon, le jugement sera plus supportable que pour vous ! Et toi, Capharnaüm, jusqu'au ciel te hausseras-tu ? Jusqu'au schéol tu descendras ! 

« Qui vous entend, c'est moi qu'il entend ! Qui vous repousse, c'est moi qu'il repousse ! Et qui me repousse repousse celui qui m'a envoyé ! » 

 

 

L'arche d'alliance, par He-Qi

 

 

voir aussi : Plus dure sera la chute, Âge ingrat, Villes bouchées, Offenses indirectes, Trompettes de la renommée

Capharnaüm a été, pendant toute la première partie du ministère de Jésus, comme sa capitale. C'est de là qu'il partait pour des "tournées", c'est là qu'ils revenaient régulièrement. Quand les synoptiques nous parlent, pendant cette période, de Jésus étant, ou allant à, ou revenant à, "la maison", il s'agit en fait de la maison de Simon et André, à Capharnaüm. Quand un paralytique est passé à travers le toit d'une maison, c'est de cette maison qu'il s'agit. Quand Jésus guérit la belle-mère de Pierre, quand toute la "ville" se retrouve le soir autour de "la maison", c'est encore celle-ci. Quand sa mère et ses frères viennent et ne peuvent entrer "dans la maison" tellement il y a de monde, c'est toujours elle... Capharnaüm, et la maison de Simon et André, sont centrales pendant toute cette période, et la majorité des habitants de la ville, sinon la totalité, était "fan" de Jésus. Il y a trop d'éléments des synoptiques qui concordent dans ce sens pour qu'on puisse en douter. Et voici maintenant Capharnaüm jugée avec la plus extrême sévérité.

La première chose évidente, c'est que cette diatribe ne peut pas provenir de la même période... Il y a nécessairement eu un désamour qui s'est produit à un moment ou à un autre. De fait, il y a eu désamour général de l'ensemble de la population galiléenne pour l'enfant du pays qui aurait pu monter sur le trône, à Jérusalem, et qui a laissé passer cette chance, qui s'est dégonflé, en ne pensant qu'à lui. Il y a longtemps que la Galilée est sous l'autorité, au moins morale et religieuse, de la Judée, et subissant son snobisme et son mépris. L'heure de la revanche avait enfin sonné. Pour une fois que c'étaient eux qui avaient un prophète — et quel prophète ! On peut comprendre alors que Capharnaüm, qui avait été à la pointe de l'engouement, ait pu par la suite tomber dans l'excès inverse. Les amours blessées sont la source des plus fortes haines. Mais il semble quand même difficile d'envisager un tel retournement complet du vivant de Jésus. Même décevant, même ne faisant plus recette, il restait celui qui avait accompli toutes ces guérisons, et, qui sait, peut-être capable encore de les surprendre.

Le désamour, tant que Jésus a encore été en vie, n'a pu se traduire que par une désaffection (Jean dit : "beaucoup cessent de le suivre"), pas par un rejet ou une hostilité. Cette dernière attitude n'a pu commencer d'apparaître qu'après sa mort, qui signifiait sans aucun doute possible qu'il n'avait été qu'un imposteur. Le Messie ne pouvait pas mourir. Mais même alors, on comprendrait mal que ces gens qui ne croyaient plus en Jésus depuis un certain temps avant sa mort, en aient éprouvé du ressentiment. Ça, ce sont plutôt les "douze", ceux qui y ont cru, ou voulu y croire, jusqu'au bout, qui ont dû en avoir. Cette diatribe contre Capharnaüm — et vraisemblablement Chorazin et Bethsaïde avaient-elles été elles aussi de ferventes supportrices des premiers temps — nous parle d'une période bien plus tardive encore, celle où le judaïsme finit par exclure de son sein les judéo-chrétiens. À ce moment-là, oui, on peut comprendre le ressentiment de ces judéo-chrétiens, déclarés hérétiques, et leur fulmination contre ces populations qui avaient partagé leur enthousiasme initial, mais qui n'ont pas su ou pas pu ensuite surmonter leur déception.

La seconde sentence du jour est plus riche d'enseignements. Non pas tant sa conclusion "qui me repousse repousse celui qui m'a envoyé" qui est, somme toute, assez banale. Que repousser Jésus soit équivalent à repousser Dieu tombe sous le sens dans la mesure où un prophète est envoyé par Dieu... Ce thème est beaucoup plus exploité par Jean — c'est même le centre de toute sa théologie, au moins jusqu'au dernier repas —, mais il n'est pas surprenant qu'on le trouve aussi, même plus discret, dans les synoptiques. Ce qui pose plus question est la première partie de la sentence, cette sorte d'étage supplémentaire, où il est affirmé que repousser les disciples c'est repousser Jésus (et comme repousser Jésus c'est repousser Dieu...). Ceci pourrait à nouveau nous faire penser au schéma aussi omniprésent chez Jean, où les disciples sont sans cesse invités à se comporter vis-à-vis de Jésus comme lui-même le fait vis-à-vis de Dieu (qu'ils soient tous en moi comme je suis en toi, que ma joie soit en eux comme ta joie est en moi, etc.). Apparemment nous aurions ici quelque chose du même genre. Mais c'est seulement en apparence.

En réalité, nous avons dans cette affirmation, ici, un quatrième cercle plus ou moins implicite : ceux qui repoussent (quatrième cercle) les disciples (troisième cercle) qui eux écoutent Jésus (deuxième cerce) lequel évidemment écoute le Père (premier cercle). Un tel schéma ne se trouve jamais chez Jean ; chez lui, il y a ceux qui écoutent Jésus, et ceux qui le repoussent, mais jamais ceux qui repoussent les disciples. Jean cherche à amener chacun directement au cœur de la relation trinitaire — et nous avons vu lorsque nous suivions cet évangile qu'il va même encore plus loin, puisque pour lui l'objectif est d'atteindre à une relation directe avec le Père, comme celle de Jésus. Chez les synoptiques, nous trouvons donc ici l'amorce du processus inverse, celui qui va permettre d'ériger une Église instituée, où même Jésus va devenir inabordable personnellement, et sera censément représenté sur terre par une caste, la caste "sacerdotale". Il est vrai que l'Église de Jean n'existe plus, apparemment, depuis environ le premier tiers du deuxième siècle, contrairement à celle de Luc qui, elle, a eu le succès qu'on sait. Est-ce un bien ?

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