Partage d'évangile quotidien
<
Enregistrer le billet en pdf

Invités désobligeants

Mar. 3 Novembre 2015

Luc 14, 15-24 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Un des commensaux entend cela. Il lui dit : « Heureux qui mangera du pain dans le royaume de Dieu ! » 

Il lui dit : « Un homme faisait un grand dîner, et il avait invité beaucoup de monde. Il envoie son serviteur à l'heure du dîner, dire aux invités : "Venez ! Maintenant c'est prêt !" Ils commencent, tous à la fois, à s'excuser. Le premier dit : "J'ai acheté un champ : je suis obligé de sortir le voir. Je te prie, tiens-moi pour excusé."  Un autre dit : "J'ai acheté des paires de bœufs, cinq ! Je vais les essayer. Je te prie, tiens-moi pour excusé."  Un autre dit : "J'ai pris femme, aussi je ne peux venir." Le serviteur arrive et annonce tout cela à son seigneur. Alors, en colère, le maître de maison dit à son serviteur : "Sors vite dans les places et rues de la ville : et les pauvres, estropiés, aveugles, boiteux, fais-les entrer ici !"  Le serviteur lui dit : " Seigneur, c'est fait, ce que tu as commandé, et il y a encore de la place !"  Le seigneur dit au serviteur : "Sors vers les chemins et les clôtures : oblige à entrer, pour que soit rempli mon logis ! Car je vous dis : pas un de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon dîner !" » 

 

 

Le manteau de Joseph, par He-Qi

 

 

voir aussi : Sur invitations, Alliance des exclus, Qui va à la chasse..., Feu de tout bois, Soupe populaire, Notre père Abraham

"Heureux qui mangera du pain dans le Royaume" : cette remarque sert à Luc de transition entre la péricope d'hier, où il était question de pouvoir bénéficier de la "résurrection des justes", et la parabole qu'il nous rapporte maintenant. Cette parabole se trouve aussi chez Matthieu (22, 1-10), avec un certain nombre de différences non négligeables. Pour les deux, il s'agit bien quand même de dire que les invités prévus s'étant récusés, le Royaume écherra à des destinataires non prévus initialement. C'est une idée qu'on retrouve formulée en d'autres passages. Il est intéressant, cependant, de profiter de cette parabole pour examiner à qui pensent, chacun de son côté, Matthieu et Luc, comme nouveaux bénéficiaires. Chez Matthieu, les invités initiaux appartenaient visiblement à une ville, que le roi fait alors mettre à sac en représailles de l'affront qu'il a subi. Cette évocation de l'incendie d'une ville fait penser à la prise et la destruction de Jérusalem par les romains en 70. Étant donné que le roi envoie ensuite chercher les nouveaux invités dans la campagne (sur "les chemins"), Matthieu suggère donc une opposition entre les autorités religieuses du judaïsme — qui siégeaient à Jérusalem — et le peuple juif. Pour Matthieu, le Royaume reste destiné aux juifs, c'est juste le personnel dirigeant qui a failli à ses devoirs.

Luc, quant à lui, nous parle ici déjà de deux envois successifs de serviteurs pour aller chercher ces nouveaux invités, là où Matthieu n'envisage qu'un seul envoi. Et ces deux envois ont pour champ d'action, pour le premier la ville ("les places et rues de la ville"), et pour le second la campagne ("les chemins et les clôtures"). Tout ceci a pour objectif que "soit rempli le logis" pour être sûr que "pas un des invités" initiaux ne puisse, se ravisant, venir s'immiscer. Mais la symbolique topographique de Luc n'est pas la même que celle de Matthieu ; chez lui, la ville signifie Israël et la campagne signifie les nations. Luc ne prétend pas exclure le peuple juif des possibles bénéficiaires du Royaume, mais la mise en œuvre de deux envois successifs fait nettement allusion à l'annonce de la bonne nouvelle, qui a d'abord été proclamée par Jésus lui-même, et par ses tout premiers héritiers, au seul peuple juif, puis qui a ensuite été étendue, par le ministère de Paul, à tous les peuples. Pas de surprises dans ces différences de traitement entre Matthieu et Luc, nous savons que le premier roule pour un christianisme qui n'est qu'une des nombreuses variantes internes du judaïsme, quand le second considère comme passablement obsolète l'ancienne "élection" d'Israël parmi les nations.

Sur ces bases, d'un christianisme initialement à deux têtes, l'une se considérant comme une simple forme du judaïsme et l'autre s'en étant émancipée, nous savons que c'est la seconde qui a "gagné", mais qu'assez rapidement ce qui n'était que dépassement des origines, élargissement, s'est accompagné aussi de rejet, donnant naissance à l'antisémitisme chrétien. Ce rejet a pourtant clairement ses origines dans la branche qui voulait précédemment demeurer à l'intérieur du judaïsme : c'est dans l'évangile de Matthieu qu'on en trouve les prémisses les plus nets, pas dans celui de Luc. C'est normal, ce sont ceux qui ont été exclus du judaïsme qui ont réagi à cette exclusion, pas ceux qui ne se sentaient plus ou pas du tout juifs. Cet antisémitisme chrétien est évidemment une honte, et il est heureux que, depuis un peu plus d'un demi-siècle, se soit développé un mouvement de redécouverte des racines juives du christianisme. Il y a cependant du bon et du moins bon dans ce mouvement. Autant on se condamne à ne rien comprendre aux évangiles si on ne connaît pas la culture dans laquelle ils sont nés, autant ce retour aux sources ne doit pas servir non plus de prétexte pour justifier tout l'héritage. Bien que Paul et ses successeurs avaient su dépasser un certain nombre de particularismes issus du judaïsme, d'autres sont restés, et, pire encore, d'autres ont été créés.

Le christianisme n'a de sens, par rapport au judaïsme, que par sa capacité à atteindre une dimension universelle, que ne lui conteste d'ailleurs pas le judaïsme, pas intéressé par ce sujet. Mais cet universalisme, à l'heure d'une mondialisation du marché des croyances, apparaît bien pour ce qu'il est : quelque chose de finalement assez étriqué, comportant des spécificités qui ne se justifient pas vraiment, sinon par la seule culture dans laquelle il s'est développé, la culture greco-romaine occidentale. Le Dieu du christianisme, de nos jours encore, reste un Dieu créateur, extérieur à l'univers : c'est à mon avis sur ce point le plus essentiel que le christianisme devra évoluer s'il ne veut pas finir un jour par n'être plus qu'une notice, aussi importante soit-elle, dans les manuels d'histoire des religions du temps passé. Un précurseur comme Teilhard de Chardin avait pourtant jeté toutes les bases nécessaires pour une telle évolution ; au jour d'aujourd'hui, pour ce que j'en sais, son œuvre est toujours tenue en suspicion... Ma foi, tant pis pour le christianisme, autre chose le remplacera, dans ce cas.

Commenter cet évangile