Partage d'évangile quotidien
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Allumez ! ...le feu !

Jeu. 22 Octobre 2015

Luc 12, 49-53 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Un feu ! Je suis venu le jeter sur la terre ! Et comme je voudrais que déjà il soit allumé ! Un baptême ! J'ai à être baptisé ! Et combien je suis oppressé jusqu'à ce qu'il soit accompli ! 

« Vous croyez que j'arrive donner la paix sur la terre ? Non, je vous dis : mais la division ! Car, dès cet instant, cinq dans un seul logis seront divisés : trois contre deux, deux contre trois. Divisés : père contre fils, et fils contre père, mère contre fille, et fille contre mère, belle-mère contre épouse, épouse contre belle-mère ! » 

 

 

Le buisson ardent, par He-Qi

 

 

voir aussi : Le feu de la discorde, Le baptême du feu, Conflit de générations, Les feux de l'amour, Dieu vomit les tièdes, Un baptême

Le feu, c'est celui qui s'allumera après la mort de Jésus, celui que Luc a symbolisé dans les Actes des apôtres par des "langues de feu". Il y a effectivement quelque chose de cet ordre dans l'expérience de l'Esprit. Pas forcément un incendie qui ravage tout, un brasier qui se propage à grande vitesse, comme ceux contre lesquels doivent lutter les pompiers chaque été : je ne suis pas sûr que l'Esprit se transmette ainsi aussi facilement de personne à personne. Mais plutôt comme une chaleur intérieure, comme une source d'énergie, à laquelle nous pouvons revenir puiser, recharger les batteries, et qui nous transforme peu à peu : cela, oui ; très proche du buisson ardent de Moïse, à lire de cette façon, symbolique d'une expérience intérieure, qui le guida ensuite dans l'aventure qu'on sait.

C'est ce même feu qui habitait Jésus, et qu'il souhaitait donc révéler aux hommes. C'est la très grande différence entre lui et les prophètes — tel Moïse — qui l'ont précédé dans l'histoire du peuple juif : ce feu, cette présence, il ne pensait pas qu'ils lui soient réservés à lui seul. Il ne pensait pas que sa vocation soit comme celle de tous ses prédécesseurs, de guider ses coreligionnaires dans leurs tribulations terrestres parmi les périls géopolitiques qui les guettaient. C'est pourquoi on ne le voit pas prendre position sur l'occupation romaine, c'est pourquoi on ne le voit pas prôner non plus de nouvelles institutions religieuses. Jésus n'est pas là pour réformer. S'il a un rôle de guide, ce n'est pas pour se mettre à la tête des autres, mais c'est pour les amener, chacun, à découvrir qu'ils sont eux aussi prophètes.

On a raison, de ce point de vue, de dire que le christianisme devrait être la religion de la fin de la religion. Une religion où chacun est en relation directe et personnelle avec Dieu ne peut en effet pas être une religion comme les autres, si tant est qu'il y ait encore place pour quelque chose qu'on puisse appeler une religion. Historiquement, la communauté johannique a vécu sur ce principe. L'évangile de Jean — nous l'avons vu ce printemps lorsque nous en faisions une lecture soutenue — est un évangile initiatique, qui veut amener le néophyte à cette expérience personnelle de Dieu, à partir de quoi c'est lui qui sait ce qu'il a à faire. La communauté johannique n'avait pas de hiérarchie, mais c'est aussi ce qui a provoqué sa disparition au bout d'un siècle environ : les désaccords entre les uns et les autres étaient devenus trop profonds, chacun est parti poursuivre son chemin comme il l'entendait, la plupart donnant naissance à un fourmillement de familles gnostiques, un tout petit nombre choisissant de cheminer en compagnonnage avec le mouvement paulinien/lucanien, seule raison pour laquelle l'évangile de Jean, moyennant quelques arrangements, a pu faire partie des quatre évangiles canoniques.

Mais après cette digression sur cette expérience historique qu'on peut considérer, je crois, comme l'essai le plus poussé de religion chrétienne qui ne soit pas une religion au sens classique, venons-en à la question de ce "baptême" qui oppresse Jésus. Cette expression fait évidemment allusion à sa mort, relue comme ayant été nécessaire pour que le "feu" puisse prendre. C'est cette "nécessité", exprimée ici plus ou moins implicitement — mais très explicitement dans toute la théologie chrétienne par la suite —, que nous devons peut-être examiner de plus près. Les faits sont là : il a fallu que Jésus meure pour que "l'Esprit vienne", c'est-à-dire pour que des disciples fassent cette expérience à laquelle il voulait les amener. Ce sont des faits, cela s'est passé ainsi, il ne semble pas qu'aucun d'entre eux n'ait accédé à l'expérience de la présence intérieure de Dieu avant la mort de Jésus. Ceci signifie qu'il y a eu nécessité factuelle, liée au contexte socio-culturel de Jésus et de ces disciples-là ; ceci ne signifie pas que c'était une nécessité intrinsèque, d'ordre spirituel, "dans l'absolu".

La mort de Jésus a en fait été nécessaire pour forcer les disciples à renoncer définitivement à leurs attentes d'un messie extérieur. Jusqu'à sa mort, ils se sont révélés incapables de dépasser ce schéma des anciens prophètes, de ceux qui viennent dire ce qu'il faut faire et diriger vos vies. La mort de Jésus a agi comme un poison, une catastrophe, un électrochoc. Les disciples sont eux aussi passés par une mort, avec la mort de Jésus, et c'est le fait d'avoir été obligés de mourir à toutes ces attentes illusoires et erronées qui les habitaient, qui les a rendus capables de "recevoir l'Esprit". On voit qu'il n'y a donc pas de lien intrinsèque entre, d'une part la mort et la "résurrection" de Jésus, et d'autre part l'expérience de la présence de Dieu nommée dans le christianisme venue de l'Esprit. Et, faut-il le préciser, il y a encore moins d'histoire de péché originel et de rachat, en tout ceci. Dieu est présent dans toute la "création" de tous temps et pour toujours, et présent de manière toute particulière dans les hommes : Jésus n'y est pour rien. Que ce qu'il a vécu, y compris sa mort, ait permis à un nombre important d'entre eux d'entrer dans cette présence de Dieu, c'est déjà beaucoup, et c'était tout ce qu'il souhaitait.

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