Suprématie de l'esprit
« Je vous le déclare : Celui qui se sera prononcé pour moi devant les hommes, le Fils de l'homme se prononcera aussi pour lui devant les anges de Dieu. Mais celui qui m'aura renié en face des hommes sera renié en face des anges de Dieu.
« Et celui qui dira une parole contre le Fils de l'homme, cela lui sera pardonné ; mais si quelqu'un blasphème contre l'Esprit Saint, cela ne lui sera pas pardonné.
« Quand on vous traduira devant les synagogues, les puissances et les autorités, ne vous tourmentez pas pour savoir comment vous défendre ou comment parler. Car l'Esprit Saint vous enseignera à cette heure même ce qu'il faudra dire. »
voir aussi : et du Saint-Esprit, Témoignage capital, Tactique de combat
"blasphémer" : voici un mot d'actualité qu'il peut être intéressant d'examiner de plus près. Son sens étymologique est de ne pas accorder suffisamment d'importance à quelque chose, d'en parler trop légèrement, de la minimiser. En ce sens, bien que ce mot n'a pas vraiment d'équivalent en hébreu, on peut considérer le blasphème comme une infraction au premier commandement de la Loi de Moïse, qui stipule d'aimer Dieu "de tout son cœur, de toute son âme, de toute son intelligence et de toutes ses forces". Dire alors de quelqu'un qu'il blasphème, peut simplement signifier que sa foi est un peu tiède. Le reproche de blasphème fait plutôt ici partie des exhortations fraternelles.
D'une tiédeur, d'une insuffisance d'ardeur, on franchit un pas si on passe de "parler légèrement" à "mal parler". Il ne s'agit plus alors d'une attitude trop peu engagée, il s'agit d'une attitude mal engagée, erronée. Il n'y a pas encore la notion d'erreur volontaire ! C'est juste de considérer que l'autre se trompe, ne connaît pas la vérité, est mal informé, et lui faire un devoir de rectifier le tir. Il n'y a pas encore accusation à strictement parler. Mais ça ne saurait tarder. Du reproche de "mal parler", on en vient effectivement rapidement à celui de "parler mal", de "dire du mal", bref, on en vient facilement à une accusation d'une faute volontaire.
Voilà donc comment il est malheureusement très facile de passer, aux yeux de certains extrémistes, pour des blasphémateurs simplement parce qu'on n'adhère pas au même Dieu qu'eux. Mais revenons au blasphème qui nous occupe aujourd'hui, le blasphème "contre l'Esprit". Que signifie cette expression ? Est-il vrai qu'il y aurait là un péché impardonnable ? Jésus a-t-il pu prononcer une telle condamnation ?
Pour Jésus, l'Esprit est cette manifestation du Père en lui qu'il s'efforce de faire découvrir à ses coreligionnaires. C'est par l'Esprit que le Père lui parle, c'est par l'Esprit qu'il peut l'entendre. L'Esprit est la relation entre l'homme et Dieu. C'est de cette façon que Jésus a parlé de l'Esprit à ses disciples. Puis il est mort. Puis son corps s'est sublimé : le tombeau vide. Et puis ses disciples se sont mis à faire un ensemble d'expériences très particulières, qu'ils ont traduites de différentes façons. Ils se sont mis à comprendre beaucoup de ces choses dont il leur parlait et qui n'avaient été pour eux jusque là qu'à peine plus que du charabia. Ils se sont mis à avoir des révélations. D'un seul coup, c'était comme si Jésus devenait cent fois plus vivant à leurs yeux, cent fois plus réel, qu'il ne l'avait jamais été. Et cela, c'est : "il est ressuscité !".
Et toute cette révélation, cette compréhension qui les envahit, cette connaissance qui les dépasse, c'est "l'Esprit qui est venu" sur eux. Maintenant, effectivement, ils comprennent ce qu'il voulait dire quand il leur parlait du Père en eux, de ce Dieu qui parle à chacun au plus profond de lui-même. Telle est l'expérience de la toute première génération, et ce dont ils ont voulu parler au travers de ces concepts qui nous ont été transmis par les évangiles. Mais on n'en est alors encore qu'aux tout premiers temps, avant que ces évangiles ne soient rédigés. Il ne s'agit alors encore que de paroles qui se transmettent oralement.
Au moment de la rédaction des évangiles, à des degrés divers selon l'évangile puisqu'ils n'ont pas tous été rédigés à la même époque ni exactement dans les mêmes traditions, les choses ont évolué. Il y a encore des gens qui sont touchés par la grâce originelle, comme il y en aura toujours au travers des siècles. Mais il y en a aussi beaucoup pour lesquels le sens d'origine se perd, cela devient plus du merveilleux auquel on a envie de croire parce qu'on sent qu'il y a là quelque chose d'important, sans que l'on comprenne vraiment de quoi il s'agit. Alors, recevoir l'Esprit devient synonyme de se faire baptiser avec de l'eau pour entrer dans une Église qui, peu à peu, devient son propre but à elle-même. C'est alors seulement qu'il peut y avoir un sens à "blasphèmer contre l'Esprit", qui signifie en ce cas dire du mal de l'Église, ou mal la connaître, ou ne pas y croire tout simplement. Cette phrase fait partie de la rhétorique d'une institution qui a des volontés de grandir et s'étendre tout en pensant qu'elle seule détient la vérité. Mais il ne s'agit en aucun cas d'un véritable blasphème contre le véritable Esprit, qui serait une contradiction en soi...

