Partage d'évangile quotidien
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On ne pactise pas !

Sam. 7 Novembre 2015

Luc 16, 9-15 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Et moi je vous dis : Faites-vous des amis par le mamon d'injustice, pour que, quand il s'éclipsera, ils vous accueillent dans les tentes éternelles. 

« Le fidèle pour si peu, pour beaucoup aussi est fidèle ! L'injuste pour si peu, pour beaucoup aussi est injuste ! Si donc pour l'injuste mamon, vous n'êtes pas fidèles, le bien véritable, qui vous le confiera ? Si pour ce qui est extérieur, vous n'êtes pas fidèles, ce qui est vôtre, qui vous le donnera ? 

« Nul domestique ne peut servir deux seigneurs. Car, ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il tiendra à l'un et méprisera l'autre : vous ne pouvez servir Dieu et mamon ! » 

Ils entendent tout cela, les pharisiens qui sont amoureux de l'argent, et ils se moquent de lui.  Il leur dit : « Vous, vous êtes ceux qui se montrent justes en face des hommes, mais Dieu connaît vos cœurs : chez les hommes le plus haut, ignominie en face de Dieu ! » 

 

 

Saint François, par He-Qi

 

 

voir aussi : Argent facile, D'un mal un bien, Test grandeur nature, Chasse au trésor, Epreuve argentique, Profiter de la vie

Nous avions hier la parabole du gérant inique, cet homme qui avait tendance à confondre la bourse de son patron avec la sienne, et qui, se faisant renvoyer, commit une prévarication de plus, mais cette fois-ci au profit des débiteurs de son futur ex-employeur, avec pour objectif que les dits débiteurs deviennent ainsi les siens. Nous avons aujourd'hui une série de sentences que Luc nous présente comme commentaires de cette parabole. Mais on peut remarquer qu'en réalité seule la première sentence s'appuie vraiment sur la dite parabole, les autres sentences n'ayant pas besoin de l'histoire un peu tarabiscotée qui nous a été contée.

En effet, "le fidèle pour si peu etc...." nous encourage simplement à avoir un rapport honnête avec l'argent, et n'est pas sans nous rappeler la parabole des mines (Luc 19, 12-27, ou des "talents" chez Matthieu 25, 14-30) : "Très bien, bon serviteur, puisque pour si peu tu as été fidèle...". Même vocabulaire, mêmes idées que si on est fiable dans les affaires de ce monde il nous en sera confiées de plus glorieuses dans le ciel, et inversement. Nous voyons bien que pour tirer une telle morale, il n'était nul besoin de l'astuce de notre gérant quand il s'est mis à truquer les reconnaissances de dette des débiteurs de son maître, au contraire plutôt. Quant au "nul domestique ne peut servir deux maîtres" — qu'on trouve aussi chez Matthieu (6, 24) —, là encore on voit mal comment en tirer une apologie de la même ruse du gérant ! Ses faux en écritures ressortent bien encore et toujours de cette adoration du veaux d'or mamon, puisqu'il s'agit encore et toujours de pouvoir se la couler douce sans rien faire...

Au final, nous n'aurions donc en tout et pour tout qu'une seule sentence, "faites-vous des amis par le mamon d'injustice", pour justifier une parabole, dont il faut reconnaître qu'elle est bien compliquée : était-il vraiment besoin d'aller chercher cet exemple limite, juste pour recommander de savoir partager ses biens ? Car c'est bien tout ce que veux dire en elle-même cette sentence, et s'appuyer sur cet exemple d'un homme, qui est finalement contraint de partager le fruit de ses combinazione, pour illustrer ce propos n'a rien de percutant. Une chose me semble certaine : je ne me représente pas Jésus mettant en œuvre une tactique aussi torturée ; il me semble que sa manière d'être et de faire, en général, est directe et franche.

Ce qui a mené Luc à déployer toute cette stratégie, c'est son idée que l'argent est intrinsèquement pervers. C'est parce qu'il part de cette idée d'un "mamon d'injustice" dont personne ne peut être indemne, qu'il peut alors s'appuyer sur le relativement moindre mal de notre gérant et oser le proposer en exemple : si même lui, un "fils de cette ère", a su se faire des amis avec l'argent, à plus forte raison ceux qui veulent être des "fils de lumière" doivent-ils savoir en faire autant ; l'argent, puisqu'il semble difficile de vivre sans lui, doit toujours être partagé. Mais autant la démonstration de Luc ne me semble pas des plus judicieuses, autant il serait dommage de passer à côté de son idée de fond, et de jeter le bébé avec l'eau du bain : l'argent peut-il être neutre ? l'argent n'est-il qu'un outil, qui, comme tout outil, peut servir au bien comme au mal ? ou y a-t-il, comme le pense Luc, quelque chose d'irrémédiablement vicié dans le principe de l'argent, qui fait que, encore mieux que de le partager, c'est de s'en débarrasser qu'il conviendrait ?

On ne peut ici que penser à l'épisode du jeune homme riche : à lui, ce n'est pas seulement de partager ses biens avec d'autres, tout en en jouissant, qu'il a été demandé, pour qu'il puisse obtenir la vie éternelle ! mais bien de tout donner... En fait, nous ne sommes pas dans les mêmes perspectives. D'un côté tout quitter, de l'autre tout mettre en commun (c'est ce que Luc affirme, dans les Actes des Apôtres, avoir été la règle des premières communautés chrétiennes — c'est-à-dire sans doute des seules communautés pagano-chrétiennes dont il est issu —, qu'elles "mettaient tout en commun"). D'un côté un appel individuel, lancé dans une perspective eschatologique de venue imminente du Royaume, de l'autre un modus vivendi communautaire, pour une institution qui commence d'envisager d'avoir à durer dans le temps. À chacun d'entendre ce qui lui convient...

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