Partage d'évangile quotidien
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Une femme

Sam. 10 Octobre 2015

Luc 11, 27-28 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Or pendant qu'il parle ainsi, une femme, de la foule, élève la voix. Elle lui dit : « Heureux le ventre qui t'a porté et les seins que tu as tétés ! »  Mais il dit : « Plutôt : Heureux ceux qui entendent la parole de Dieu et la gardent ! » 

 

 

L'annonciation, par He-Qi

 

 

voir aussi : Maternité spirituelle, L'éternel féminin ?, Procréation assistée, Boissons fortes, Matrices divines, Et le verbe se fit chair

Cette péricope ressemble beaucoup à une sorte de remake de celle où la mère et les frères de Jésus voulaient le ramener à la maison et à la raison (8, 19-21). Même conclusion dans les deux cas : ce sont "ceux qui entendent la parole de Dieu et la mettent en œuvre" — ou ici "la gardent" — qui peuvent être dits mère ou frères de Jésus, et non ses proches biologiques. La parenté des thèmes est évidente. La version que nous avons aujourd'hui est, sans doute, encore plus saisissante, avec l'évocation difficilement plus physique de la maternité : le ventre qui a porté Jésus, les seins qu'il a tétés ; bien sûr il manque encore l'accouchement, mais là ce n'était quand même pas possible pour Luc d'en parler.

Ce langage très concret pourrait, à première vue, plaider pour une authenticité de l'épisode. Nos écrivains que sont les évangélistes, d'une manière générale, soit ajoutent plutôt des réflexions sur les faits, soient modifient seulement des aspects des événements. S'il leur arrive parfois d'en créer de toutes pièces pour les besoins de leur rhétorique (Jean est assez fort pour ça), on le sent souvent précisément au manque de détails concrets. Nous serions donc tentés de dire qu'il y a eu effectivement une femme qui s'est exclamée un jour comme on nous le rapporte ici. Cependant, qu'une femme se soit permise, en public, d'adresser une telle remarque à un homme, est à peu près autant déplacé dans la culture juive, que concevable par contre dans la culture grecque à laquelle Luc est habitué... S'il est bien possible qu'il y ait eu de nombreuses (?) femmes pour penser ainsi, surtout dans la première période du ministère de Jésus, il est par contre fort improbable que cela ait pu donner lieu à un dialogue tel qu'il nous est rapporté.

Nous avons donc affaire à une construction de Luc, mais une construction qui tombe très juste sur le fond. Luc, justement parce qu'il est de culture d'origine grecque, a une bien meilleure connaissance des femmes, et une bien plus grande bienveillance pour elles, que ses trois "collègues", et il était parfaitement capable de comprendre que c'était ainsi que nombre d'entre elles avaient pu réagir. Mais ceci pose la question des raisons qui ont pu le pousser à nous présenter cette scène, et sous cette forme-là.

Si on se réfère à Marc, on voit que chez lui la question de l'opinion de la famille de Jésus à son sujet est étroitement imbriquée avec la question de ceux qui pensent qu'il agit sous l'emprise de Béelzeboul : Marc décrit la famille qui décide de se rendre à Capharnaüm parce qu'elle considère qu'il n'a plus toute sa tête (3, 21), puis vient le soupçon exprimé par des "scribes de Jérusalem" qu'effectivement ce serait un esprit "impur" qui se serait emparé de lui (3, 22-30), et enfin la famille arrive et lui demande de sortir les voir (3, 31s). Dans le fond, chez Marc, la famille de Jésus et les scribes sont d'accord sur le constat ! et si la famille vient essayer de le reprendre, c'est pour éviter que ce ne soient les autorités de Jérusalem qui s'en chargent. Il est certain que cette histoire-là, qu'on a déjà du mal à exhumer du texte de Marc (et de deux millénaires de "sainte famille"), Matthieu et Luc l'ont encore plus camouflée. Matthieu comme Luc ont carrément supprimé le premier épisode : plus de famille qui considère qu'il déménage. Ensuite Matthieu a simplement un peu délayé l'histoire avec Béelzeboul en lui adjoignant quelques autres péricopes avant que la famille vienne demander à Jésus de sortir de la maison. Quant à Luc, il a préféré déplacer complètement dans un autre contexte cette famille bloquée par la foule (on ne sait jamais, on ne saurait être trop prudent), et ce qu'il nous présente aujourd'hui vient donc très exactement en remplacement de cette scène déplacée. Nous sommes juste après la controverse sur Béelzeboul, et nous comprenons pourquoi les deux scènes, celle déplacée et celle-ci, aboutissent à la même conclusion...

Maintenant que nous savons les raisons de cette péricope de Luc, comment ne pas admirer son génie d'avoir choisi d'évoquer la maternité dans ce qu'elle a de plus charnel ? N'est-ce pas que, d'un seul coup, nous nous trouvons ainsi aux antipodes de ces histoires d'esprits impurs ? Nous savons bien que pour une mère, normalement, quoi que puisse faire son enfant, il restera toujours, malgré tout, cette chair de sa chair qu'elle ne pourra jamais renier complètement (les pères, Dieu merci, ne sont pas non plus forcément absolument indemnes des mêmes dispositions à l'égard de leur progéniture). Luc nous livre donc, indirectement, son sentiment sur cette position de la famille de Jésus dans les débuts de son ministère, au moins pour ce qui concerne sa mère. Toujours indirectement, il ne semble pas nier le fait, mais, selon son habitude constante à l'égard de tout le monde ou presque, il a fait tout ce qu'il pouvait pour ne pas fustiger leur attitude. Chez Matthieu, de tels gommages de l'histoire visent clairement à pouvoir présenter une légende pleine de gloire propre à soutenir la "propagande". Chez Luc, c'est réellement beaucoup plus une sorte de commisération pleine de pitié pour les personnes. Reste à savoir si une telle attitude protectrice est juste, sur le fond.

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