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Jeu. 19 Novembre 2015

Luc 19, 41-44 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Quand il est proche, voyant la ville,  il pleure sur elle et dit : « Si tu avais connu en ce jour, toi aussi, l'approche de la paix... Mais maintenant c'est caché à tes yeux. Des jours viendront sur toi où tes ennemis érigeront des camps retranchés contre toi, ils t'encercleront, ils t'oppresseront de toutes parts. Ils te raseront jusqu'au sol, toi, et tes enfants en toi. Ils ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le temps de ta visitation ! » 

 

 

L'entrée triomphale à Jérusalem, par He-Qi

 

 

voir aussi : Jérémiades, Au jugement de Dieu, Requiem pour une ville, Ville bien-aimée, Le prince de la paix, Destruction du temple

"Quand il est proche" : Jésus est encore en-dehors de la ville. La parabole des dix mines, que nous avons lue hier, était aussi introduite par un "en approchant de Jérusalem". C'est logique, depuis l'épisode de Zachée, qui se déroulait à Jéricho, tous les regards convergent désormais vers la capitale, c'est elle qui est devenue, pour un temps, le centre du récit. On peut même préciser : nous avons aujourd'hui un "en voyant la ville", qui nous indique que, jusqu'ici, ce n'était pas encore le cas ; jusqu'ici, on était encore en chemin, plus ou moins proche, avec le but qui remplissait les cœurs mais pas encore les yeux, et cette fois, on y est presque, la voilà qui se déploie sous notre regard, avec ses murailles, et en elle le Temple, vers lequel Jésus se dirigera tout de suite, dès qu'il sera entré, dans la ville.

Luc est le seul à parler de cette pause, au moment où la ville apparaît enfin aux yeux des pèlerins. C'est très vraisemblablement un pur artifice de sa part ; les mots qu'il met ici dans la bouche de Jésus n'ont d'ailleurs rien de très original, c'est une allusion à la future destruction de la ville en 70, que Luc connaissait bien au moment où il rédigeait, et qu'on retrouve en d'autres occurrences dans les évangiles dans divers passages. Mais Luc avait une raison précise pour introduire cet intermède, à savoir de manifester clairement que tout ce qui s'était passé auparavant était avant que la ville ne soit visible. Or, la liturgie nous a fait sauter un passage entre la parabole des dix mines et ce texte que nous avons aujourd'hui, et ce passage est ce qu'on considère généralement comme "l'entrée triomphale à Jérusalem", Jésus monté sur un ânon, les foules qui jettent leur manteau ou des branchages sur son chemin, les acclamations et proclamations de sa messianité.

Luc nous souligne donc que cette manifestation publique et populaire s'est produite, quand même, suffisamment loin de la ville. La ville n'était pas visible, et par conséquent aussi la ville ne pouvait pas voir cette manifestation. Il faut noter, d'ailleurs, qu'aucun évangéliste ne prétend que cela se soit passé "en entrant" dans Jérusalem. Les trois synoptiques sont d'accord que l'ânon a été pris à Bethphagé (qui se trouve effectivement sur la route de Jéricho à Jérusalem, plutôt qu'à Béthanie, un peu à l'écart), qu'on peut considérer comme un village de banlieue ; c'est là que s'est passé "l'événement", dans le village de Bethphagé et jusqu'à sa sortie, mais pas plus. C'était une manifestation symbolique de partisans de Jésus, de ceux-là du genre que la parabole des dix mines voulait pourtant mettre en garde sur leurs espérances très terre-à-terre d'un Royaume politique. Or, procéder à une telle manifestation en vue de la ville aurait été trop dangereux : on était proche de la Pâque, période où la garnison romaine de Jérusalem se tenait sur un qui-vive permanent par crainte de troubles qui se produisaient régulièrement chaque année ; se mettre à crier "voici le futur roi" au vu et au su de toute la ville était la dernière chose à faire...

Une manifestation parfaitement symbolique, donc, histoire de marquer le coup. Une manifestation dont il est difficile de penser que Jésus l'ait trouvée très pertinente. Une manifestation de ceux parmi ses partisans initiaux de Galilée qui ne l'ont pas encore laissé tomber, ou de partisans qui s'étaient éloignés mais qui, voyant qu'il avait quand même fini par y monter, à la capitale, ont cru qu'ils s'était peut-être ravisé, qu'il acceptait malgré tout ce qu'il avait dit cette messianité très terrestre à laquelle, eux, attachaient tous leurs espoirs. C'est sans doute ce qu'il y a de plus difficile, avec les évangiles, ce mélange où leurs auteurs ne savent pas choisir clairement de quel côté ils se situent. Luc le sait déjà mieux que Matthieu, et c'est la raison pour laquelle il nous a donné cette indication qui nous permet de relativiser, plus que ses deux collègues des synoptique, "l'entrée triomphale à Jérusalem". Mais pour autant, Luc n'a pas non plus carrément supprimé l'épisode ! On comprend qu'un Matthieu l'ait conservé sans réserves, Matthieu est très imprégné d'un messianisme de ce genre. Mais pas Luc, qui ne croit certainement pas à un Jésus montant sur le trône, pas plus de son vivant (ça, c'est évident) que lors de son hypothétique et futur retour !

Il est à noter enfin que cette "entrée à Jérusalem" est quand même un des rares événements des synoptiques qu'on retrouve chez Jean. Même si ce dernier prétend que ce sont des habitants de Jérusalem qui sont sortis "à la rencontre de Jésus" — ce qui est très peu plausible, et correspond surtout à sa problématique personnelle de raconter une histoire de Jésus presque exclusivement du seul point de vue des Judéens —, le fait que Jean ait repris l'épisode tend à lui donner une certaine authenticité historique de principe. On ne peut donc pas exclure qu'il y ait effectivement eu quelque chose, plutôt de l'ordre de ce que nous avons dit ici, et c'est la raison pour laquelle Luc, dont la réputation d'historien est surfaite mais pas totalement fausse non plus, ne pouvait pas supprimer purement et simplement l'épisode. On aurait juste aimé qu'il manifeste un peu plus ses réserves sur sa portée et son sens réels, que par cette seule péricope d'aujourd'hui, avec son "en voyant la ville"...

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