Partage d'évangile quotidien
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Justice expéditive

Sam. 14 Novembre 2015

Luc 18, 1-8 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il leur dit une parabole, qu'il leur faut toujours prier et ne pas perdre cœur. 

Il dit : « Il était un juge dans une ville, qui ne craignait pas Dieu et ne respectait l'homme. Il était une veuve dans cette ville-là qui venait lui dire : "Fais-moi justice contre mon adversaire." Il ne voulait pas, un temps. Mais après, il se dit en lui-même : "Même si je ne crains Dieu et ne respecte l'homme, du fait que cette veuve me tracasse, je lui ferai justice, de peur que, sans fin, elle vienne m'assommer ! » 

Le Seigneur dit : « Entendez ce que dit le juge d'injustice ! Et Dieu ne ferait pas justice à ses élus qui crient vers lui jour et nuit ? Il patiente avec eux… Je vous dis qu'il leur fera justice en vitesse ! Cependant, le fils de l'homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » 

 

 

Le jugement de Salomon, par He-Qi

 

 

voir aussi : Lenteurs de la justice, Dis-moi qui tu pries, Comparution immédiate, En attendant Jésus, La foi du charbonnier, Incarnation

"Il patiente avec eux..." : je crois que la sœur Jeanne d'Arc est à peu près la seule à avoir traduit ainsi cette petite proposition verbale, en la désolidarisant du reste de la phrase qui la précède. La plupart des traductions ont donc conservé le lien entre les deux propositions, donnant quelque chose du genre : "est-ce que Dieu ne rendrait pas justice à ses élus ? est-ce qu'il les ferait attendre ?" On comprend que les traducteurs aient fait ce choix : d'abord il y a un "et" qui relie les deux, et ensuite cela correspond bien au sens de la petite parabole du juge inique. C'est bien ce que fait le juge, il joue la montre avec la veuve, espérant qu'elle finira par se lasser. Il serait alors assez logique qu'on se pose la même question au sujet de la justice que les "élus" espèrent obtenir de Dieu. Peut-être que Dieu, lui aussi, en a assez de ces récriminations sans fin et joue la sourde oreille ! Mais il y a un problème : les modes des deux verbes ne permettent pas de traduire ainsi ; si "rendre justice" est bien au subjonctif, ce qui est correctement rendu par l'interrogation conditionnelle, "faire attendre" est à l'indicatif présent. Ça ne peut pas être une interrogation, c'est une affirmation.

Certains traducteurs, alors, pour respecter ces modes, et estimant aussi qu'il était un peu gros de se poser une telle question au sujet de Dieu, ont introduit une variante : ce ne seraient pas directement les élus que Dieu ferait lanterner ainsi, ce serait par mansuétude pour les autres, pour leur laisser une chance de se convertir. C'est une intention louable qui guide ces traducteurs, mais d'une part le texte grec parle de Dieu patientant (prenant son temps, etc.) pour (à propos, etc.) "eux", et ce "eux" ne peut à son tour désigner que les élus, pas les autres, dont on se demande d'où ils sortent. D'autre part, si c'est une consolation assez classiquement proposée — voir par exemple la parabole du bon grain et de l'ivraie —, elle reste quand même insatisfaisante telle quelle : on a ainsi l'impression que les "élus" paient les pots cassés par et pour les autres. Que dirions-nous si notre justice humaine procédait ainsi, attendant que ceux qui commettent des torts les reconnaissent et les réparent d'eux-mêmes, avant de prononcer tout jugement ?

La variante que propose la sœur Jeanne d'Arc va un peu dans le même sens, mais avec le double avantage de respecter le texte grec, et d'avancer une réponse bien plus satisfaisante : Dieu patiente "avec" les élus, c'est-à-dire en même temps qu'eux ; c'est lui-même qui soutient leurs efforts de patience. C'est, bien sûr, au premier abord, la même idée que précédemment, mais exprimée de manière plus juste, à la fois au regard du texte grec qui est ainsi parfaitement respecté, et du point de vue théologique aussi. Il reste qu'on peut se demander si tout ceci ne vient pas d'une coquille ou autre erreur de copiste, que le mode du verbe "patienter" aurait dû être, ou était originellement, le subjonctif, comme pour "rendre justice", puisque c'est ce qui suit de plus près la parabole et ce qu'on serait donc en droit d'attendre comme commentaire, en toute logique. Ceci est bien possible, mais tant qu'à vouloir respecter le texte tel que nous l'avons, autant le faire intelligemment, il me semble, si c'est possible, et lui donner un sens satisfaisant, même si le résultat est, qu'à la lecture, il faille s'accrocher un peu pour comprendre de quoi il s'agit.

Car au final, si Dieu lui-même patiente, quelle est alors cette soit-disant justice de ceux qui ne sont pas capables d'être un tant soit peu comme lui, patients ? Je crois que si on n'entre pas dans ce retournement théologique, où la perfection consiste notamment et précisément à ne pas pouvoir prétendre se désolidariser de qui que ce soit, alors on ne peut pas comprendre la suite du texte. Si nous interprétons cet appel à la patience comme ne remettant pas en cause l'idée que nous nous faisons de notre propre grandeur pharisaïque, juste un appel à une sorte de condescendance tolérante et apitoyée, alors : d'une part l'affirmation qu'il leur fera justice "en vitesse" apparaît comme parfaitement contradictoire avec l'appel à patienter..., et quant à la question finale, elle rejoint seulement la parabole des vierges sages et des vierges folles, ou d'autres, à savoir qu'elle nous introduit dans une sorte d'épreuve d'usure du temps, où il s'agirait de rester coûte que coûte arc-boutés sur nos certitudes que, nous, nous sommes les bons, et les autres sont les mauvais.

Mais si la foi dont il s'agit, celle que le "fils de l'homme" cherche sur la terre, hier comme aujourd'hui et comme demain, est celle-là de la solidarité inconditionnelle, celle-là du sentiment de responsabilité de tous à l'égard de tous, celle d'une fraternité universelle, celle de l'amour des ennemis, alors la question de savoir s'il la trouvera prend toute sa dimension, tragique, existentielle, et métaphysique, et même ou surtout — mais n'est-ce pas évident ? — théologique.

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