Partage d'évangile quotidien
<
Enregistrer le billet en pdf

La nuit des fous...

Mar. 20 Octobre 2015

Luc 12, 35-38 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Que vos reins soient ceints et que vos lampes brûlent ! Et vous, semblables à des hommes qui attendent leur seigneur à son retour des noces, pour, quand il viendra et toquera, aussitôt lui ouvrir ! 

« Heureux ces serviteurs-là que le seigneur en venant trouvera à veiller ! Amen je vous dis : il se ceindra, les installera et passera les servir. S'il vient à la deuxième, si à la troisième veille, et qu'il les trouve ainsi, heureux ceux-là ! » 

 

 

La nativité, par He-Qi

 

 

voir aussi : Qu'est-ce qu'on attend ?, Nuit de folie, Nuit de noces, Le monde à l'envers, Maîtres et valets, La tenue de serviteur

Ce texte, propre à Luc, nous fait cependant fortement penser à la parabole des dix vierges de Matthieu (25, 1-13), et ce non sans raison. Ce n'est, en effet, pas seulement le thème général, qui est le même, mais ce sont aussi les mêmes éléments, jusqu'aux mots précis — les lampes, l'attente, un retour de noces —, qui sont trop nombreux pour que ce soit une coïncidence. C'est le même récit à l'origine, qui a donné ces deux histoires quand même passablement éloignées l'une de l'autre dans leurs formes finales ! Ceci nous donne une idée de la liberté qu'ont pu s'accorder ceux qui nous ont transmis ces traditions sur Jésus que nous appelons les évangiles...

La grosse différence que nous trouvons entre les deux versions, bien plus que le changement de sexe des protagonistes, est dans la conclusion. Chez Matthieu, la moitié des femmes qui attendent le retour du seigneur vont se retrouver à la porte, rejetées de sa mémoire ("je ne sais qui vous êtes"), ce qui signifie sans équivoque qu'elles ne bénéficieront pas de la résurrection, qu'elles sont vouées au shéol, ou aux enfers selon la terminologie occidentale. C'est un thème omniprésent chez Matthieu, le rejet dans les ténèbres extérieures, là où il y a le pleur et le grincement des dents. C'est par contre un thème qui n'existe pas chez Luc, qui ne croit pas à une condamnation définitive et éternelle, et ceci nous explique déjà que sa conclusion soit différente.

Luc nous passe donc sous silence ce qui se passerait si les serviteurs s'endormaient avant le retour du seigneur. Heureux sont-ils s'ils tiennent le coup jusqu'à la deuxième ou même la troisième veille (deuxième et troisième quarts de la nuit, qui est partagée en quatre veilles), voilà tout ce que Luc veut transmettre : des encouragements. Mais ceci n'est pas encore le plus important des différences entre Luc et Matthieu. Chez ce dernier, les vierges "sages" sont alors simplement autorisées à entrer dans la salle des noces, et à se réjouir du bonheur de leur seigneur. Ici, chez Luc, nous avons quelque chose d'à peu près inouï, d'unique dans tous les évangiles : c'est le seigneur qui va devenir le serviteur de ses serviteurs ! Il va se ceindre — c'est-à-dire relever et attacher les pans de sa djellabah pour qu'elle ne le gêne pas dans ses mouvements —, les installer chacun à sa place pour le banquet, et le leur servir.

Nous ne pouvons bien sûr ici que penser au lavement des pieds, relaté seulement par Jean ; c'est un des indices de plus qui font penser que Luc connaissait la tradition johannique. Mais il y a une grosse différence : chez Jean, c'est un geste prophétique, ponctuel, accompli par Jésus pour faire passer un message aux disciples. Luc, lui, nous parle de ce qui se passera dans le Royaume ! c'est Dieu qui devient le serviteur des hommes ! C'est énorme. Il y a dans cette affirmation de Luc un renversement de perspectives, que je crois vraiment sans pareil dans tous les évangiles, voire dans tout le christianisme. Je ne crois pas que beaucoup de commentateurs ni d'exégètes, au fil des siècles, se soient bien appesantis sur ce passage... En tout cas, ceci nous explique pourquoi Luc a remplacé les femmes de Matthieu par des hommes : malgré toute sa fibre féministe, Luc n'aurait pas pu aller jusque là, décrire un homme dans la position du serviteur pour des femmes, ou sinon il fallait sortir du statut de serviteur pour passer à celui d'esclave, ce qui n'est quand même pas son propos, concernant Dieu.

Ceci dit, il y a une certaine cohérence à présenter un Dieu au service des hommes, quand cela reste un des grands thèmes du christianisme : Jésus, le serviteur souffrant (repris et adapté des prophéties d'Isaïe). Il est certain que tel a été le principe fondamental du ministère de Jésus, serviteur de Dieu et serviteur des hommes, tout comme ce principe est celui de tout maître spirituel authentique. Mais le christianisme classique en a retenu, un peu comme Jean avec son lavement des pieds, que cette position de Jésus n'a été celle-là que durant sa vie, et s'est empressé de le faire ensuite rejoindre Dieu dans une position à nouveau surplombante. Cependant, est-ce vraiment très logique ? si Dieu veut se mettre au service des hommes, il ne le ferait que ponctuellement, pour une toute petite vie "terrestre", et après terminé, retour au "monde à l'endroit" ? Ou n'est-ce pas le contraire, Dieu n'a jamais voulu que servir les hommes, et le fera toujours, y compris ou tout particulièrement dans le Royaume ?

Commenter cet évangile