Partage d'évangile quotidien
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Voir Jérusalem et...

Jeu. 29 Octobre 2015

Luc 13, 31-35 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

À cette heure même, certains pharisiens s'approchent et lui disent : « Va, sors d'ici : Hérode veut te tuer. »  Il leur dit : « Allez, dites à ce renard : "Voici, je jette dehors les démons, j'accomplis des guérisons, aujourd'hui et demain, et le troisième jour, je suis accompli..." Cependant, aujourd'hui, demain et le suivant, je dois aller, parce qu'il est impensable qu'un prophète périsse hors de Iérousalem ! 

« Iérousalem ! Iérousalem ! qui tues les prophètes, qui lapides ceux qui te sont envoyés ! Combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants à la manière d'une poule, sa couvée sous ses ailes, et vous n'avez pas voulu ! Voici : votre demeure vous est laissée... Et je vous dis : vous ne me verrez plus jusqu'à ce que vienne le temps où vous direz : "Béni celui qui vient au nom du Seigneur !" » 

 

 

L'entrée triomphale à Jérusalem, par He-Qi

 

 

voir aussi : Aujourd'hui et demain, De Charybde en Scylla, Entre les mains des hommes, Qu'un au-revoir, Le renard, la poule et les poussins, Mourir d'amour

La première péricope du jour est propre à Luc. Elle nous parle du danger éventuel que Hérode aurait pu représenter pour Jésus durant son ministère, sans doute plutôt en Galilée. Luc est aussi le seul à parler d'une comparution devant Hérode au cours de la Passion. Ce second épisode est peu vraisemblable, supposant un Pilate qui aurait eu des scrupules à faire exécuter un obscur agitateur public, ou du moins présenté à lui comme tel. Il s'agit plutôt d'une volonté de Luc de dépeindre un Jésus qui ait été rejeté par "toutes" les autorités de son peuple, les civiles comme les religieuses. C'est une des thèses importantes de Luc (qu'on se rappelle aussi de la scène du retour à Nazareth, dramatisée à l'extrême et placée en ouverture de la vie publique de Jésus) ; Luc justifie ainsi que la bonne nouvelle soit proclamée aux païens : parce que les siens, son peuple, l'ont rejeté.

Il est cependant possible que Hérode ait représenté une vague menace pour Jésus lors de la première partie de son ministère, en Galilée. Bien que la scène partagée par les trois synoptiques (Marc 6, 14-16 ; Matthieu 14, 1-2 ; Luc 9, 7-9) des interrogations de Hérode sur qui est Jésus ne nous donne pas une telle image (il y semble seulement interrogatif, justement, voire craintif), il faut tenir compte qu'il était de caractère assez fantasque et pusillanime, ce qui peut l'avoir amené à décider subitement de se débarrasser du "problème" qui lui rappelait trop ce qu'il avait fait de Jean, en réitérant la même "solution". Mais ce qui est intéressant, dans cette péricope, c'est que ce sont des pharisiens qui avertissent Jésus du danger. Ce rôle de complices de Jésus est tellement à l'opposé de l'image que nous donnent constamment les évangiles de ce parti, qu'il a de très fortes chances d'être authentique : on ne voit pas Luc inventant cette bienveillance de la part de personnes qu'il présente par ailleurs comme étant des adversaires.

Il faut tenir compte, en fait, de ce que le pharisaïsme n'était pas monolithe (les fameuses controverses entre les école de Hillel et Shammaï peuvent nous donner une idée du degré de divergences), d'une part, et d'autre part de ce que l'antagonisme entre la Galilée et la Judée a certainement joué en faveur de Jésus, même auprès de personnes qui n'étaient pas forcément d'accord avec tout ce qu'il disait. L'enseignement de Jésus, tel qu'on le trouve dans les évangiles, était en réalité très proche, sur de nombreux points, de celui de Hillel, en sorte qu'il est légitime de considérer que Jésus — même s'il n'était pas que cela, évidemment — était un pharisien, formé par des pharisiens, et qu'il s'explique alors très bien que des pharisiens l'informent des intentions inamicales de Hérode à son encontre. Il est de plus logique que ce soit Luc, seul, qui ait conservé, ou retrouvé, une trace d'une telle anecdote, lui qui était beaucoup moins concerné que ses confrères des synoptiques par l'antagonisme entre judéo-christianisme et rabbinisme. Luc se situe en-dehors de la concurrence entre les deux courants issus du judaïsme, puisqu'il ne se considère pas comme juif (et il ne l'est d'ailleurs pas d'origine).

Un autre élément encore plaide pour l'authenticité de ces velléités de Hérode : le soin que met Luc à expliquer que ce n'est pas parce que Jésus a eu peur de lui qu'il a quitté la Galilée (la Judée ne faisait pas partie de la juridiction de Hérode), mais parce qu'il fallait qu'il se rende à Jérusalem, parce que etc. Ce serait vraiment tordu de la part de Luc d'avoir inventé une histoire dont il serait ensuite obligé de démentir les conclusions erronées qu'on pourrait en tirer ! En résumé : il est très probable que Hérode ait plus ou moins cherché pendant un temps à faire arrêter Jésus, mais ce dernier, contrairement à Jean Baptiste, bénéficiait du soutien des pharisiens, lesquels — souvent des notables, donc pouvant avoir des informateurs à la source, à la cour de Hérode — le tenaient informé si le danger se précisait.

Cet aspect historique étant éclairci, reste bien sûr le fond du message que Luc essaie de nous faire passer à cette occasion : Jésus se serait rendu à Jérusalem pour y mourir. Cette présentation de Luc est excessive, c'est toute une théologie chrétienne déjà très élaborée, mais formulée après coup, qui s'y exprime. Il est certain que de se rendre à Jérusalem était à priori plutôt risqué pour Jésus, mais de là à le dépeindre, un peu à la manière de l'évangile de Jean, comme recherchant la mort, nous entraîne sur une pente dangereuse. Il est difficile de se représenter ce qui a pu le motiver à se rendre à Jérusalem malgré, d'une part les risques pour son intégrité physique, d'autre part les risques de dégradation de son message vers un messianisme tel qu'attendu par le judaïsme. Et les deux risques se sont de fait réalisés : Jésus est mort et nous avons un christianisme qui ne s'est toujours pas dégagé du Dieu extérieur au monde ni des attentes entièrement placées dans un homme providentiel (lequel a de plus été élevé au rang de Dieu lui-même), alors que nous devrions avoir un peuple de prophètes vivant dans l'Esprit...

Mais sans doute devons-nous laisser ce mystère à Jésus, et à Dieu. Le récit de la transfiguration nous dit que c'est au cours d'une prière d'exception qu'il a pris cette décision ; était-ce bien le mieux de ce qu'il pouvait faire, étant donnée la situation où il se trouvait ? nous ne le saurons de toutes façons jamais. C'est le choix qu'il a fait, il n'y a évidemment aucun moyen pour qu'il revienne dessus... et ce choix a quand même été porteur de grand fruits, permettant à nombre de ses disciples d'accéder à cette vie dans l'Esprit qu'il leur enseignait, ce qu'ils n'auraient vraisemblablement jamais fait sinon. Le reste, laissons-le aux amateurs de religion-fiction !

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