Partage d'évangile quotidien
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D'ici et d'ailleurs

Mer. 11 Novembre 2015

Luc 17, 11-19 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Or, comme il va à Iérousalem, il passe aux confins de Samarie et Galilée. Comme il entre dans un village, dix hommes, lépreux, le rencontrent : ils se tiennent au loin,  ils élèvent la voix en disant : « Jésus-Maître, aie pitié de nous ! »  Il voit et leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres. » Or, tandis qu'ils y vont, ils sont purifiés ! 

L'un d'entre eux, voyant qu'il est rétabli, revient, à forte voix glorifiant Dieu. Il tombe sur la face, à ses pieds, et lui rend grâces. Et, lui, c'était un Samaritain !  Jésus répond et dit : « Est-ce que les dix n'ont pas été purifiés ? Et les neuf, où sont-ils ? Il ne s'est trouvé pour revenir donner gloire à Dieu que celui-ci, un homme d'ailleurs ! » 

Il lui dit : « Lève-toi ! Va ! Ta foi t'a sauvé. » 

 

 

Ruth et Noémie, par He-Qi

 

 

voir aussi : Allez vous faire voir, Étranger, mon frère, S'il n'en reste qu'un, Au pied !, Là-bas si j'y suis

Si on compare cet épisode, particulièrement avec le seul autre récit de guérison d'un lépreux qui nous est rapporté par les évangiles (Marc 1, 40, 45 ; Matthieu 8, 1-4 ; Luc 5, 12-16 ; il s'agit très vraisemblablement de la toute première guérison qui se soit produite par l'intermédiaire de Jésus), on ne peut manquer de s'interroger sur leurs similitudes et différences. En premier lieu, cette injonction d'aller "se montrer" aux prêtres alors qu'ils sont encore malades est très surprenante. Dans le cas du premier lépreux, elle se situait logiquement après qu'il ait été guéri. Cet examen par les prêtres n'a rien de thérapeutique, et se rapproche plutôt d'une formalité administrativo-religieuse : il s'agit d'un examen minutieux de la peau, après quoi l'ancien malade est officiellement déclaré redevenu sain, et donc surtout réintégré dans la communauté dont sa maladie l'avait exclu. Dire alors aux dix lépreux d'aller se faire voir par les prêtres pourrait au pire être pris comme une façon détournée de se débarrasser d'eux, au mieux comme un test pour éprouver leur foi. Mais aucune des deux explications n'est satisfaisante.

Même dans le cas de l'épileptique qu'il lui avait été quasiment refilé dans les pattes par les disciples restés en bas de la montagne pendant sa transfiguration, Jésus avait râlé, mais quand même fini par le guérir ; et s'il est bien possible qu'il ait pas la suite refusé de jouer ce rôle de magicien de service qu'il était devenu pour les foules galiléennes, on n'imagine pas qu'il se soit défilé sans dire clairement qu'il ne voulait pas le faire, et expliquer, sans doute plus difficilement, pourquoi. Et toujours dans le même épisode de l'épileptique, on trouve justement un test d'épreuve de la foi du père du malade, mais ce test est lui aussi formulé explicitement dans le face à face, et non pas, comme ici, sous-entendu dans le non-dit. L'idée de ce procédé trop subtil (et le mieux n'est-il pas l'ennemi du bien ?) nous vient donc certainement de Luc : si les dix avaient été guéris directement par Jésus, il lui aurait été difficile de justifier qu'un seul des dix ait su en manifester de la reconnaissance ! Il fallait à Luc une situation où il n'était pas formellement évident à cent pour cent que Jésus y soit pour quelque chose...

La seconde similitude avec le cas du premier lépreux est le "il tombe sur sa face". Il est logique, dans la continuité des intentions de Luc, que ce soit après la guérison que le Samaritain accomplisse ce geste, et non avant comme le premier lépreux. Mais sachant que ce geste n'est en principe accompli que devant Dieu, nous voyons qu'il prend une signification toute différente dans les deux histoires. Pour le premier lépreux, c'était déjà l'affirmation de sa foi, avant que Jésus fasse quoi que ce soit. Il faut noter d'ailleurs que Luc est le seul à utiliser dans cet épisode là cette expression, "tomber sur sa face" ; chez Marc le lépreux tombe "seulement" à genoux, tandis que chez Matthieu encore plus minimaliste il se prosterne. Et ce n'est certainement pas une coïncidence si, de plus, ces deux guérisons de lépreux sont les deux seuls cas où Luc l'emploie, cette expression : par contraste avec le premier lépreux, où elle était un peu excessive pour une simple démonstration de confiance, de la part du Samaritain elle prend tout son sens de reconnaissance de la divinité de Jésus, conformément à la théologie de Luc.

Un petit détail encore, qui vient conforter cette lecture de cet épisode : le "Maître" accolé au nom de Jésus est, en grec, un mot utilisé par Luc seul, et seulement en quelques rares circonstances. Il ne s'agit pas du rabbi, celui auquel on décide d'attacher ses pas en tant que disciple. Il n'y a pas de connotation religieuse, dans ce "maître" là. On devrait d'ailleurs plutôt le traduire par "chef", ou "patron". On est dans le domaine de l'autorité purement temporelle. Un des emplois pas Luc du mot est, par exemple, dans la bouche de Simon quand il dit à Jésus, qu'il ne connaît pas encore, qu'il veut bien jeter une fois de plus ses filets, pour lui faire plaisir : ok "patron", je vais le faire... C'est une situation sans doute assez comparable que Luc veut évoquer à propos des dix lépreux : au départ, ils ne sont pas dans une démarche de foi. Ainsi, Luc met en valeur la qualité de cette foi qui est venue à un "homme d'ailleurs", c'est-à-dire un étranger, un non-juif. On sait que ce thème est très cher au cœur de Luc, lui le païen d'origine. Ici, contrairement au premier lépreux, juif d'origine, et donc en quelque sorte théoriquement naturellement apte à faire confiance à Jésus, le Samaritain a dû "deviner", comprendre par un acte de foi qui ne lui était pas inné, ce qui s'était passé. Et, pour faire bonne mesure, Luc s'est offert le luxe de dénigrer les neuf autres dont on aurait tendance à penser, sans y réfléchir plus avant, qu'ils étaient tous, eux, des juifs (alors que le texte ne le dit pourtant pas formellement !).

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