Partage d'évangile quotidien
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Pour ou contre

Lun. 28 Septembre 2015

Luc 9, 46-50 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Il entre une réflexion en eux-mêmes : qui peut être le plus grand d'entre eux ? Jésus sait la réflexion de leur cœur. Il saisit un petit enfant et le met près de lui.  Il leur dit : « Qui accueille ce petit enfant en mon nom, c'est moi qu'il accueille. Et qui m'accueille, accueille qui m'a envoyé. Car celui qui est le plus petit parmi vous tous, celui-là, il est grand ! » 

Jean intervient et dit : « Maître, nous en avons vu un qui, en ton nom, jette dehors les démons ! Et nous l'empêchions, parce qu'il ne suivait pas avec nous... »  Jésus lui dit : « N'empêchez pas ! Qui n'est pas contre vous est pour vous. » 

 

 

Le bon berger, par He-Qi

 

 

voir aussi : Histoires de pouvoirs, Aux sources du pouvoir, Tout simplement, Profiteurs et accapareurs, Fondement de l'autorité

"Il entre une réflexion en eux-mêmes" : on trouve dans les traductions françaises deux façons principales de rendre ce début de phrase. Il y a ceux qui, comme ici la sœur Jeanne d'Arc, comprennent qu'il s'agit d'une réflexion intérieure et simultanée de chacun des disciples "en" soi, et ceux qui parlent d'une discussion, donc à voix haute, "entre" eux. La préposition ἐν peut effectivement avoir les deux sens. C'est exactement la même question qu'on peut se poser à propos de la phrase : le Royaume est "en" vous, ou "parmi" vous. Mais autant pour la phrase sur le Royaume il peut être difficile de décider lequel des deux sens lui donner, parce que nous manquons d'autres affirmations proches qui permettraient d'appuyer l'un ou l'autre, autant ici il suffit de se reporter au passage parallèle de Marc (9, 34), où il n'y a aucune ambiguïté : "entre eux ils s'étaient disputés en chemin : qui est le plus grand ?". Mais on peut comprendre les traducteurs de Luc qui ont fait le choix inverse, car ce n'est certainement pas fortuitement qu'il a formulé ainsi sa phrase, mais bien volontairement pour qu'on puisse la comprendre de cette façon.

C'est que cette histoire des disciples qui sont en train de se monter les uns contre les autres n'est quand même pas très reluisante, bien loin de l'image d'Épinal que les premiers chrétiens aimeraient donner de la saga de Jésus. On note une fois de plus que ce genre de hiatus se trouve le plus souvent chez Marc, le plus ancien des quatre évangiles, qui nous témoigne donc d'une époque où on ne cherchait pas trop encore à peaufiner une belle légende. Concernant Luc, ce n'est pourtant éventuellement qu'en partie sa motivation ; Luc a en effet une tendance générale à essayer de dépeindre un monde où tout le monde il est gentil, et pas seulement du côté de Jésus. Luc est de ce genre de personnes qui cherchent toujours des excuses à tout le monde. Pour Matthieu, par contre, il n'y a aucun doute. Nous l'avons déjà mentionné, Matthieu est celui qui milite le plus pour une institutionnalisation forte du mouvement des chrétiens, c'est chez Matthieu seul qu'on trouve de nombreuses affirmations au sujet de Pierre, sur lesquelles se fonde la hiérarchisation ultérieure du christianisme. Matthieu (18, 1) ne pouvait donc pas, lui, laisser la moindre ambiguïté : les disciples s'approchent de Jésus en disant : "Qui donc est le plus grand dans le Royaume ?". Il ne s'agit plus d'une dispute entre eux à l'insu de Jésus, et la question n'est même plus de savoir qui "parmi eux" est le plus grand ; c'est une question qui devient purement académique et générique.

Nous pouvons maintenant mener le même genre de réflexion sur la seconde péricope de cet évangile du jour, celle sur ce franc-tireur qui agit au nom de Jésus mais qui ne fait pas partie du sérail, pour noter que Luc l'a reprise de Marc à peu près telle quelle sans que ça le gêne, tandis que Matthieu l'a carrément supprimée. Impossible pour Matthieu d'envisager un christianisme qui ne soit pas centralisé, et ce, bien sûr, sous l'autorité de "sa" communauté. Au-delà de ce que de telles explorations factuelles, sans à priori, des évangiles nous apprennent sur les différentes branches initiales du christianisme — qui était donc loin d'être monolithique — il y a encore un autre aspect de la question, qui est loin, lui non plus, d'être négligeable, à savoir qu'il est difficilement envisageable de considérer tous les évangiles, et tout dans les évangiles, comme pure invention. Il est évident que ces récits sont le fruit d'écritures et de réécritures nombreuses, chacune menée avec des intentions, des objectifs, un "message" à faire passer, etc. ; nous venons d'en voir quelques exemples. Il n'en reste pas moins que s'il n'y avait "que" de tels buts à l'origine de ce qui nous est raconté, s'il n'y avait aucun événement réel, alors nous ne trouverions certainement pas une histoire de disciples se disputant comme des chiffonniers pour savoir qui sera le premier ministre du futur gouvernement de Jésus quand il sera sur le trône à Jérusalem.

Car c'est à ça qu'on arrive, quand on met bout-à-bout tous ces "couacs" qu'on peut trouver dans les évangiles — surtout chez Marc, donc, mais pas seulement non plus — et qu'on veut bien se rappeler que un plus un égale deux : des disciples qui sont restés à côté de la plaque jusqu'au bout, qui jusqu'au bout courraient après un Royaume comme ils l'avaient toujours envisagé, le Royaume de David, la restauration de la souveraineté d'Israël sur ses terres, avec à sa tête un Messie bien en chair et en os, et pour le seconder, bien sûr, eux-mêmes. On peut d'ailleurs ajouter que même après la mort de Jésus et sa résurrection, cette histoire-là, ces espérances-là, sont restées encore très prégnantes, puisque ce sont elles qui ont donné naissance au mythe du retour futur de Jésus (ce qui, à l'époque, signifiait venant pour prendre enfin sa place sur le trône de Jérusalem), et qu'il nous en reste toujours le concept de la fin des temps, de la parousie, d'une fin du monde, un jour, concept qui ne devrait pourtant plus signifier grand chose depuis que nous ne croyons plus en un monde créé il y a quelques six mille ans seulement. Mais le plus intéressant dans cette histoire-là, de la réalité vécue telle qu'on peut la discerner dans les évangiles, n'est-elle pas encore qu'elle dérange tout le monde, les croyants traditionnels autant que les tenants d'un Jésus purement mythique ?

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