Partage d'évangile quotidien
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Commencements

Ven. 20 Novembre 2015

Luc 19, 45-48 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il entre au temple. Il commence à jeter dehors les vendeurs.  Il leur dit : « Il est écrit : "Ma maison sera une maison de prière." Et vous, vous en avez fait une caverne de bandits ! » 

Il est à enseigner, chaque jour, dans le temple. Les grands prêtres et les scribes cherchent à le perdre, et aussi les premiers du peuple. Et ils ne trouvent que faire : car tout le peuple est suspendu à lui en l'entendant. 

 

 

L'enfant Jésus au Temple, par He-Qi

 

 

voir aussi : Grand ménage, Première escarmouche, Une bataille, pas la guerre, Paroles en or, Occuper le terrain, Légitimité du peuple

Le traitement qu'a fait Luc de l'épisode des marchands du Temple est, de très loin, le plus minimaliste des quatre évangiles ! C'en est même au point que, si on n'avait pas les trois autres versions, on ne saurait pas qu'il y a eu esclandre. "Il entre au temple" : ceci est parfaitement neutre. Il "commence" : voilà tout ce que Luc consent à nous décrire comme action de Jésus, qu'il commence à... Ce verbe, très ambigu dans ce contexte, peut être compris de deux façons différentes. La phrase peut en effet signifier que c'est la première chose que fait Jésus, chasser les marchands : il commence "par" jeter dehors... Mais le verbe peut aussi très bien être traduit comme l'a fait la sœur Jeanne d'Arc, avec raison à mon avis : il commence "à" jeter dehors, ce qui peut laisser planer un doute sur le fait qu'il soit réellement allé plus loin que de manifester des velléités. Les autres traductions françaises, à peu près unanimes, ont retenu le même sens, mais en le rendant par un "il se met à" jeter dehors, qui laisse malheureusement moins de doutes sur le fait que l'action ait été menée à son terme ; il "se met à" signifie une action qui a été réfléchie et à laquelle on s'attelle, là où il "commence à" laisse la place pour une impulsion subite dans laquelle on ne persévèrera éventuellement pas.

Il est vraisemblable que la raison principale pour laquelle Luc a essayé de "glisser" sur cet épisode est qu'il est très mal à l'aise avec le seul cas qui nous soit rapporté par tous les évangiles d'un Jésus faisant montre d'un tant soit peu de violence autre que verbale. Le mot "violence" est peut-être d'ailleurs excessif ; c'est une question qui est encore de nos jours disputée, chacun scrutant au scalpel le moindre mot des quatre versions de l'épisode pour en tirer la conclusion qui lui convient le mieux. Et c'est jusqu'au fouet que Jésus s'est fait dans la version de Jean (2, 12-17) dont on essaiera de prétendre que, s'il l'a fait, il ne nous est pas dit qu'il s'en est servi... Hum ! admettons qu'il n'a pas fouetté les marchands (on l'espère, même), admettons qu'il n'a même pas fouetté les animaux, seulement fait claquer son fouet en l'air, comme un dresseur de cirque ou un cow-boy de western. Nous avons aussi quand même les tables des changeurs de monnaie et les sièges des vendeurs qu'il a renversés, tant chez Marc (11, 15-18) que Matthieu (21, 10-17). Des objets : évidemment c'est moins grave que de s'en prendre à des hommes ou des animaux, mais le moindre enfant qui agirait ainsi se ferait reprendre par ses parents, si du moins ils n'ont pas démissionné de toutes leurs responsabilités !

Si on excepte la version de Luc, il n'y a en réalité aucun doute : l'épisode des marchands du Temple nous montre bien un Jésus faisant usage de violence — plus ou moins grave, mais de la violence quand même, de l'intimidation, de la peur — pour forcer des gens à agir selon ce que, lui, Jésus, avait décidé. Et ceci est absolument contraire à tout son enseignement, dont il a témoigné par ailleurs jusqu'à quel point il était prêt à s'y conformer en préférant se laisser crucifier plutôt que de le renier. On ne peut pas y échapper, il y a là une contradiction fondamentale, qui explique largement les réticences de Luc ! Il n'y a alors guère que deux explications possibles, ce qui ne veut pas dire satisfaisantes... La première est que Jésus ait effectivement ponctuellement "pété les plombs". La présence des marchands sur l'esplanade du Temple était une innovation récente décidée par le sanhédrin. Au cours de son enfance, Jésus était venu régulièrement au Temple à l'occasion de grandes fêtes ; il est possible qu'il ait été choqué par ce bouleversement de l'ambiance qu'il avait toujours connue auparavant. Cependant, la version de Marc, celle qui est la plus probable et la plus plausible, nous dit qu'il est d'abord entré une première fois dans le Temple, le soir-même, après sa longue journée de marche depuis Jéricho — une première visite au cours de laquelle il a "tout regardé" attentivement —, et que c'est seulement le lendemain, donc après une nuit entière de réflexion, qu'il est revenu et a chassé les marchands : on ne peut plus parler de colère spontanée, c'est d'une action soigneusement mûrie qu'il s'agit...

Seconde explication, Jésus n'a en vérité pas fait usage de violence, il s'agit seulement de ce qui a été dit ou cru par la rumeur publique, et repris par la suite sans plus de précautions par les évangélistes. Nous savons très bien comment marchent ces choses, et comme, très vite, un événement peut se trouver déformé par ce que les uns et les autres veulent qu'il ait été. On peut très bien imaginer de nombreux scénarios qui mènent à une panique collective sur une esplanade bondée de monde en ces temps proches de la Pâque, panique dont l'origine a été ensuite attribuée à une supposée action de Jésus. On peut même envisager que Jésus ait bien été à l'origine de l'événement, mais sans qu'il n'ait en réalité fait le moindre usage de violence ; par exemple qu'il était en train d'apostropher (verbalement !) des marchands quand un animal, échappé à ce moment-là par coïncidence, a renversé une table de changeur... Dans une telle hypothèse, il est vraisemblable que les disciples qui étaient présents avec Jésus savaient, eux, ce qu'il en était, mais qu'ils ont préféré laissé se répandre la version d'une action directe initiale de Jésus, parce qu'elle correspondait à la manière dont, eux, envisageaient la conquête du Royaume après lequel ils couraient.

Il est difficile de choisir entre ces deux explications. Personnellement, sur le principe, la première ne me gêne pas : je ne suis pas sur un Jésus parfait depuis sa conception jusqu'à sa mort ; je suis sur un Jésus qui a eu, comme nous tous, à apprendre, à faire des erreurs, à se corriger, s'améliorer. Mais si on tient compte de ce que l'événement est censé se passer à un moment très proche de sa mort (quelques jours, deux ou trois semaines au maximum, selon toutes probabilités), après qu'il ait très, très, très, sérieusement pesé sa décision de monter à Jérusalem, il ne me semble pas crédible qu'il ait pu ainsi laisser parler ses tripes sans plus de retenue. Pour ma part, c'est donc la seconde explication qui me semble la plus probable, en prenant bien en compte, d'une part le fait qu'un tel genre d'actions correspondait à ce que les disciples attendaient de Jésus de son vivant, et d'autre part de ce que, ultérieurement, l'épisode symbolise de manière très vivante et imagée l'opposition d'un Jésus animé par une foi toute intérieure à un sanhédrin essentiellement motivé par des intérêts purement mercantiles, même si les méthodes décrites et attribuées à Jésus dans cette histoire pouvaient apparaître quelque peu contre-productives par rapport à l'enseignement que, même les judéo-chrétiens, s'efforçaient de promouvoir...

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