Partage d'évangile quotidien
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Jugez par vous-mêmes

Ven. 23 Octobre 2015

Luc 12, 54-59 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il disait aussi aux foules : « Quand vous voyez une nuée se lever à l'occident, aussitôt vous dites : "Une averse vient !" Et il arrive ainsi. Et quand souffle le vent du midi, vous dites : "Ce sera une chaleur !" Et cela arrive.  Hypocrites ! La face de la terre et du ciel, vous savez la discerner ! Ce temps-ci alors, comment ne pas le discerner ? 

« Pourquoi aussi, de vous-mêmes, ne pas juger ce qui est juste ? Ainsi, quand tu vas avec ton adversaire chez un chef, sur le chemin, donne un effort pour en finir avec lui, qu'il ne te traîne devant le juge, et le juge te livrera à l'exécuteur, et l'exécuteur te mettra en prison. Je te dis : tu ne sortiras de là que tu n'aies rendu jusqu'au dernier centime ! » 

 

 

Regarde dans le ciel, par He-Qi

 

 

voir aussi : Temps nouveaux, Non conventionnel, La justice des hommes, Signes des temps, Jugez-en par vous-mêmes !, Temps de crise

La première péricope du jour sous-entend un argument du même genre que celui donné à Jean Baptiste quand il s'est mis à douter que Jésus soit bien le Messie : ce sont les "signes" accomplis par l'intermédiaire de Jésus (guérisons et exorcismes) qui sont censés indiquer dans quel "temps" on est entré. C'est une péricope qui remonte donc à la première partie du ministère, quand Jésus n'a pas encore réalisé le problème que posent ces "signes" ; une période où lui-même n'est pas encore très clair sur la nature du Royaume, le pensant encore en termes d'événement unique et universel, et croyant que les signes étaient les indices de sa venue imminente voire de sa réalisation déjà amorcée.

Certains ont peut-être du mal à se représenter un Jésus qui n'ait pas tout su à l'avance ce qu'il avait à faire de sa vie, qui ait tâtonné, qui se soit même fait des illusions. Pour ceux-là, Jésus est arrivé dans la vie tout armé de pied en cap, avec une pleine conscience de sa divinité, et connaissant donc le plan préétabli par son Père : sa vie était toute tracée, il avait juste à s'y plier. Le problème d'une telle conception est qu'on peut difficilement se représenter le nourrisson Jésus sachant parfaitement tout cela (ou mieux le sachant avant même sa naissance...). On voit mal aussi que Jésus ait reçu, un jour, subitement, toute cette connaissance ; que, d'un seul coup, il se soit rappelé qu'il était là parce que le Père l'avait envoyé, etc. Là, on est dans le monde magique des contes de fées, mais pas dans l'aventure d'une histoire humaine.

Si Jésus a été réellement et pleinement homme, il a eu — tout "Fils de Dieu" qu'il ait pu être aussi — à découvrir sa vocation progressivement, comme tout homme. Non, il ne savait pas tout à l'avance ; si tel avait été le cas, d'ailleurs, nous en aurions des traces dans les évangiles : des affirmations claires, sans ambiguïté, à la première personne, de sa "divinité". Mais ce n'est pas le cas ; jamais Jésus ne dit "je suis Dieu", à personne, ni à ses adversaires (ce qui peut se comprendre puisque cela lui vaudrait de se faire lapider), mais non plus à ses amis. Tout ce qui nous est dit à ce sujet est l'interprétation qu'ont faite les chrétiens, bien plus tard. De même, toutes les prédictions de ce qui se passerait après sa mort ont été mises dans sa bouche par ceux qui savaient déjà que cela se passerait ainsi pour la bonne raison qu'ils l'avaient déjà vécu... et en y mettant, évidemment, à nouveau, leur interprétation.

Comme tout homme Jésus a donc découvert progressivement le chemin qui lui était proposé. C'est-à-dire que, comme tout homme (?), il a eu des révélations qui l'éclairaient, mais il a eu aussi à discerner dans ce qui se passait, à chercher, à se dépatouiller. Si on pense au disciple de Jean Baptiste qu'il a été au début, prêchant la pénitence pour se préparer à un Royaume à venir mais pas encore imminent, et par lequel se sont mis ensuite à se produire guérisons et exorcismes, n'est-il pas normal qu'il ait alors pensé que ce Royaume qu'il prêchait — tel qu'il se le représentait alors encore, comme son maître et comme tout le judaïsme avec lui — était en train de se réaliser ? C'est bien en fait le contraire qui aurait été surprenant. Certes Jésus avait déjà l'expérience intérieure du Père, à ce moment-là, mais rien ne lui disait que cette expérience intérieure soit incompatible avec le Royaume très extérieur des espérances juives. Cela, il a dû le découvrir, "tout seul", par la suite des événements, notamment avec cette foule de cinq mille hommes prête à l'emmener de force à Jérusalem pour le mettre sur le trône !

Bref, Jésus a eu à "juger par lui-même de ce qui est juste", comme nous le dit la seconde péricope du jour, dans un contexte différent, mais pas si éloigné que ça. Il n'est pas plus facile de discerner ce que nous avons à faire de nos vies, que de savoir prendre du recul et reconnaître notre part de responsabilité quand nous sommes pris dans un différend avec un "adversaire". Les deux situations demandent un détachement de notre personnalité ordinaire, de notre moi égocentrique, que nous aimons beaucoup parce que nous y sommes trop habitués. Il y a dans cette démarche une dimension de passage vers un inconnu, qui fait toute la valeur du cheminement spirituel ; et cette démarche, Jésus n'aurait pas eu à la faire ? mais qu'aurait-il à nous dire, alors ? quel exemple nous donnerait-il en nous disant de faire ce que lui-même n'aurait pas eu à faire ? l'exemple de ce qu'il dénonçait chez les "scribes et pharisiens"... Non, Jésus ne savait pas où il allait, ne savait pas tout ce qui se passerait dans sa vie, et encore moins dans sa mort. Il avançait, comme nous, en cherchant ce qui était juste, et espérant, jusque sur la croix — ou peut-être particulièrement à ce moment-là — ne pas s'être trompé.

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