Partage d'évangile quotidien
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En ces jours-là

Ven. 13 Novembre 2015

Luc 17, 26-37 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Comme il arriva aux jours de Noé, de même il en sera aux jours du fils de l'homme :  ils mangeaient, buvaient, ils se mariaient, elles étaient mariées... jusqu'au jour où Noé est entré dans l'arche. Et vint le cataclysme, et il les perdit tous. 

« De même, comme il arriva aux jours de Lot : ils mangeaient, buvaient, achetaient, vendaient, plantaient, bâtissaient… Mais au jour où Lot est sorti de Sodome, il a plu feu et soufre du ciel, et il les perdit tous. 

« Ce sera pareil au jour où le fils de l'homme est révélé. En ce jour-là : qui sera sur la terrasse, et ses affaires dans la maison, qu'il ne descende pas les prendre ! Et qui sera dans le champ, de même, qu'il ne revienne pas en arrière ! Souvenez-vous de la femme de Lot ! Qui cherchera à épargner sa vie la perdra. Et qui la perdra, la fera vivre ! 

« Je vous dis : en cette nuit, ils seront deux sur un seul lit, l'un sera pris, et l'autre laissé ! Elles seront deux à moudre ensemble, l'une sera prise, et l'autre laissée ! »  

Ils répondent et lui disent : « Où, Seigneur ? » Il leur dit : « Où est le corps, là les vautours se rassembleront. » 

 

 

L'arche de Noé, par He-Qi

 

 

voir aussi : Un jour ...?, Où ça ?, L'homme du jour, Pile ou face ?, Où est le corps, Deux femmes côte-à-côte

"Où est le corps, là les vautours se rassembleront" : on trouve une version parallèle de ce dicton populaire chez Matthieu (24, 28 : "Où que soit le cadavre, là se rassembleront les vautours"). Chez Matthieu, cependant, ce dicton est cité juste après le "comme l'éclair sort de l'Orient et brille jusqu'à l'Occident, ainsi la venue du fils de l'homme". L'idée exprimée est la même dans les deux cas, celle de l'instantanéité de l'événement. Quand l'éclair embrase le ciel, on ne peut pas dire où il a commencé et où il finit, on ne le voit pas effectuer un trajet d'un point à un autre, mais d'un seul coup il illumine toute la nuit. De même lorsqu'un animal meurt dans la nature, on peut avoir l'impression que les charognards sont instantanément là ; ils sont, de fait, souvent déjà là même avant que la mort ne survienne. C'est en tout cas ce que signifiait ce dicton populaire de l'époque de Jésus.

Les deux images, de l'éclair et des vautours, viennent donc répondre en premier à la question du "quand" : quand viendra le jour du fils de l'homme, et nous parlent d'une soudaineté, qu'on peut éventuellement pressentir à certains signes (c'est "dans l'air"), mais sans qu'on puisse pour autant prédire le moment exact. C'est sur ce dernier aspect que veulent insister les exemples des jours de Noé et de Lot, où la plupart n'avaient aucune conscience de ce qui se préparait. Mais les deux images de l'éclair et des vautours répondent aussi à une seconde question, celle du "où" : où cela se produira-t-il ? faut-il que nous nous dirigions vers telle ou telle région, si nous voulons pouvoir participer à l'événement ? C'est vraisemblablement pour faire ressortir ce second aspect de la question que Luc a séparé les deux images, et fait précéder cette dernière de la question explicite "Où, Seigneur ?".

Les deux aspects sont en réalité indissociables ; l'instantanéité de l'éclair signifie aussi par le fait même qu'il soit visible d'une seul coup "de l'Orient à l'Occident". Nous avons bien affaire à cet événement unique dans le temps et universel, tel qu'il était attendu par le judaïsme de l'époque de Jésus. Par contre, le fait que Luc ait isolé le dicton sur les vautours, et la méconnaissance de sa signification dans sa culture d'origine, a fait naître des spéculations sur le "corps" qui y est mentionné. Certains lisent ce dicton comme une confirmation de leur mépris du corps, destiné à disparaître, dépecé par les vautours, la promesse du jour du fils de l'homme étant alors celle d'une libération de ce fardeau. C'est évidemment complètement hors sujet. Ce serait même plutôt le contraire que nous devrions éventuellement comprendre, si nous tenons à extrapoler le dicton à partir du corps : de même qu'il attire les vautours, on peut considérer qu'il est aussi le lieu de ce jour du fils de l'homme, le lieu de notre résurrection possible. C'est en tout cas là la raison certaine qui a poussé Luc à remplacer le "cadavre" de Matthieu ("ptóma", corps mort), par un "corps" ("sóma", la chair) vivant...

Mis à part ce "détail" — mais ô combien porteur de sens ! —, le reste de ce texte nous ressort donc le paradigme ancien, hérité du judaïsme, de l'événement eschatologique, et apocalyptique (au sens courant de passant par une, ou une série de, catastrophes). Par les temps qui courent, de désastre écologique, de guerre des civilisations ou des religions, de profonds déséquilibres économiques structurels, il peut être tentant d'y lire ces signes avant-coureurs ; ça y est ! nous y serions. Soyons sérieux : que nous soyons capables de dévaster notre habitat, et disparaître — ou que seul un petit nombre survive —, n'a pas grande signification aux dimensions de l'univers dont nous ne sommes qu'une infime partie... La crise dans laquelle nous sommes est certes un appel à savoir nous dépasser pour passer à autre chose, mais même la fin de notre espèce humaine ne serait pas la fin du monde ! Il faut vraiment sortir de ce schéma d'une fin "finale" de tout, qui ne sert en réalité que de recours extérieur, et donc de fuite. Il n'y a pas de "Fils de l'Homme" qui viendra nous tirer de là, pas de Messie providentiel. Il n'y a que nous, qui pouvons éventuellement faire naître un homme nouveau.

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