Partage d'évangile quotidien
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Le sens de l'histoire

Mar. 24 Novembre 2015

Luc 21, 5-11 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Certains disent du temple qu'il est orné de belles pierres et d'ex-voto. Il dit : « Ce que vous voyez ?... Viendront des jours où il ne sera laissé pierre sur pierre qui ne sera détruite. »  Ils l'interrogent et disent : « Maître, quand donc seront ces choses ? Et quel sera le signe, que ces choses vont arriver ? » 

Il dit : « Prenez garde, qu'on ne vous égare ! Car beaucoup viendront sous mon nom. Ils diront : "Je suis !" et : "Le temps est proche !" N'allez pas derrière eux. Quand vous entendrez guerres et révolutions, ne soyez pas épouvantés : car il faut que ces choses arrivent d'abord. Mais pas aussitôt la fin ! »  Alors il leur dit : « Se dressera nation contre nation, royaume contre royaume. Il y aura de grands séismes, et, en divers lieux, famines et fléaux. Il y aura aussi des terreurs et, venant du ciel, de grands signes. » 

 

 

L'arche de Noé, par He-Qi

 

 

voir aussi : Fins dernières, Granguignolesque, Surenchères dans la démesure, De mains d'hommes, Beauté des signes, Fin des temps

Pour finir cette semaine, ainsi que l'année liturgique, voici la version lucanienne du discours "apocalyptique". On trouve ce discours dans les trois synoptiques (Marc 13, 1-37 ; Matthieu 24, 1-51), avec une grande partie du contenu commune, et quelques variantes chez les uns et les autres. Chez les trois, ce discours se situe juste avant le récit du dernier repas : ce sont donc censément les derniers enseignements publics de Jésus — puisque ensuite seuls les douze restent présents —, avec pour sujet une prédiction des événements qui devraient se produire à plus ou moins moyen terme, après sa mort. Il est normal que ce soit maintenant que nous ayons cette supposée projection dans l'avenir ; après, les événements vont s'enchaîner, du repas le soir, à l'arrestation, le pseudo-jugement, la remise à Pilate, la crucifixion : toute l'attention de Jésus devra être mobilisée sur le présent de ce qui se passe, ce ne sera plus le moment de se lancer dans ce genre de prospectives !

Chez les trois synoptiques, le discours commence avec cette évocation de la future destruction du Temple : c'est la clé ; c'est en fait l'événement central, celui que les judéo-chrétiens ont considéré comme le désaveu par Dieu du judaïsme traditionnel centré autour de cette institution, celui qu'ils ont donc considéré dans un premier temps comme devant signifier nécessairement que, cette fois, le Royaume allait être là, incessamment. C'est logique de leur point de vue : si Dieu a pris la peine — par romains interposés — de donner un tel signe de sa réprobation, c'était donc qu'il avait enfin pris les choses en main... Et puis, dans un deuxième temps, c'est alors aussi l'événement qui va précipiter la fin du judéo-christianisme. Car il ne faut pas oublier que les pharisiens, pas plus attachés que les judéo-chrétiens au Temple, pouvaient eux aussi se réjouir de la déconfiture de leurs ennemis irréductibles les sadducéens. Par contre, la destruction du Temple, et de Jérusalem, s'est aussi accompagnée d'une hécatombe d'une très grande ampleur dans la population ; les romains ne se sont pas contenté des bâtiments ! Et cette répression, voulue et destinée à terroriser, va décider les pharisiens survivants à exclure les judéo-chrétiens de leur sein. Exit le judéo-christianisme...

En reprenant ce discours chez Marc, Luc n'a cependant pas besoin de rien y changer pour qu'il signifie, de son point de vue, le désaveu par Dieu du judaïsme, tout court. Pour Luc et les pagano-chrétiens, en effet, qui habitent loin d'Israël, la destruction de sa capitale, Jérusalem, prend toutes les apparences d'un signe que Dieu a révoqué son alliance : les juifs ne sont plus le peuple élu. Exit le judaïsme, bonjour le christianisme... En fait, comme nous sommes héritiers du christianisme de Luc, cela nous semble évident, spontanément c'est grosso modo ce dernier sens que nous donnerions à ce discours. Il n'en reste pas moins que, dans les intentions de ceux qui l'ont rédigé en premier, tel n'était donc pas le cas. Même devant une catastrophe d'une telle ampleur que certains parlent de génocide, les judéo-chrétiens sont restés accrochés à leur élection en tant que peuple parmi toutes les nations, ce qui pose quand même des questions sur la nature du Dieu auquel ils croyaient : un Dieu qui nous demande d'aimer nos ennemis mais qui, Lui, les élimine pour nous ?

À ce point de la réflexion, nous ne pouvons qu'être dans la perplexité et l'incompréhension, et notre premier mouvement est de nous dire que c'était une autre époque que nous, heureusement, nous avons dépassée depuis longtemps. N'est-ce pas : nous ne croyons plus que les événements du monde, surtout les malheureux, soient le résultat d'actions directes de Dieu ; nous ne prions pas non plus pour qu'Il écarte de nous "miraculeusement" les périls qui peuvent nous menacer, et nous ne comptons pas sur Lui pour punir un jour, en ce monde ou un autre, les "méchants"... J'aimerais être bien sûr que nous ne croyons plus du tout en ce genre de choses !

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