Partage d'évangile quotidien
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Les mots pour le dire

Mer. 7 Octobre 2015

Luc 11, 1-4 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Or, comme il se trouvait dans un certain lieu, il était à prier. Quand il a cessé, un de ses disciples lui dit : « Seigneur, enseigne-nous à prier, comme Jean aussi a enseigné ses disciples. » 

Il leur dit : « Quand vous priez, dites : "Père, sanctifié soit ton nom ! Vienne ton royaume ! Notre pain de la journée, donne-nous chaque jour. Remets-nous nos péchés car nous aussi remettons à tout homme qui nous doit. Ne nous fais pas entrer dans l'épreuve." » 

 

 

Le buisson ardent, par He-Qi

 

 

voir aussi : Toi !, Cœur à cœur, Les plus courtes..., Version brève, Papa !

On pourrait lire légèrement différemment le début de cette péricope : il se trouva que Jésus était en train de prier quelque part quand un de ses disciples l'interrompit en disant, etc. Outre que Luc est celui qui nous parle le plus souvent de Jésus priant (nous l'avions déjà souligné il y a quelques temps), il nous fait en effet bien comprendre aussi que cette prière n'est pas tant chez Jésus une activité qu'un état. Ainsi, ici, ce serait difficile à traduire en français, mais le "était à prier" est en fait un infinitif : "Jésus être priant" devrait-on dire. Cet infinitif suggère beaucoup de choses. D'abord, donc, que ce n'est peut-être pas tant Jésus qui se met à prier que la prière qui s'empare de lui, mais aussi que cet état n'est pas quelque chose de passager, quelque chose qui le prendrait de temps en temps subitement pour le quitter aussi rapidement, mais bien plutôt son état ordinaire, celui dans lequel il resterait sans doute des heures et des heures s'il n'y avait pas toujours quelqu'un ou quelqu'un d'autre pour venir le faire "cesser", et on se doute bien alors que cette cessation n'est en fait que relative, l'état reste quelque part plus ou moins en arrière-plan, prêt à revenir dès que les circonstances le permettront.

Il faut donc tenir compte de ce contraste, entre la prière de Jésus telle que Luc nous la fait comprendre, et ce qu'il enseigne à ce moment-là aux disciples. Nous nous doutons bien que cette prière de Jésus ne consiste pas à réciter des formules, aussi pieuses puissent-elles être — mais voici que c'est pourtant ce qu'il leur propose : "Papa ! que ton nom soit sanctifié", etc. Oui, mais il faut aussi comprendre que c'est ça que demandaient nos braves pêcheurs galiléens. "Enseigne-nous comme Jean a enseigné" ne laisse pas de doute sur ce point ; c'était l'usage général, les rabbis composaient des prières spécialement pour leurs disciples. Ces prières étaient alors comme un signe de leur appartenance à telle ou telle école. Et ces prières, bien sûr, les faisaient aussi entrer progressivement dans la spiritualité propre à leur rabbi. Une telle pratique est en fait assez universelle ; dans toutes les traditions on trouve des prières composées par de "grandes âmes" — parfois aussi par des âmes moins grandes... — qui portent la marque de leur spiritualité, et que nous pouvons plus ou moins apprécier selon qu'elles correspondent ou pas à notre propre nature spirituelle.

Il n'y aurait donc rien de surprenant à priori à ce que Jésus ait composé, lui aussi, "sa" prière. Mais on doit tenir compte du contexte que nous avons ici, dans lequel Luc situe cette "transmission". Luc ne conteste pas que Jésus ait pu en être l'auteur, mais en la présentant ainsi, en contraste avec la pratique personnelle de Jésus, il ne peut pas ne pas avoir voulu nous dire quelque chose. Disons que Luc n'est pas dupe. Il nous explique bien que, si Jésus l'a donnée, c'est sur une demande expresse des disciples : il n'y avait pas pensé tout seul ! Cela fait quand même un certain temps, maintenant, dans la chronologie du récit de Luc, que les disciples suivent Jésus, et, ne serait-ce que pour avoir été lui-même disciple de Jean, il est parfaitement au courant de ces histoires de prières composées par les rabbis ; et pourtant, ce n'est pas lui qui en a pris l'initiative... Luc nous présente donc un Jésus qui n'est pas contre de donner "une" prière aux disciples, même si la prière à laquelle il aimerait bien qu'ils accèdent est d'un tout autre ordre.

Et on peut alors remarquer la brièveté de cette "prière", en contraste avec l'infinitif de celle dans laquelle Jésus se trouve au début de l'épisode. Ce n'est pas qu'il veuille se moquer d'eux, mais il ne souhaite pas non plus qu'ils aient une longue litanie à n'en plus finir, du genre de celles où, quand on en arrive au bout, on ne sait plus de quoi il s'agissait au début, et qu'on peut alors recommencer, et ainsi de suite, jusqu'à plus soif. Ce genre de prières ont pourtant aussi un certain effet, mais clairement, même si on voulait prendre la version matthéenne du Notre Père comme référence (alors qu'il n'y a aucun doute qu'elle est le fruit d'un "enrichissement" par la pratique cultuelle de la communauté de Jérusalem), ce n'était pas le but poursuivi par Jésus. C'est la version que nous donne Luc qui est certainement la plus proche de la version originelle, que nous pouvons même soupçonner d'avoir été encore plus brève initialement. Si on ajoute le fait que l'adresse première, ici chez Luc, est ce très simple "papa", par opposition au "Notre Père" beaucoup plus majestueux, et extérieur, de Matthieu, nous avons à peu près tous les éléments pour comprendre ce que Jésus souhaitait par cette prière.

"Papa" : que ceux ou celles qui ont un problème avec la figure paternelle remplacent par "maman", et se demandent s'ils ont déjà envie d'en rajouter des tonnes. On pourrait aussi utiliser "chéri", "m'amour", etc., si on ne sent pas que ce soit irrespectueux : le but de ce premier mot est là, nous faire entrer en nous, dans une intimité que nous croirions impensable, et que nous croyons peut-être improbable, et pourtant... Oui, pourtant comment peut-on imaginer la prière de Jésus autrement que comme cette relation profondément confiante et réconfortante, dont le meilleur exemple que nous ayons dans notre expérience sur terre est, normalement, celle du petit enfant à ses parents ? Et comment peut-on imaginer un Dieu qui ne serait pas capable d'être avec nous au moins aussi aimant ? Si notre image de Dieu nous semble incompatible avec une telle intimité, alors il vaut mieux que nous jetions cette image à la poubelle : ce Dieu n'est pas celui de Jésus. Mais si nous savons qu'il est bien ainsi, alors nous pouvons autant nous passer de la formule, ou l'utiliser, peu importe.

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