Partage d'évangile quotidien
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Petit, mais riche

Mar. 17 Novembre 2015

Luc 19, 1-10 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

À son entrée – il allait passer par Jéricho – voici un homme, appelé du nom de Zachée : il était chef de taxateurs, et il était riche. Il cherchait à voir Jésus, lequel c'est ? Mais il ne pouvait pas à cause de la foule : il était petit de taille. Il court devant, monte sur un sycomore pour le voir : c'est par là qu'il devait passer. 

Quand il vient en ce lieu, Jésus lève le regard et lui dit : « Zachée, hâte-toi, descends ! Car je dois aujourd'hui rester dans ton logis. » Il se hâte, descend, et l'accueille avec joie.  Ce que voyant, tous murmurent et disent : « C'est chez un homme pécheur qu'il est venu loger ! » 

Zachée, debout, dit au Seigneur : « Voici : la moitié de mes biens, Seigneur, je donne aux pauvres ! Et si j'ai extorqué quelque chose à quelqu'un, je rends le quadruple ! »  Jésus lui dit : « Aujourd'hui le salut est arrivé à ce logis, puisque lui aussi est fils d'Abraham. Car le fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu. » 

 

 

Abraham et les trois anges, par He-Qi

 

 

voir aussi : Curiosités, Petit au grand cœur, Le fruit était mûr, Réparations, Petit homme, Petits et grands

Les "taxateurs" (ceux que la plupart de traductions nomment — d'un mot vieilli et dont plus personne ne comprend ce qu'il signifie — les "publicains") étaient considérés par les juifs de l'époque de Jésus comme des pécheurs ; non pas, en soi, de par leur métier de collecteurs d'impôts, mais parce que l'impôt en question était levé par et pour les romains. L'administration romaine n'avait effectivement pas usage de procéder elle-même à cette tâche, qu'elle sous-traitait donc, par contrat, à des autochtones, censés mieux connaître la population que l'occupant. Les taxateurs étaient donc bien des juifs, mais des juifs ayant choisi, tout ce qu'il y a de plus publiquement, de collaborer avec l'envahisseur. Ceci est le premier aspect du "péché" de ces hommes : en participant activement à l'occupation étrangère, ils reniaient l'élection de leur peuple par YHWH.

À cette première exaction — la plus grave, officiellement, au yeux de leurs coreligionnaires — les taxateurs en ajoutaient souvent une seconde. Le contrat par lequel ils avaient délégation d'autorité pour lever l'impôt romain ne les obligeait qu'à s'arranger pour fournir en temps voulu les sommes demandées, à eux de décider du pourcentage qu'ils exigeraient en plus, de leurs "administrés", pour leur propre rémunération. Ils ne sont pas des fonctionnaires, théoriquement tenus à respecter les règles fixées pour leur travail, appliquées sans discrimination à tous, et dont la paie tombe en principe indépendamment du produit de ce travail. Être taxateur est une entreprise commerciale comme une autre. Bien sûr il ne faudrait pas trop exagérer non plus, au risque de provoquer des remous sociaux, voire une révolte, que les romains n'apprécieraient certainement pas. Mais du moment qu'on n'en arrive pas à de tels excès, être taxateur est une activité purement lucrative, avec en plus l'avantage que tout le monde est censé s'y soumettre, et y réfléchir à deux fois avant de regimber, sous peine de se retrouver en prison...

On peut remarquer que, dans le récit de Zachée que nous avons aujourd'hui, c'est uniquement de ce second "péché" que le petit homme se repent. Il a effectivement, grâce à ce système, accumulé une fortune qui entre indubitablement dans la catégorie des "biens mal acquis", et le voici donc qui s'engage, d'une part à dédommager ceux qu'il a grugés de manière éhontée, et d'autre part à commencer de pratiquer aussi l'aumône, le partage de ses biens, même "bien acquis", avec les pauvres. On ne nous dit rien sur le fait qu'il aurait décidé de changer de métier ! Luc n'est pas fou : il écrit pour des communautés qui sont disséminées dans l'empire romain, et qui n'ont aucune envie de faire des vagues avec les autorités civiles. Il ne s'agit pas pour lui de donner le moindre retentissement à cette problématique spécifique du judaïsme. Si cette histoire nous avait été racontée par Matthieu, le représentant le plus typique du judéo-christianisme, on peut être certains qu'il nous parlerait de Zachée quittant tout pour se mettre à suivre Jésus, et non se repentant seulement des profits iniques qu'il a réalisés sur le dos de ses prochains.

On a ainsi ici une image très nette des différences entre, d'une part ce qui a pu se passer du vivant de Jésus — des gens qui étaient prêts à tout, y compris à marcher en nombre sur Jérusalem pour y faire un coup d'état, mais déjà qui quittaient tout (biens, métier, famille) pour un Royaume compris comme un événement imminent et devant bouleverser complètement le monde —, et d'autre part un christianisme qui s'installe pour la durée, et où il s'agit seulement de régler sa vie selon des comportements moraux, certes élevés, mais en vue d'une "révolution" espérée pour seulement après sa mort. Ce n'est pas pour dire que nous devions négliger la morale, au contraire ; elle reste le b.a.-ba de toute démarche spirituelle. Mais entre les attentes illusoires du judéo-christianisme à la Matthieu — d'un Royaume aux dimensions très terre-à-terre et s'imposant de l'extérieur et à tous — et le pragmatisme "réaliste" d'un Luc — avec un Royaume hypothétiquement situé dans un éventuel au-delà de notre mort —, il reste la place pour une troisième voie, celle qui a principalement été explorée par Jean, d'un Royaume bien réel, accessible immédiatement dès aujourd'hui, mais qui ne s'impose à personne.

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