Partage d'évangile quotidien
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Maîtres et esclaves

Mar. 10 Novembre 2015

Luc 17, 7-10 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

« Qui d'entre vous, s'il a un esclave, laboureur ou berger, qui rentre du champ, lui dira : "Tout de suite, viens, allonge-toi" ?  Non ! Mais il lui dira : "Prépare-moi à dîner. Ceins-toi, sers-moi, jusqu'à ce que j'ai mangé et bu. Et après cela, tu mangeras et boiras, toi !" Est-ce qu'il a gratitude pour l'esclave qui a fait ce qui était prescrit ? 

« Ainsi de vous : quand vous aurez fait tout ce qui était prescrit, dites : "Serviteurs inutiles, voilà ce que nous sommes : ce que nous devions faire, nous avons fait !" » 

 

 

Le fils prodigue, par He-Qi

 

 

voir aussi : Service compris, L'esclavage de la loi, En avoir ou pas, Devoir à la maison, Imbéciles heureux ?, La tenue de serviteur

Le mot grec "doulos" désigne normalement un "esclave". La plupart du temps, dans les évangiles, il est cependant traduit, au moins en français, par "serviteur", pour la bonne raison que la situation décrite justifie rarement qu'il doive s'agir impérativement d'un esclave, et parfois même ne le permet pas du tout. Le grec des évangiles n'est pas toujours exactement le même que le grec classique. Il est possible aussi que ce soit notre sensibilité moderne qui ne supporterait pas de nous voir appelés à nous identifier à des esclaves. Il n'est pourtant pas douteux non plus que ce soit bien ainsi que se considéraient, au moins en partie, les premiers chrétiens, au moins certains : des esclaves de Dieu. Paul notamment est très clair sur ce point, disant par exemple qu'il s'est fait l'esclave de tous. Il n'est donc pas trop surprenant que ce soit chez Luc que nous trouvions cette petite parabole, où le statut des "serviteurs" pris comme exemples peut difficilement être considéré comme autre chose que de l'esclavage.

Ce qui incite à considérer qu'il s'agit ici d'esclaves est en premier le fait que leur travail n'a pas de limites de durée ni d'horaires. Ils ont déjà fait leur journée de labeur, chacun dans ses compétences, mais au retour ils sont encore réquisitionnés le temps qu'il faudra à leur maître pour se restaurer. Si nous avions affaire à des serviteurs, ils auraient comme tâche soit leur travail de "laboureur ou berger", soit celui du service de la maison, mais pas les deux, étant ainsi taillables et corvéables à merci. Et puis aussi cette mention que la maître n'a pas à avoir de gratitude pour la qualité de leur service. Bien sûr qu'avec des serviteurs une telle gratitude n'a pas à être automatique, elle dépendra de la manière dont le travail aura été fait, mais elle est possible ; ici c'est le contraire qui nous est dit, ce qui est automatique c'est qu'il n'y aura de toutes façons pas de gratitude. Ceci est bien caractéristique de l'esclavage, qui considère l'autre comme une chose possédée, et non une personne. Nous sommes donc bien dans un contexte d'esclavage, et c'est bien à nous comporter comme des esclaves que Luc, à la suite de son maître Paul, nous invite.

Personnellement, je dirais qu'il n'est pas inutile de méditer de temps en temps sur une telle perspective, mais à condition de savoir rester modérés : c'est ici à peu près le seul passage où Luc aborde le thème ; il ne s'agissait donc pas pour lui d'une constante, d'une notion primordiale. Nous n'allons pas entrer dans une sorte de masochisme et de dépréciation systématique de nous-mêmes, qui a été trop prônée dans les siècles passés. Mais il est bon que nous nous rappelions qu'effectivement nous ne sommes rien par nous-mêmes, que tout ce que nous sommes nous l'avons reçu, que ce soit notre vie, nos capacités, nos qualités, et même nos défauts ! Spirituellement parlant, il n'existe rien qui se rapprocherait du self-made-man (ni de la self-made-woman :). Tout nous est donné, et il est donc bon d'en prendre conscience, car ce n'est qu'ainsi que nous pouvons découvrir l'Autre, Celui ou Ça, qui donne. Le chemin spirituel n'est pas une question de choses à faire, mais plutôt de trouver cette position juste où, acceptant que nous n'avons aucun mérite, nous sommes alors en mesure de recevoir notre vie avec bonheur, et gratitude, pour cet Autre, car c'est Lui que nous maintenons la plupart du temps en esclavage.

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