Partage d'évangile quotidien
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Argent sale

Ven. 6 Novembre 2015

Luc 16, 1-8 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il disait aussi aux disciples : « Il était un homme riche qui avait un gérant. Et celui-ci est accusé auprès de lui de disperser ses biens.  Il l'appelle et lui dit : "Qu'est-ce que j'entends dire sur toi ? Rends le compte de ta gérance, car tu ne peux plus être gérant !" 

« Le gérant se dit en lui-même : "Que faire, puisque mon seigneur m'ôte la gérance ? Piocher ? Je n'ai pas de force. Quémander ? J'ai honte… Je sais que faire, pour que, quand je serai écarté de la gérance, ils m'accueillent dans leurs logis." Et il appelle à lui un chacun des débiteurs de son seigneur. Il dit au premier : "Combien dois-tu à mon seigneur ?" Il dit : "Cent barriques d'huile." Il lui dit : "Prends ta lettre : assois-toi, vite, écris cinquante !" Ensuite à un autre il dit : "Et toi, combien dois-tu ?" Il dit : "Cent sacs de blé." Il lui dit : "Prends ta lettre, et écris quatre-vingts !" 

« Et le seigneur approuve le gérant d'injustice d'avoir fait de manière avisée... — c'est que les fils de cette ère sont plus avisés que les fils de la lumière envers la race de leurs pareils ! » 

 

 

L'adoration des mages, par He-Qi

 

 

voir aussi : Entre gens du monde, Gagnant gagnant, Filou un jour..., Intérêt de la dette, Malin et demi, Les biens de ce monde

Nous abordons le chapitre entier de Luc consacré à ce thème qui lui tient à cœur, le thème de l'argent. Pour commencer, nous avons cette parabole, parfois mal comprise, du "gérant d'injustice". Beaucoup de traductions parlent ici d'un gérant "malhonnête", ou "trompeur", etc. ; ce n'est peut-être pas suffisant. En tout cas, il faut faire attention que c'est le même mot que Luc va utiliser tout de suite après ce passage pour qualifier le "mamon", c'est-à-dire l'argent, et surtout pour la parabole du juge "injuste", en sorte que nous devrions peut-être même plutôt parler, comme Chouraqi, du gérant "inique". Ce mot fait partie, en grec, de ceux qu'on ne trouve pratiquement que chez Luc, parmi les évangélistes, et il n'est certainement pas anodin que la plupart de ses occurrences figurent dans ce chapitre consacré à l'argent. Luc estime que le concept même d'argent est intrinsèquement vicié et vicieux, et non pas neutre, contrairement à ce que beaucoup d'exégètes croient pouvoir conclure du fameux "rendez à César ce qui est à César". Nous essaierons d'approfondir cette question à l'occasion de ce chapitre.

Mais d'abord il nous faut être bien clairs sur ce que veut nous dire, ou ne veut pas dire, cette parabole, du gérant "inique". Notamment, il ne faudrait pas nous tromper sur qui est le "seigneur" qui approuve sa conduite : il ne peut en aucun cas s'agir de Jésus lui-même (c'est Jésus qui parle, et jamais les évangiles ne nous rapportent qu'il se nommerait lui-même "le seigneur"), et il n'y a pas de raison non plus de penser carrément à Dieu : ce "seigneur" est simplement celui qui a été mentionné tout du long de l'histoire (on peut noter que Tresmontant a voulu, avec raison, écarter le risque de méprise, et a traduit "le maître du gérant", pour qu'il n'y ait pas d'ambiguïté). Nous pouvons être un peu surpris que cet homme qui s'est ainsi fait si longtemps gruger par son intendant, et encore une fois de plus à l'occasion de son renvoi, lui adresse pourtant des éloges ! Mais on ne nous dit quand même pas que c'est à lui que le maître s'adresse ; nous pouvons plutôt imaginer une confidence faite à quelque autre gros propriétaire comme lui, capable, lui aussi, d'apprécier ce genre "d'habileté" à sa "juste valeur" : nous avons bien affaire ici au jugement d'un expert en filouteries en tous genres (ce qu'on appelle couramment "faire des affaires"), qui, beau joueur, reconnaît que, pour une fois, c'est lui qui s'est fait avoir.

Et nous arrivons au plus délicat de ce passage, la sentence finale. Les "fils de cette ère" désignent évidemment ceux qui ne trouvent rien à redire aux règles du jeu de ce monde ; c'est-à-dire, soyons précis, que : tant qu'on ne se fait pas prendre, tout est permis. Les "fils de lumière", par opposition, s'efforcent de se comporter "honnêtement", et, évidemment, vont se trouver automatiquement handicapés par rapport aux premiers, pour ce qui est de ce jeu-là. On peut donc comprendre cette phrase simplement de cette façon-là, c'est juste une constatation d'un état de fait, auquel on ne peut pas grand chose. Mais on peut se demander s'il n'y a pas quand même en plus un reproche, ou un appel, aux fils de lumière, à savoir aller un peu plus loin que ça. Car au final, même en étant "moins" habiles, c'est-à-dire sans tricher, les "fils de lumière" restent — au moins théoriquement — capables d'accumuler de l'argent, de s'enrichir, et la question peut être posée : que font-ils de ces richesses ? à quoi leur servent-elles ? On peut donc se demander si cette sentence ne cherche pas, pour des raisons différentes du "seigneur", à donner en exemple le comportement du gérant une fois qu'il a su qu'il était renvoyé : lui, au moins, a su faire profiter d'autres de sa malhonnêteté ; est-ce que les fils de lumière en font autant avec leurs biens, tout honnêtes qu'ils soient ?

Il est vrai que ce qui incite à comprendre ainsi la parabole et sa sentence, c'est surtout ce qui va suivre immédiatement, et que nous verrons demain : "et moi je vous dis : faites-vous des amis avec le mamon d'injustice". Là, on ne peut plus douter, il s'agit bien d'un éloge, cette fois par Jésus, du gérant qui a su se faire des amis avec l'argent. Ce n'est pas un éloge de la façon dont il l'a acquis, mais l'expression "mamon d'injustice" suppose, qu'en réalité, l'argent est considéré comme étant toujours, forcément, par le fait même, par nature, mal acquis, et que, pour cette raison, si on ne peut pas éviter de l'utiliser, il faut toujours faire en sorte que d'autres en profitent aussi. Il faut cependant être prudents avec : et cette vision si péremptoire sur l'argent — propre à Luc seul —, et la façon dont elle est introduite ici à partir de la parabole. Si on excepte, en effet, cette seule recommandation de demain — de se faire des amis avec l'argent —, ce qui suit alors encore après recommande plutôt, simplement, d'être honnête, et irait bien mieux après une parabole qui fustigerait tout aussi simplement la malhonnêteté du gérant, sans entrer dans ces histoires assez spécieuses de comportements répréhensibles qui pourraient pourtant représenter un bien... C'est donc ce que nous essaierons d'approfondir demain, avec la suite de ce passage.

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