Partage d'évangile quotidien
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Fins, dernières (?)

Jeu. 12 Novembre 2015

Luc 17, 20-25 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il est interrogé par les pharisiens : « Quand vient le royaume de Dieu ? » Il répond et leur dit : « Le royaume de Dieu ne vient pas de façon à être épié.  Ils ne diront pas : "Voici, ici !" ou : "Là !" car, voici : le royaume de Dieu est au milieu de vous. » 

Il dit aux disciples : « Viendront des jours où vous désirerez voir un seul des jours du fils de l'homme, et vous ne verrez pas !  Ils vous diront : "Voici : là ! Voici : ici !" N'y allez pas ! Ne vous précipitez pas ! Car de même que l'éclair éclairant resplendit depuis un point sous le ciel jusqu'à un point sous le ciel, de même sera le fils de l'homme en son jour. Mais d'abord il doit souffrir beaucoup et être rejeté par cet âge. » 

 

 

Élie endormi, par He-Qi

 

 

voir aussi : Qu'est-ce qu'on attend ?, Plus près, tu meurs ?, L'homme invisible, Vaines attentes, Le grand soir, Avènement

La venue du Royaume et le jour du Fils de l'Homme : voilà deux concepts qui, dans l'eschatologie juive de l'époque, faisaient référence au même événement. Le Fils de l'Homme était un autre nom pour le Messie (pour ceux qui interprétaient ainsi la prophétie de Daniel), et le Messie devait venir pour inaugurer le Royaume. Le jour du Fils de l'Homme était donc aussi le jour de la venue du Royaume. Tout ceci était compris comme un événement ponctuel, unique dans le temps, à venir, et universel, concernant au premier chef les seuls juifs, mais aussi éventuellement dans une moindre mesure les autres nations. Telles étaient les perspectives sur lesquelles tous étaient à peu près d'accord.

Or voici que ces deux péricopes de Luc ne nous permettent plus d'identifier les deux concepts. La première, en effet, nous parle d'un Royaume qui ne viendra pas, en tout cas pas de la façon dont il était attendu, pour la bonne raison qu'il est déjà là, "au milieu de nous". Comment ça ? il est là et nous ne le savons pas ? Oui, c'est exactement ça : nous ne le savons pas, du moins nous ne le savons généralement pas, ou pas assez, ou pas du tout, mais il est bien là, il a toujours été là, et il sera toujours là. Et même nous y avons toujours été, plus ou moins consciemment, et vraisemblablement nous n'en deviendrons jamais parfaitement conscients, mais nous pouvons progresser dans cette conscience, prendre de plus en plus conscience que nous sommes dans le Royaume. En sorte qu'effectivement on ne peut pas à proprement parler "épier" la venue du Royaume, ni dire "Voici ici ! ou là !". On peut rapprocher cette notion de ce mot attribué à Gautama : "Il n'y a que des éveillés, mais plus ou moins distraits". Ces deux notions, du Royaume selon cet enseignement de Jésus et de l'Éveil selon celui de Gautama, semblent vraiment très proches.

À côté de cette première péricope, assez unique en son genre et donc infiniment précieuse, nous avons aussi la seconde, et le long développement qui suivra demain, qui, visiblement, font par contre référence au concept ancien de l'événement unique dans le temps et universel. Cet ancien concept est en réalité resté la perspective dominante, voire la seule, pour les premières communautés chrétiennes, et aujourd'hui encore la théologie chrétienne professe un tel événement pouvant survenir à n'importe quel moment, quoique la dimension d'un Royaume déjà là, comme en prémices, ne soit pas pour autant absente. Grosso modo, je crois que dans la plupart des esprits, si le Royaume est accessible partiellement dès aujourd'hui, il est attendu ou espéré un événement dans le futur où il sera établi en plénitude, en toute perfection et définitivement. Mais est-ce bien compatible ?

On peut comprendre ce désir de croire en un accomplissement absolu ; c'est une réaction normale quand on est déçu par toutes les imperfections de ce monde. Mais c'est une sorte de retour du balancier par lequel on refuse, en fait, cette réalité. C'est un rêve qu'on se construit, une histoire qu'on se raconte, pour pouvoir supporter ce qu'on n'est pas capable de regarder en face, aujourd'hui, maintenant. Mais c'est une très mauvaise réponse à la question, ce n'est d'ailleurs pas du tout une réponse, c'est un refus de répondre. Alors on devient peu à peu prêt à accepter tout et n'importe quoi, puisqu'on a cette fiction que ce n'est pas grave, ou même pire que c'est ainsi, en supportant les souffrances les plus terribles possibles, qu'on gagnerait pour plus tard son ticket d'entrée dans le Royaume. La vérité est qu'en suivant cette voie on se met définitivement hors course, on est sur la touche, dans un monde chimérique, et plus dure sera la chute quand nous nous réveillerons, d'une telle vie qui n'est en fait que mort, dans une mort qui nous renverra à la vie, la vraie.

Il y a ici un changement de perspectives à prendre résolument. Il ne peut pas y avoir de perfection finale, définitive ; il ne peut y avoir que perfection relative. La bonne nouvelle, c'est que cela signifie que le summum du bonheur que nous puissions imaginer pourra toujours être dépassé. La mauvaise nouvelle, pour certains, c'est qu'il n'y aura jamais rien d'automatique : nous pouvons progresser infiniment dans la béatitude, mais cela restera toujours le fruit de "notre" progression. La bonne nouvelle, c'est que cela signifie que nous sommes dans l'éternité, puisque ce "jeu" est bien sans fin. La mauvaise nouvelle, toujours pour certains, c'est qu'il n'y a pas de fin à l'éternité, il n'y a pas quelque chose qui ressemble à ce moment qu'ils espèrent, où ils n'auront plus rien à faire, où tout sera définitivement gagné. Mais est-ce vraiment à ça qu'ils aspirent, au plus profond d'eux-mêmes ? Ne rien faire, ça va un certain temps ; mais c'est long, l'éternité. On finirait par s'y ennuyer, d'un ennui mortel, non ?

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