Partage d'évangile quotidien
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Hasard et nécessités

Mar. 6 Octobre 2015

Luc 10, 38-42 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Tandis qu'ils vont, il entre dans un village. Une femme du nom de Marthe l'accueille dans la maison. Elle avait une sœur appelée Marie, qui, assise aux pieds du Seigneur, entendait sa parole. 

Et Marthe était tiraillée autour de tant de choses à servir... Elle se présente et dit : « Seigneur, tu ne te soucies pas que ma sœur me laisse, seule, servir ? Dis-lui donc de m'aider ! »  Le Seigneur répond et lui dit : « Marthe, Marthe, tu t'inquiètes et tu te mets en tumulte autour de tant de choses ! Or de peu il est besoin – ou d'un seul... – Marie a élu la bonne part qui ne lui sera pas ôtée. » 

 

 

Marthe et Marie, par He-Qi

 

 

voir aussi : Réception laborieuse, Service compris, Bouche à oreille, Sacrée oisiveté, L'art de la réception

Les évangiles n'ont pas été écrits avec la perspective qu'ils seraient un jour réunis au nombre de quatre dans un livre qui s'appellerait le "Nouveau Testament", par exemple. En écrivant son récit, Luc n'ignorait pas qu'il existait au moins un autre "évangile", celui de Marc, et il est possible qu'il connaissait une version de l'évangile de Jean, plus ancienne que celle que nous connaissons. Mais à priori, l'évangile de Luc n'était pas destiné à être lu par des gens qui, majoritairement, connaîtraient aussi les autres. Quand donc Luc nous parle de deux sœurs, s'appelant Marthe et Marie, qui l'accueillent dans "un village" quelque part en Galilée, il ne s'attend pas à ce que ses auditeurs, ou ses lecteurs, disent aussitôt : ce sont les sœurs de Lazare, puisque Luc ne parle nulle part d'un dénommé Lazare, habitant à Béthanie dans les faubourgs de Jérusalem, et encore moins d'une "résurrection" de ce Lazare.

Mais il y a quelques détails qui clochent dans ce récit de deux sœurs que Jésus aurait rencontrées un jour au hasard de ses pérégrinations en Galilée, et qui lui auraient offert l'hospitalité juste pour un repas. C'est notamment la manière dont Marthe ose interpeller Jésus au sujet de sa sœur, qui serait inconcevable si ils ne se connaissaient pas déjà, surtout pour lui demander de prendre parti pour elle contre sa sœur. L'hospitalité d'un inconnu de passage n'autorisait certainement pas une femme à l'indisposer ainsi en l'obligeant à s'immiscer dans ses histoires domestiques ; si elle n'avait pas déjà été une familière de Jésus, Marthe se serait contentée de râler intérieurement contre Marie, mais pas de prendre Jésus à témoin de ses griefs. Si nous ajoutons la coïncidence des deux noms, et des similitudes de caractère avec ce que nous dit Jean des deux sœurs, il semble difficile d'éviter l'identification : nous avons bien ici affaire à Marthe et Marie de Béthanie, mais transposées par Luc en Galilée, et débarrassées de leur frère.

Étant donné que Marc et Matthieu, pour leur part, ne disent strictement rien ni de Lazare, ni de Marthe, ni de Marie, ce récit de Luc est un des éléments qui font penser qu'il a pu connaître la tradition johannique. Ceux qui font du concordisme — c'est-à-dire qui essaient de reconstituer un récit unique de l'histoire de Jésus dans lequel absolument tous les détails des quatre évangiles seraient pris en compte de manière cohérente et concordante — racontent que la famille de Béthanie avait une résidence d'été en Galilée, ou une exploitation agricole dont ils étaient propriétaires et où ils venaient de temps en temps pour veiller à la bonne marche de l'entreprise, ou... Outre que de telles hypothèses ne se fondent sur aucun indice des récits, elles ont surtout le grand inconvénient de laisser inexpliqué le fait que Luc seul, le plus tardif des trois synoptiques, ait entendu parler de ce repas quelque part sur les routes de Galilée. Ce sont quand même la source Q et Marc qui sont les plus proches de la tradition transmise par les disciples galiléens de Jésus. Luc, qui vient du monde grec, trente à quarante ans après les faits, aurait recueilli un souvenir qui aurait échappé à ses prédécesseurs ?

La question est en réalité inverse. Marc, suivi par Matthieu, nous dit qu'après son entrée à Jérusalem, le soir, Jésus s'est retiré à Béthanie. Marc précise même que, ces premiers jours à la capitale, c'était comme un rituel : le jour dans le Temple, le soir retour à Béthanie. Si on veut faire du concordisme, c'est plutôt là qu'il serait justifié, il me semble : par Jean, nous savons pourquoi c'était à Béthanie que Jésus se retirait le soir, simplement parce qu'il avait là une famille d'amis judéens, Lazare, Marthe et Marie, qui l'hébergeaient. L'hospitalité de cette riche famille, c'est à ce moment-là qu'elle s'est exercée, et les galiléens en ont certainement eux aussi bénéficié. Et la question, alors, est donc bien plutôt : pourquoi les synoptiques ont-ils par la suite oublié, ou décidé d'oublier, cette partie de l'histoire, au point de transposer "l'onction à Béthanie" — qui, chez Jean, se déroule évidemment dans la famille, avec Marie dans le rôle de la parfumeuse aux pieds de Jésus — dans la maison d'un improbable "Simon le lépreux" inconnu au bataillon par ailleurs, et avec dans le rôle de celle dont on se souviendra jusqu'à la fin des temps une femme absolument anonyme, dont on ne sait même pas si et quand elle est arrivée dans la maison ou si elle en faisait partie.

Quelles que soient les raisons de ce refoulement, par la tradition des disciples galiléens de Jésus, du rôle joué par la famille judéenne lors des derniers jours, à Jérusalem, il semble en tout cas certain que Luc, bien que tout extérieur à ces histoires d'antagonisme entre les deux provinces — ou justement parce que extérieur —, avait su, lui, additionner un plus un. Et son choix semble alors s'être porté sur un respect de la tradition principale dont il dépendait : elle ne voulait pas parler de la famille de Béthanie, il n'en a pas parlé lui non plus. Du moins pas telle quelle. Du coup, il a préféré supprimer carrément l'onction dans la maison de "Simon le lépreux", sachant qu'elle s'était déroulée en réalité chez Lazare, Marthe et Marie. Mais il a récupéré les éléments de l'histoire, et les a distillés dans deux épisodes de son crû : la pécheresse chez le pharisien (Luc 7, 36-50 : anonyme comme la femme de l'onction des synoptiques, elle oint de parfum les pieds de Jésus et les essuie de ses cheveux, comme Marie de l'onction chez Jean), et celui-ci d'aujourd'hui, avec Marie, cette fois nommée, aux pieds du maître. Peut-être était-ce le mieux que pouvait faire Luc pour dire qu'il savait quelle était la vérité, sans la dire.

Quoi qu'il en soit, il reste que relire cette histoire de Marthe s'affairant au repas pendant que Marie baye aux corneilles sur son petit nuage, en la rapprochant de son contexte d'origine qu'est l'onction à Béthanie, peut nous aider à mieux la comprendre. Lors de l'onction, chez Jean, il nous est bien précisé aussi que c'est Marthe qui fait le service, pas Marie, et que cette dernière, par contre, accomplit ce geste complexe d'hommage et d'amour pour celui dont elle sait qu'il va mourir. Ne comprend-t-on pas alors beaucoup mieux qu'effectivement le geste de Marie était le seul vraiment nécessaire, le seul qui ait une portée à la hauteur de la situation, sans que cela veuille dire que le service assumé par Marthe puisse lui être comparé ? On parle simplement de choses qui ne sont pas dans le même registre. D'ailleurs, la réponse que fait Jésus à Marthe, dans le texte grec, ne cherche pas nécessairement à opposer les attitudes des deux sœurs.

"De peu il est besoin" peut, en effet, être compris dans un sens très basique : Marthe est en train de faire tout un tralala, avec les petits plats dans les grands, pour ce repas (tu t'affaires de tant de choses), et Jésus veut seulement dire qu'il ne lui en demande pas tant. Cela n'empêche pas qu'en sous-entendu cela puisse être une invitation à être plus à l'écoute de son invité, plutôt que de le "fuir" en se réfugiant dans le service. Et quant à Marie, s'il est bien dit qu'elle a choisi de faire ce qui était le plus important, le texte souligne quand même que c'est "une seule" chose, qu'elle a choisie, par opposition au "beaucoup" de Marthe, mais il reste la place, entre beaucoup et une seule, pour le "peu", qui vient pile entre les deux. "De beaucoup Marthe se soucie, de peu il est besoin, une seule a choisi Marie" : tel est l'enchaînement précis du texte. Marie n'est-elle donc pas invitée à ne pas se contenter du plus important, c'est-à-dire à ne pas oublier pour autant ce qui l'est moins tout en étant quand même de l'ordre du "besoin", du nécessaire ?

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