Partage d'évangile quotidien
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Tombeaux de l'esprit

Mer. 14 Octobre 2015

Luc 11, 42-46 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Mais malheureux, vous, les pharisiens ! vous payez la dîme sur la menthe, la rue et toute plante, et vous passez à côté de la justice et de l'amour de Dieu ! C'est cela qu'on doit faire, sans négliger le reste. 

« Malheureux, vous, les pharisiens ! Vous aimez les premières stalles dans les synagogues et les salutations sur les places publiques. 

« Malheureux, vous qui êtes comme des sépulcres que rien ne repère : les hommes marchent daessus sans le savoir. » 

Un des hommes de loi répond et lui dit : «Maître, en disant cela, nous aussi, tu nous insultes ! » 

Il dit : « Vous aussi, les hommes de loi, malheureux ! Vous chargez les hommes de charges impossibles à porter, et vous-mêmes, d'un seul de vos doigts, vous n'effleurez pas ces charges ! » 

 

 

Le buisson ardent, par He-Qi

 

 

voir aussi : Dictature des apparences, Apparences trompeuses, Hommes de petite vertu, Tous pourris, Faux-semblants, Loin du paradis

Quand on lit l'ensemble des "malédictions", que ce soit ici chez Luc ou chez Matthieu, on est frappé, au-delà des reproches précis qui sont faits, à quel point elles nous tracent le portrait d'une religiosité toute extérieure. C'est tout l'aspect social du comportement religieux qui est mis en cause, toutes ces pratiques codifiées auxquelles est censé se soumettre, ou s'adonner, le "bon" croyant, qui sont fustigées. Et puis, pire encore évidemment, sont jugés avec la plus extrême sévérité ceux qui décident de ces règles, ceux qui les érigent comme si elles leur avaient été dictées par Dieu lui-même, pour les imposer à tous. Ceci n'est pas spécifique aux "malédictions" ; c'est un état d'esprit général qui court tout du long des évangiles : sans cesse Jésus en appelle chacun à entrer dans une relation à Dieu qui soit toute intérieure, la seule à même de nous guider en vérité, la seule, aussi, qui puisse être réellement satisfaisante.

Ceci ne veut pas dire que Jésus serait un laxiste invétéré ! Au contraire, sur nombre de questions, il est infiniment plus exigeant que ce qui était couramment admis à son époque, dans sa société. Qu'on pense au "tu ne tueras pas" qu'il remplace par la recommandation de ne pas même se mettre en colère ni injurier, et finalement l'invitation à aimer ses ennemis... On peut dire qu'il remplace toutes les exigences envers un Dieu quelque peu hypothétique et abstrait, par des exigences envers ces êtres beaucoup plus réels et concrets que sont les autres, tous ceux que nous croisons dans nos vies, que ce soit ponctuellement ou durablement, avec bon heur ou mal heur, peu importe. L'invitation à découvrir un Dieu qui ne soit pas extérieur mais intérieur se prolonge d'une invitation à le découvrir aussi à l'intérieur de toute personne, ce qui est, somme toute, assez inévitable : si Dieu est en nous, il est difficile de concevoir qu'il ne soit qu'en moi, et pas dans les autres.

À partir de là, on ne peut alors que se demander comment un tel enseignement a pu donner naissance à l'Église instituée que nous connaissons. Un tel Jésus ne peut pas avoir donné de règles du genre qu'il faudrait se faire baptiser pour recevoir l'Esprit... encore moins que certains seraient les seuls autorisés à décider comment tous devraient se comporter pour mériter le label "chrétien". En fait, nous pouvons être certains que Jésus n'avait pas prévu d'Église du tout, pas d'organisation pour chapeauter quoi que ce soit. Comme tout maître spirituel authentique, Jésus n'avait pas plus prévu le christianisme, que Gautama le bouddhisme, etc. De telles prospectives sont intrinsèquement contraires à l'essence même d'une spiritualité vivante. Quel sens y aurait-il à vouloir faire advenir le Royaume, mais seulement plusieurs siècles plus tard ? L'impulsion spirituelle ne peut viser que l'ici et maintenant, pas demain, pas ailleurs, car c'est ici et maintenant qu'on entre dans l'éternel universel, pas demain, pas ailleurs.

L'institutionnalisation de telles impulsions vient toujours après, ne peut qu'être liée à la perte de ce qui était vécu, et ne peut qu'entraîner à son tour un éloignement toujours plus grand de ce vécu. L'institutionnalisation du spirituel est très précisément le phénomène entropique de l'Esprit, une perte, une dégénérescence, qui ne peut que se poursuivre toujours plus loin dans la dissolution de l'élan originel. Ce qui n'empêche que, même avec tous ses défauts, l'institutionnalisation est mieux que rien du tout. Il vaut mieux qu'il y ait une institution, bien qu'elle trahisse sa source, que plus aucune trace de ce qui a été. Car les traces indiquent quelque chose, en creux ; quelque chose auquel nous pouvons être suffisamment sensibles pour retrouver la vie derrière le fossile. En sorte que, cahin-caha, l'institution ne meurt non plus jamais, revivifiée régulièrement par des réformateurs, des "saints", qui réinsufflent l'esprit dans la lettre, qui redynamisent, "ressuscitent" partiellement l'Esprit initial, de et dans la forme morte. Jusqu'à ce que finisse par venir une autre "grande âme", qui portera le processus à un tel point d'élévation qu'il en résultera, inévitablement, une nouvelle religion, telle le bouddhisme à partir de l'hindouisme, ou le christianisme à partir du judaïsme...

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