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dieu qui se cache : L'histoire (2)

Ce texte fait partie d'un travail encore en cours de rédaction. N'hésitez pas à me faire part de votre avis (par le formulaire de contact, tout en bas à droite du blog), il me sera utile dans la réalisation de ce projet. Merci d'avance !

 

Cela se passe il y a deux mille ans. Un enfant naît dans une famille simple d'artisans galiléens. C'est un garçon. Ses parents, Yossef et Maryam, dont c'est le premier-né, le nomment Yeshoua, comme son grand-père, ou peut-être un autre de leurs parents. C'est un nom courant à leur époque, en fait depuis que leurs ancêtres sont revenus de leur captivité à Babylone, quelques cinq cent ans auparavant. Mais il remonte encore plus loin, au Yeshoua qui fut le successeur direct de Moshé, du père fondateur de leur religion. On sait que Moshé, après avoir guidé son peuple quarante ans dans le désert, n'entra pas dans le pays qui leur était promis, mais c'est Yeshoua qui mena la conquête. Lorsque, plusieurs siècles plus tard, après en avoir tous été chassés, ils eurent finalement l'autorisation de rentrer chez eux, c'est là que le nom de Yeshoua devint à la mode, comme pour dire qu'ils avaient reconquis leur pays. Mais à l'époque de Yossef et Maryam, ils sont de nouveau sous domination étrangère, et Yeshoua est alors donné comme une incantation de leurs aspirations à l'indépendance, un symbole de résistance dans l'adversité.

Yossef et Maryam ne vivent pas dans une grande aisance matérielle, ce ne sont pas de riches propriétaires, ni des notables, mais ils ne font pas partie non plus de la grande masse des miséreux de leur temps. La venue de Yeshoua est pour eux une grande joie, c'est une bouche qu'ils n'auront pas de difficulté à nourrir, c'est le signe que Dieu bénit leur couple en lui accordant d'être fécond. Ils ne vont pas s'en arrêter là, six autres enfants, au moins, vont suivre assez rapidement, dont quatre garçons et deux filles. Et tout aussi rapidement, Yeshoua va se trouver promu responsable adjoint de ses frères et sœurs, il va être chargé de seconder sa mère. Il en gardera toute sa vie une tendresse particulière pour ces tout-petits, tellement démunis et vulnérables, qu'ils ne savent que s'en remettre et faire confiance aux 'grands'.

Très vite, aussi, Yeshoua apporte sa contribution au travail de son père, à l'atelier, dans la mesure de ses capacités, évidemment. Il a d'abord pour tâche de rassembler les déchets, copeaux et sciure, qu'il apporte ensuite à sa mère (elle s'en sert pour allumer le feu sur lequel elle fait cuire le repas et le pain). Et peu à peu, au fur et à mesure qu'il grandira, il pourra aider à tenir une pièce, pour une opération un peu délicate, positionner des chevilles et commencer de les enfoncer au maillet, puis viendra le maniement des outils de coupe, scie, rabot. Mais, comme tous les enfants du monde, Yeshoua joue aussi, avec ses frères et sœurs, avec les enfants des voisins. Et puis enfin, être l'aîné n'a pas que des inconvénients. À la synagogue de leur village, Yeshoua va apprendre à lire les Écritures, sous la direction du responsable de l'assemblée. Les synagogues sont une institution qui a été créée par le parti des pharisiens, pour enseigner la religion au peuple, ce qui comprend bien sûr l'assemblée hebdomadaire du sabbat, au cours de laquelle un passage de la Torah est lu solennellement, puis ensuite commenté. Mais les pharisiens s'efforcent aussi de donner une instruction plus poussée à tous les fils aînés, et Yeshoua fera preuve dans ce domaine d'un intérêt remarquable. Il aime apprendre à découvrir YHWH, comment il a créé le monde, comment il a fait alliance avec Noah, puis avec Abraham, puis avec Moshé, et toute l'histoire de son peuple, les rois, les prophètes...

Il se passionne tellement pour "son Dieu" que, lorsque viendra l'âge où il aurait dû songer à se marier à son tour, fonder une famille, il oubliera de s'intéresser aux filles. Il faut dire aussi, qu'entre-temps, Yossef aura eu son accident de chantier, qui a laissé Maryam veuve, et lui et ses frères et sœurs, orphelins. En tant qu'aîné, Yeshoua a alors pris ses reponsabilités au sérieux. Ils avaient la chance d'avoir une entreprise qui leur permettait de ne pas tomber dans la misère, il a pris la suite de son père. Il ne s'en est pas plaint, tant de gens autour d'eux ont tant de mal à survivre, dépendants des caprices du temps et du bon vouloir des riches propriétaires qui les emploient. Il n'allait pas laisser sa mère et sa fratrie réduites à la mendicité, subsister de la charité de la communauté. Et les années ont passé ainsi, Yeshoua était là pour tous, c'était normal, on n'aurait pas imaginé les choses autrement, jusqu'à ce que le dernier de ses frères se soit marié, que la dernière de ses sœurs se soit faite épouser. Il continuait d'étudier les Écritures, sous la houlette des pharisiens. Le jour du sabbat, c'était souvent lui qui lisait le texte et le commentait ensuite pour l'édification de l'assemblée. Il était apprécié dans cet exercice. Des commères murmuraient bien sous cape que ce n'était pas normal qu'il ne s'intéresse pas au "beau sexe", que ce n'était pas respecter le commandement de Dieu qui a ordonné que "l'homme s'unisse à sa femme et qu'ils ne fassent plus qu'une seule chair". Mais leurs maris rétorquaient qu'il avait bien assez à s'occuper comme ça pour l'instant, sans aller en plus s'encombrer d'une épouse, dont on sait qu'elles sont plus un fardeau qu'autre chose...

Mais ce n'est pas seulement pour l'office du sabbat, et lors de l'étude avec les pharisiens, que Yeshoua pense à YHWH. À l'atelier, au travail, à la maison, aux repas, même la nuit, en dormant, ses pensées y reviennent sans cesse. C'est sa nourriture, "l'homme ne vit pas seulement de pain" aime-t-il répéter en de nombreuses occasions. Aussi, lorsque enfin tout son petit monde est casé, qu'il peut se permettre de penser un peu à lui, se met-il en tête d'aller voir un homme dont on parle beaucoup depuis quelques temps. Ce Yehohanan est en train de gagner le cœur du peuple, en annonçant que le Royaume est tout proche. C'est un homme droit, qui n'a pas sa langue dans sa poche, qui sait, peut-être même le Messie ? Yeshoua veut aller le voir pour se rendre compte par lui-même, et, s'il est convaincu, sans doute se mettra-t-il à son école, il deviendra son disciple. Ses maîtres pharisiens l'encouragent vivement dans ce projet. Yehohanan, en effet, bien qu'on le dise fils de prêtres, sape l'autorité des sadducéens, en affirmant qu'on peut obtenir le pardon de ses péchés par le rite du baptême qu'il administre, sans être obligés de passer par l'institution du Temple. Alors Yeshoua confie la direction de l'atelier, et la charge de chef de famille, à son frère cadet, Yakoub, et, l'esprit en paix et la conscience tranquille, le cœur léger et battant un peu plus fort que d'habitude, il se met en route en direction du Yordan.

Il contourne tout le lac de Kinneroth, vers le sud, avant de trouver le fleuve qui en est issu et de descendre sa vallée. Yehohanan ne se tient pas toujours au même endroit, mais il est là, quelque part sur les rives, pour administrer son baptême. C'est un voyage de quelques jours, à pied. Tout en marchant, Yeshoua admire les paysages qu'il traverse, et peu à peu, sans qu'il s'en rende compte, un grand sentiment de liberté l'envahit. C'est comme si des nuages s'étaient dissipés, une brume s'était levée, et qu'on se rend compte, à un moment, que le soleil est là. C'est tout le poids de ses responsabilités passées qui est parti. Elles ne lui avaient pourtant pas pesé, tant qu'il les assumait, il ne s'attendait pas à ce sentiment de légèreté, de paix, qui vient l'habiter. En chemin, il engage la conversation avec les habitants qu'il rencontre, les voyageurs qu'il croise, avec cette même impression d'une grâce qui aurait décidé de toucher tout ce qu'il fait. Il y a une clarté dans ces quelques échanges, une transparence, comme si des cœurs amis qui s'ignoraient auparavant se trouvaient réunis. C'est une expérience un peu bizarre, mais peut-être est-ce aussi la nouveauté de sa situation qui lui fait cet effet ?

Et c'est presque avec surprise qu'il finit par découvrir, un jour, après un des nombreux méandres du fleuve, le campement de Yehohanan. Il s'arrête un moment, éprouvant le besoin de se rappeler pourquoi il est venu ici, pourquoi il a voulu y venir. Cette vie qu'il a menée ces quelques jours n'a-t-elle pas été comme un petit paradis ? que demande-t-il de plus, y a-t-il autre chose à trouver ? n'était-ce pas déjà, un petit peu, comme s'il vivait dans le Royaume ? Alors il réalise que ce n'était qu'une parenthèse, un cadeau du ciel, mais qui ne pourrait pas durer. C'est un signe qu'il a reçu, qui lui dit qu'il a eu raison d'entreprendre cette démarche, que c'était bien ce qu'il devait faire, et il rejoint alors les autres gens venus pour le prophète, il se mêle à eux, et se met à écouter et observer avec attention.

Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'est pas décu ! ça valait vraiment le coup ! C'est en fait une nouvelle expérience inédite, qu'il fait ce jour-là. Yehohanan est bien tel qu'il en avait entendu parler, tel qu'il se l'était imaginé. Son discours est à la hauteur de ce qu'on lui en avait dit, mais ce qu'il n'avait pas prévu, c'est la réalité d'une présence, la force d'une parole, venant d'un homme réellement saisi par Dieu ! À notre époque d'aujourd'hui, on pourrait comparer avec la différence entre une musique enregistrée et un concert. Ce n'étaient que des idées, jusqu'à présent, pour Yeshoua : le Messie qui va venir, le Règne qui s'approche, et jusqu'à toute l'histoire de l'alliance de YHWH avec son peuple. Il y croyait, bien sûr, mais comme à des vérités un peu lointaines. Après tout, il n'a pas vécu, lui, au temps d'Abraham, ni au temps de Moshé. Il savait que YHWH leur avait parlé, à eux, et aux prophètes, mais c'est toute la différence entre les descriptions et la réalité vivante qui lui saute à la figure. Yehohanan lui rend présent, matérialise pour lui, ce qui n'était encore jusque là dans son esprit que des pensées. Il croyait, maintenant il sait. Et il est, littéralement, subjugué !

Quand il avait envisagé cette démarche, quand il s'était représenté à l'avance cette rencontre, il avait pensé qu'il lui faudrait bien plusieurs jours pour écouter soigneusement le message de Yehohanan, pour le comprendre, pour le méditer, avant de prendre une décision. Et s'il choisissait de le prendre pour maître, il avait aussi plutôt pensé qu'il reviendrait d'abord chez lui, informer les siens, prendre les dispositions nécessaires, transmettre définitivement à Yakoub la charge de chef de famille. Mais ça ne se passe pas comme ça, dans la vraie vie... Le jour-même, il se joint au groupe des disciples, et va y rester plusieurs années. Sa vraie famille, il vient de la trouver. L'autre, il la fera prévenir, bien sûr, en chargeant d'un message l'un ou l'autre pèlerin se rendant vers là-bas. Pour l'instant, il a justement trouvé quelques personnes originaires de sa région, parmi les disciples, avec lesquelles il se lie. Il y a là, en effet, entre autres, un certain André (un prénom d'origine grecque : ses parents font partie de ces modernes qui se laissent influencer par la mode de l'hellénisme...) et son frère Shimôn, qu'il avait déjà vaguement aperçus à l'une ou l'autre occasion, autrefois. Un Philippe aussi (encore un prénom grec), un Nathanaël, et d'autres encore, qui se présentent à lui dès qu'ils apprennent qu'un nouveau galiléen s'est joint à eux. C'est que les galiléens se serrent naturellement les coudes entre eux, dans ce petit monde dont la majorité vient de Judée.

Yeshoua accepte volontiers leur amitié, tout en restant prudent. C'est que plusieurs d'entre eux sont visiblement des sympathisants des zélotes, sinon des zélotes eux-mêmes, ces gens qui refusent de se résigner à l'occupation romaine. Yeshoua comprend leurs raisons, mais il apprécie nettement moins leur tendance à lancer régulièrement des mouvements de révolte un peu brouillons, dont le seul résultat tangible est d'entraîner des répressions qui ne font pas dans le détail, en sorte que c'est la population innocente, qui n'avait rien demandé, qui paie les pots cassés. Et c'est sans compter que ces zélotes s'érigent aussi souvent en juges de leurs propres compatriotes, sous le chef d'accusation qu'ils feraient le jeu ou collaboreraient avec les romains, les harcelant, voire, parfois, allant jusqu'à les éliminer. Bref, des gens violents, et qui ne semblent rester dans l'entourage de Yehohanan que pour tenter de profiter de l'engouement qu'il suscite pour gagner du monde à leur cause. Yeshoua reste donc ouvert, il ne veut se fâcher avec personne, mais il ne cultive pas non plus de sa propre initiative ces relations avec eux. Lui, ce n'est pas pour ça qu'il est venu.

Et le temps passe. Yeshoua s'est fait baptiser, comme tous les disciples de Yehohanan, et maintenant c'est lui qui baptise aussi, parfois. C'est que, quand il y a beaucoup de monde, le maître se fait aider, demandant à l'un ou l'autre de l'assister pour plonger dans l'eau les candidats. Le geste n'est pas vraiment compliqué, même s'il y faut un peu de jugement. Il s'agit de maintenir la personne sous l'eau juste assez pour qu'elle commence à ressentir le manque d'air, mais pas plus : on ne cherche pas à la noyer ! Par cette expérience, à la fois symbolique et réelle, elle meurt à ses péchés, et se rappellera jusqu'à la venue du Royaume qu'elle s'est engagée à changer de vie, à se préparer à cet événement avec application et avec tous les moyens dont elle dispose. Pour la plupart, il s'agit essentiellement de se comporter honnêtement dans sa vie de tous les jours, et de se montrer charitable envers tous ses proches et toute personne qu'on peut être amené à recontrer. Pour les disciples, le programme est plus pointu. Ce sont des gens qui en veulent, qui se sentent appelés à en faire plus, beaucoup plus pour certains. C'est le cas de Yeshoua, qui se lance régulièrement dans des jeûnes "longue durée", ou des "marathons" de prière, ne faisant d'ailleurs en cela que suivre l'exemple de son rabbi.

Ce n'est pourtant pas du tout au cours d'un de ces jeûnes de l'extrême qu'il va faire l'expérience qui changera toute sa vie, ainsi que la face du monde. Peut-être n'y ont-ils pas été pour rien, mais alors plutôt par contraste. Quand il y repensera, plus tard, il se dira souvent que, de ce point de vue, ce qu'il avait alors vécu a été similaire à l'histoire d'Eliyah. Eliyah aussi s'était réfugié dans le désert, comme eux, ici. Et Eliyah aussi s'était attendu à rencontrer Dieu dans une expérience spectaculaire, avec tonnerre et éclairs, comme lui, Yeshoua, l'avait cherché dans des conditions extrêmes. Et finalement Dieu s'était manifesté à Eliyah dans le simple murmure d'une brise légère, et c'est bien ainsi aussi que Yeshoua pourrait décrire ce qui lui était arrivé ce jour-là. Mais là, nous anticipons. Sur le moment, il ne pense à rien de tout cela, il vit simplement la rencontre. C'est comme si Dieu lui parlait, même s'il n'y pas de mots prononcés, ni même pensés. C'est une présence, qu'il ressent comme pleinement réelle, rien à voir avec une hallucination comme, justement, il a pu en avoir lors de ses jeûnes prolongés. Là, c'est du tangible, du ferme. Il sait qu'il a trouvé son fondement, sa racine, son origine.

Il n'ose pas, au début, penser que cette manifestation, c'est bien son Dieu, YHWH. C'est trop difficile pour sa culture. YHWH est un Dieu très-haut, très lointain, terrible parfois. Il a fait alliance avec son peuple à lui, Yeshoua, mais chaque fois qu'il s'est manifesté, c'était dans des signes impressionnants, sinon terrifiants. Il n'y a vraiment qu'Eliyah qui ait eu une expérience différente, dans la douceur, comme la tendresse d'une mère. Mais alors, il est prophète lui aussi, se demande-t-il ? Mais c'est qu'il n'imaginait pas ça comme ça. Il pensait qu'il aurait dû entendre une voix de l'extérieur, qui lui aurait dit ce qu'il devait annoncer. Il est partagé, sur cette expérience. Il y a sa réalité, le sentiment, la sensation, qu'elle a suscités en lui, et qui ne peuvent le tromper, mais il lui manque les catégories intellectuelles pour l'expliquer dans le cadre de la foi qu'il a eue jusque là, dans le cadre de la religion de son peuple.

C'est pour essayer de mieux comprendre ce qu'il a vécu, qu'il va en parler avec Yehohanan. Il lui décrit autant qu'il peut ce qui s'est passé, mais le maître ne voit pas exactement ce dont il s'agit, pour lui aussi c'est trop loin de ce qu'il peut imaginer. Sa propre vocation prophétique, elle lui vient d'une évidence qu'il a toujours eue en lui : aussi loin qu'il remonte dans son enfance, il a toujours su qu'il devrait faire ce qu'il fait maintenant, prêcher ce qu'il prêche, pour préparer le peuple à la venue du Royaume. Il ne comprend donc pas, mais il a l'intuition que ce que Yeshoua lui relate est vrai, qu'il lui est arrivé quelque chose d'authentique et d'important. Désormais, Yehohanan prête plus d'attentions à ce disciple singulier : et si c'était lui, ce Messie qui doit venir pour instaurer le Royaume ? Et la vie du campement continue son cours. Yeshoua est moins attiré, maintenant, par les exercices d'ascèse trop poussés. Il se contente des jeûnes et des prières ordinaires, même s'ils ne présentent plus la même nécessité, pour lui. Mais il ne le sait pas. En fait, la présence est là, en permanence, en lui, même si elle est plus discrète, même s'il ne s'en rend pas vraiment compte. Il y a un travail qui se fait en profondeur en lui, dont il ne perçoit que vaguement, parfois, des signes, aux frontières de sa conscience. C'est une période de maturation silencieuse, dans le secret.

Yehohanan, de son côté, ne peut empêcher ses disciples de noter qu'il y a quelque chose de spécial avec Yeshoua. Il est clair qu'il n'ose plus le bousculer, comme il le fait régulièrement avec les uns et les autres, pour entretenir l'ardeur des consciences. La chose devient trop patente, à la longue, on lui en fait des remarques, tant et si bien qu'il finit par devoir s'expliquer. Mais il n'est pas sûr de quoi que ce soit, non plus. Alors il laisse entendre, seulement. Il laisse entendre que Yeshoua a eu une expérience qui sortait de l'ordinaire, qu'il a certainement été choisi par YHWH pour jouer un rôle particulier dans la suite des événements. Il ne mentionne pas le terme de Messie, mais c'est ce que chacun peut imaginer aisément au regard de ces seules informations. Et on en est là, quand le 'tétrarque' de Galilée et de Pérée, sur le territoire duquel le campement du Baptiste s'était installé depuis quelques temps, au gré de ses migrations le long du Yordan, ce tétrarque, donc, Hérode, décide de faire procéder à l'arrestation de ce Yehohanan, pour troubles à l'ordre public. Ceci pour le motif officiel, et pas complètement faux, même si chacun savait que le prêcheur aurait peut-être mieux fait de s'abstenir, lorsqu'il avait cité le mariage du dit Hérode, avec la femme de son frère, comme exemple de la dissolution des mœurs en Israël... mais là n'est pas la question pour notre propos.

Cet événement marque un tournant dans l'histoire de la petite communauté des fidèles du Baptiste. On se doute bien que cette arrestation ne va pas être qu'une parenthèse vite refermée. Yehohanan ne va pas être relâché rapidement, avec les excuses du tyran. Que fait-on, alors ? on continue sans lui ? mais c'est que Yehohanan avait un charisme qui n'est pas donné à n'importe qui. Comment s'organise-t-on, qui prend les décisions ? Comme on pouvait s'y attendre, le groupe de galiléens fait bloc autour de Yeshoua. Yehohanan n'a-t-il pas dit que c'était lui qui prendrait sa suite dans la venue du Royaume ? Les judéens, de leur côté, et dans leur grande majorité, sont nettement moins affirmatifs, comme on pouvait s'y attendre aussi. Il y a toujours eu un antagonisme entre les deux régions, celle du nord étant considérée par celle du sud comme un repaire de mécréants : "Galilée, le carrefour des nations". La Galilée est effectivement une région plutôt de plaines, avec des terres riches, qui attire les populations voisines, par contraste avec la Judée, plus montagneuse, avec une terre plus ingrate, et moins accessible. Or, Yehohanan est né en Judée. Alors les judéens qui l'ont volontiers suivi jusqu'ici renâclent fortement à l'idée de le troquer pour ce 'péquenot' de Yeshoua.

Parmi les quelques judéens qui ont de la sympathie pour Yeshoua, il y en a un, particulièrement, qui jouera un rôle important par la suite. C'est celui qui se fera appeler "le disciple que Yeshoua aimait". Mais pour l'instant, la situation a plutôt tendance à se désagréger dans le campement. Une partie des judéens est allée s'installer aux pieds de la forteresse où a été emprisonné le maître : ils y resteront jusqu'à son exécution, après quoi, comme si la mort du rabbi leur avait enfin donné des ailes, ils reprendront finalement leur activité baptiste, avec un certain succès, d'ailleurs. Une autre partie des judéens se disperse, chacun rentre chez soi, un peu dépité. Quant à lui, Yeshoua pense qu'il n'y a pas de raison d'arrêter leur mission. Il ne voit pas pourquoi l'arrestation de Yehohanan entraverait la venue du Royaume. Ce ne sont pas les hommes qui dictent à YHWH son comportement. Si le Royaume vient, et pourquoi en douterait-on ? la mise sur la touche du Baptiste n'y changera rien, voire fait partie du 'plan'. Ce n'est donc pas le moment de baisser les bras, au contraire. Ce serait même bien, pense-t-il, de passer à une vitesse supérieure. Pourquoi attendre que les gens viennent d'eux-mêmes, pourquoi n'irait-on pas les chercher, là où ils sont, là où ils vivent ? C'est ce qu'il argumente auprès du groupe des galiléens, et, comme ils sont désormais quasiment seuls dans le campement, ils décident d'entamer le nouveau cycle en commençant chez eux, en Galilée. Et tout le petit groupe prend le chemin du retour, accompagné du "disciple que Yeshoua aimait", seul à sauver l'honneur des judéens, et qui sera témoin de leurs débuts, avant de jeter l'éponge, victime de l'ostracisme que la plupart manifestaient à son égard. Contraint, donc, de regagner sa riche demeure à Yerushalaim, il continuera cependant de se tenir informé des événements en Galilée, et surtout, il ne manquera jamais de revoir Yeshoua à chaque fois qu'ils monteront à la capitale à l'occasion des grandes fêtes.

La famille d'André et Shimôn habite une grande maison, dans le centre de la bourgade de Kfarnahum, elle deviendra leur quartier général. C'est là qu'ils se retrouveront régulièrement, lorsqu'ils se lanceront dans des tournées de conversion, élargissant progressivement leur champ d'action jusqu'à silonner toute la contrée. Mais pour l'instant, comme ils arrivent un vendredi après-midi, veille de sabbat, chacun se rend chez les siens, en se répartissant ceux qui ne sont pas d'ici selon les capacités d'hébergement. Ce sont des scènes de retrouvailles joyeuses, comme on peut penser, ils sont partis depuis si longtemps, ils en ont des choses à raconter. Et là, évidemment, très vite ils ne peuvent pas ne pas mettre leurs proches au courant, au sujet de leur nouveau rabbi (car c'est ainsi qu'ils le considèrent désormais) : à savoir que ce Yeshoua pourrait bien être le Messie ! qu'est-ce que vous dites de ça ? un galiléen, comme nous ! et la nouvelle a tôt fait de se propager à travers tout le bourg. Aussi, après une nuit de sommeil souvent perturbé, la synagogue se trouve-t-elle prise d'assaut pour l'office du sabbat. Tout le monde veut le voir, se faire son idée : est-ce que c'est sérieux ? à quoi ressemble-t-il ? est-ce que les mots coulent de sa bouche comme le miel des rayons des ruches ?

Ils vont être en fait plutôt déçus. Yeshoua est déconcerté, il ne s'y attendait pas. Pour lui, il n'y a aucun lien évident entre son expérience et le fait qu'il pourrait être le Messie. Le rôle du Messie a une dimension politique très importante dont il ne voit pas qu'elle puisse découler du rapport qu'il entretient avec cette présence en lui. Il se rend compte que la foule attend quelque chose de lui, mais il ne sait pas trop ce qu'il pourrait leur donner qui réponde à leurs espoirs. Alors il fait comme il peut, il parle de YHWH comme d'un père attentionné et proche. C'est ambigu, ça en dit à la fois trop et pas assez. On se sépare sur ce sentiment mitigé, et chacun rentre chez soi pour respecter les règles du sabbat. Dans l'après-midi, les discussions vont bon train. Que peut-on faire ? Yehohanan est quelqu'un de bien, et s'il a dit ce qu'il a dit sur Yeshoua, c'est qu'il devait avoir raison. Mais franchement, on ne voit pas pourquoi ! Il faut en avoir le cœur net, et pour ça il y a un bon moyen : on va lui demander de faire un signe, un 'miracle', une guérison. Et, le soir venu, c'est maintenant la maison de Shimôn, chez qui était logé Yeshoua, qui se trouve cernée par la foule, venue avec tout ce qu'elle a pu trouver d'infirmes et de possédés...

Inutile de dire que, cette fois, Yeshoua est carrément interloqué. Qu'est-ce que tout ceci a à voir avec son histoire ? Il est partagé entre l'envie de se mettre en colère, et celle d'aller se cacher dans le coin le plus reculé de la maison de Shimôn, à défaut de pouvoir fuir par les toits. Il se calme un peu lorsque son regard tombe sur l'infirme le plus proche qu'on lui ait apporté. Il voit alors la misère de cette personne, il voit la personne, réelle, ce qu'elle endure. YHWH peut-il se réjouir de sa situation ? se peut-il que ce soit là la punition de ses péchés, est-il donc ainsi, celui qui l'habite ? La foule sent son hésitation, une première personne lui lance un "Si tu veux, tu peux !", qui est vite repris par les autres, qui se mettent à scander tous en cœur : "Si tu veux, tu peux ! Si tu veux, tu peux !" Yeshoua n'est plus vraiment tout-à-fait lui-même. Il hésite encore. Il demande à l'infirme : "Tu y crois, toi ?", lequel lui répond que oui, il veut y croire. Dans une incertitude de plus en plus profonde, Yeshoua tend la main vers lui, ne sachant toujours pas ce qu'il va faire, et c'est sans s'en rendre compte qu'il finit par toucher l'infirme. Le contact lui fait reprendre ses esprits, mais c'est pour devenir aussitôt abasourdi : l'infirme n'est plus infirme, il est guéri.

C'est une clameur dans la foule, une confusion indescriptible s'empare d'elle, qui ne trouvant plus les mots pour remercier le ciel, qui prenant tous ses voisins à témoin : aujourd'hui est un grand jour, YHWH a visité son peuple, il s'est souvenu de son amour pour lui et de sa sainte alliance avec les pères ! La suite, chacun la connaît. Tous les infirmes, les possédés, y passent, poussés les uns après les autres devant un Yeshoua cette fois-ci dans un état complètement second. Il est incapable de dire combien ont été guéris cette nuit-là, leurs visages se mélangent dans sa tête, s'il essaie de se rappeler. Tout ce qu'il sait, c'est que la foule a quand même fini par rentrer chez elle, que le calme est revenu autour de la maison, qu'il s'est jeté sur sa couche, mais, que, dès que tout le monde a été endormi, il s'est relevé silencieusement, et s'est enfui dans la campagne. Le lendemain, quand la maisonnée se réveille et constate son absence, les disciples se mettent à sa recherche. Ils parcourent d'abord la ville, demandant dans les maisons, à tous ceux qu'ils rencontrent, si quelqu'un l'aurait vu, saurait où il est ? Kfarnahum n'est pas une grande ville, ils en ont vite fait le tour, et, constatant leur échec, ils doivent envisager de "battre la campagne", aidés en cela par un bon nombre des habitants. C'est que ce n'est pas le moment de le perdre de vue, maintenant qu'on sait que c'est bien lui le Messie.

Lui, ce n'est pas qu'il se cache, ni qu'il les fuient. C'est juste qu'il a un énorme besoin de faire le point. Qu'est-ce qui est en train de se passer, là ? Se pourrait-il qu'il soit effectivement le Messie ? L'idée ne lui avait même pas seulement effleuré l'esprit, jusqu'à présent. Mais maintenant, elle est là, insistante. Il interroge la présence en lui, il se réfugie en elle, aussi longtemps qu'il est nécessaire pour que son esprit s'apaise. Il n'obtient pas de réponse franche, ça ne se passe pas comme ça, dans cette relation particulière qui est devenue sa vie. Mais il se dit qu'après tout, ce n'est pas lui qui a décidé que ces signes se produiraient. Il n'y en a qu'un qui a pu le faire, c'est YHWH. Et, si YHWH l'a décidé, comment pourrait-il s'y opposer, lui ? Ce n'est pas pour autant qu'il se coulerait sans sourciller dans le rôle du Messie ! l'idée lui est vraiment trop étrangère. Mais comment pourrait-il ne pas faire confiance à son Dieu, à la vie ? Quand il finit par être retrouvé, il a donc accepté de jouer le jeu, et c'est de bonne grâce qu'il retourne avec eux au bourg, qui va désormais jouer le rôle de bastion et de base arrière de leur mouvement.

Car c'est un véritable mouvement qui se met en place et s'organise autour de lui. La nouvelle des événements qui se sont produits à Kfarnahum se répand dans toute la région. Des gens se déplacent pour venir se rendre compte par eux-mêmes, mais très vite, aussi, ils demandent que ce soit lui qui vienne chez eux, pour guérir leurs infirmes et leurs possédés. On se lance donc dans de la planification, on établit des itinéraires, plus ou moins un calendrier. Ce sont les disciples qui s'occupent de tous ces aspects un peu terre à terre. Ce n'est pas que Yeshoua n'ait pas le droit de donner son avis, évidemment, mais ces questions de détail ne l'intéressent guère. Il est pris dans l'effervescence qui est en train de faire se lever tout un peuple, comme un levain dans de la pâte. Il s'en réjouit de plus en plus sans réserves. Il ne sait pas où ça les porte, mais quand il voit la joie et le bonheur qui viennent illuminer ces gens dont la vie est souvent dure, quand il les voit redevenir fiers d'eux-mêmes, oublier leur morosité et les tracas de la vie quotidienne, il ne voit pas qu'il devrait avoir honte d'y être un peu pour quelque chose.

De cette époque, un certain nombre de ses paroles nous ont été transmises. En premier, bien sûr, le fameux "Debout, vous, les pauvres, vous qui avez faim, vous qui pleurez, réjouissez-vous, car le Royaume est à vous !" Car s'il n'est toujours pas complètement convaincu d'être le Messie, il y a une chose dont Yeshoua est certain, c'est que tous ces événements ne peuvent avoir qu'une seule signification : que le Royaume est là. Plus seulement proche, comme ils l'annonçaient avec Yehohanan, mais là, à portée de main, visible, manifesté. Les aveugles voient, les sourds entendent, les muets parlent, ce sont des caractéristiques qui ne trompent pas. C'est ce qu'il explique, justement, à quelques uns de ses anciens condisciples, de ceux qui se sont installés au pied de la forteresse où est emprisonné leur maître. Il a entendu parler, jusque là-bas, dans son cachot, de ce qui se passe ici. Ce n'est d'ailleurs pas tellement cet aspect des choses, qui lui pose question, mais d'autres échos lui sont aussi parvenus en même temps, au sujet de son ancien protégé, qui l'inquiètent beaucoup plus : que Yeshoua se laisserait aller, non seulement il ne lui arriverait plus jamais de jeûner, mais il se laisserait même entraîner dans des festins, et, pire encore, il ne refuserait pas d'y lever son verre !

Yeshoua comprend la réaction de Yehohanan. Lui-même, souvent, est pris de vertige, quand il songe à la vitesse à laquelle les choses ont changé. Mais, lorsque le temps des noces est arrivé, est-ce encore celui de l'ascèse ? Va-t-on prendre des faces de carême pour le festin auquel le Seigneur nous convie ? ne serait-ce pas lui faire injure ? Il espère que ces arguments convaincront son ancien maître, mais il sait qu'il ne peut pas l'y contraindre. Il y faudrait, sans doute, qu'il puisse être là avec eux, pour qu'il sente, lui aussi, vraiment, pas seulement par ouï-dire, ce qui se passe. Tel est le raisonnement qu'il se tient, et qu'il lui fait tenir, mais il est vrai que, un peu plus tard, lorsque le rêve éveillé dans lequel ils sont tous entraînés se délitera, il repensera à cet épisode, et se dira qu'il aurait pu lui servir d'avertissement. Mais, pour l'instant, Yeshoua est encore convaincu que c'est bien vers le Royaume qu'ils sont en marche, tous ensemble, d'un même cœur, d'un même esprit.

Yehohanan n'est pas le seul à s'inquiéter de la tournure que prennent les événements. La famille de Yeshoua, aussi, de son côté, a du mal à avaler la pillule. Qu'il les ait quittés pour se mettre à l'école de Yehohanan, ils l'avaient volontiers accepté. C'était pour la bonne cause, pour YHWH. Mais ce qu'il fait maintenant, ça ne ressemble à rien, selon leur opinion. Ils font, en effet, partie de la minorité qui résiste à l'engouement, et, en fait, c'est le contraire qui aurait été surprenant. C'est que eux l'ont connu depuis toujours ! pour eux, il est très difficile d'accepter que le brave Yeshoua qui a été leur fils, frère, beau-frère, oncle, celui qui a été un homme, certes plutôt pieux, certes responsable et sérieux, mais somme toute quand même juste un homme, soit ce que disent les autres, le Messie. Cela leur semble inconcevable. Même qu'il ne soit juste que prophète, ils ne pourraient pas y croire : il n'y a jamais rien eu dans sa vie, lorsqu'il était avec eux, qui pourrait l'accréditer. Il est né, il a grandi, il a travaillé, il a ri, il a prié, avec eux, comme tout un chacun, à tous points de vue.

Et puis, si, du fond de sa prison, Yehohanan a entendu parler de ce qui se passe, on se doute bien qu'il est loin d'être le seul ! Au premier chef, il y a le sanhédrin de Yerushalaim, ce qui s'apparente le plus à une autorité religieuse suprême, qui est en permanence sur le qui-vive dès qu'il est question de Messie. Non pas pour des raisons religieuses : dans leur grande majorité ils ne croient pas que le Royaume puisse être pour demain, ni pour après-demain. C'est qu'ils ont une vue beaucoup plus réaliste que toute cette populace, eux. Ils savent quelle est la puissance de l'empire de Rome, et qu'on ne peut raisonnablement espérer chasser l'occupant d'Israël. Et c'est justement ce qui les inquiète, avec tous ces 'messies' qui surgissent régulièrement à travers le pays, particulièrement souvent en provenance de cette Galilée, bouillon de culture où fermente en permanence l'esprit de révolte. C'est que la "pax romana" leur convient plutôt bien. Ils font, pour beaucoup d'entre eux, partie des grandes familles sacerdotales, de celles dont la fortune et la puissance sont basées sur le système du Temple et de ses sacrifices. Et comme Rome a une politique qui protège les institutions religieuses locales, tout ce que le sanhédrin désire, c'est de rester en bons termes avec l'occupant... À peu près pour les mêmes raisons, il y a bien sûr aussi Hérode, celui qui incarne l'autorité civile en Galilée, celui qui a déjà fait arrêter Yehohanan. Lui non plus n'a aucun intérêt à ce que des troubles éclatent sur son territoire, pour se faire taper sur les doigts par les romains, voire se faire retirer sa charge et exiler, ce qui finira effectivement par lui arriver. Et puis enfin, évidemment, les romains non plus ne sont pas censés jouer les sourds-muets. Même si ce qui se passe en Galilée est du ressort d'Hérode, ils se tiennent quand même au courant de ce qui s'y passe... Toutes ces parties ont donc des 'informateurs', ou faut-il les appeler des espions, infiltrés dans la population, certains peut-être parmi les proches de Yeshoua ?

Celui-ci, comme ses disciples, et comme tout le monde, sont au courant. Ils savent qu'ils sont sous surveillance. Mais les uns, comme Yeshoua lui-même et une partie de ses disciples et de la foule, ne veulent pas en tenir compte : c'est YHWH qui mène la barque, il doit savoir ce qu'il fait, non ? D'autres, plus réalistes peut-être, tablent sur le soutien des zélotes qui, eux non plus, n'ignorent rien de ce qui se passe, et suivent l'évolution de la situation de très près ! Mais pour la famille de Yeshoua, tout ceci est surtout très inquiétant. Ils savent que, s'ils ne font rien, ça va forcément mal finir. Alors, quand ils n'y tiennent plus, un jour où ils savent qu'il est de retour à Kfarnahum, ils s'y rendent, avec la ferme intention de le ramener avec eux, de gré ou de force. Mais ça commence mal, ils n'avaient pas imaginé que ça pouvait être à ce point : il y a tellement de monde autour de la maison de Shimôn qu'ils ne peuvent y entrer ! Alors ils lui font transmettre l'information : s'il vous plait, dites-lui que sa famille est là, qu'elle voudrait lui parler. Le message passe, gagne de proche en proche le cœur de la maison, jusqu'à atteindre son destinataire. Mais, comme pour Yehohanan, Yeshoua ne prend pas garde à leur démarche. Sa famille ne croit pas en lui ? ils pensent qu'il est devenu fou ? c'est triste, c'est regrettable, pour eux, car la vraie famille de tout homme, maintenant, c'est la multitude de ceux qui vont entrer dans le Royaume. Et il ne voit pas ce qu'il peut faire s'ils ne veulent pas en faire partie. C'est ce qu'il leur fait répondre sur le moment, par le même canal de communication. Mais quand la foule finit par se disperser, qu'il peut enfin sortir de la maison, ils ne sont plus là, eux non plus. Le lendemain, il se rend bien dans son village natal, mais c'est une déception pour tous, les habitants sont majoritairement imperméables à son charisme, on ne lui demande pas de guérisons... la situation ne bougera pas jusqu'à sa mort, à laquelle assisteront Maryam et Yakoub, ressassant alors encore et toujours que, ah ! si seulement il avait bien voulu les écouter...

Désormais, toutes les conditions sont réunies pour que puisse éclater la crise entre Yeshoua et ses admirateurs, bien que ni l'un ni les autres ne s'en doutent. Chacun est dans sa logique, mais elles ne sont pas compatibles, comme ils vont s'en apercevoir. Du côté du pool des 'organisateurs', on estime qu'on n'est pas loin d'avoir fait le plein de partisans, maintenant. Ils se sont rendus un peu partout en Galilée, deux par deux. Ils ont sillonné les villages et bourgades, tâtant la température, faisant ensuite venir Yeshoua là où on le demandait le plus, ou là où sa présence avait le plus de chance de faire basculer l'opinion. Ce faisant, ils ont aussi monté un réseau de ceux qui étaient les plus motivés, les plus décidés à agir le moment venu. Parmi les plus proches de Yeshoua, quelques uns, sympathisants de longue date des zélotes, Shimôn, les fils de Zébédée, ont assuré la liaison avec ces adeptes de l'action musclée. Et la décision est prise : il est temps de passer à l'étape suivante. Alors les zélotes mobilisent, les disciples activent leur réseau, le mot d'ordre est transmis à tous : rendez-vous à telle date dans le désert, avec 'armes et bagages'. Dans le désert : comme dans un lieu secret, pas au vu et au su de tous, comme des conspirateurs, qu'ils sont.

Et le mot d'ordre est suivi. Des hommes se mettent en route d'un peu partout en Galilée, et convergent vers le lieu convenu. Les premiers arrivent deux ou trois jours en avance (on dit que ce sont toujours ceux qui viennent du plus loin ?), on s'installe, on plante la tente, allume le feu pour le repas. Et le flot des arrivants continue, on voit bien qu'on va être nombreux, plusieurs milliers. Les organisateurs recensent plus précisément : au moins cinq mille ! c'est un succès, à ce nombre là, il n'y a pas de doute, l'affaire se présente vraiment sous de très bons auspices. Jusqu'à ce que Yeshoua arrive... Il se demandait bien pourquoi, pour cette tournée ci, les disciples l'emmenaient dans le désert : c'est une surprise, lui ont-ils répondu. Mais là, il comprend. Il voit le monde, il voit les armes, même pas dissimulées, il n'a pas besoin qu'on lui fasse un dessin : ils veulent l'emmener à Yerushalaim, à la tête de leur petite armée. Ils veulent le faire reconnaître par le sanhédrin comme étant le Messie. Ils ont largement les moyens de se défaire de la garde du Temple, si besoin, et, bien sûr, ils comptent aussi qu'il va produire quelques miracles à sa façon devant la noble assemblée, pour les convaincre de leurs prétentions. La méprise entre eux est totale. Ils raisonnent en termes de pouvoir, quand lui n'a qu'un Père aimant, certes puissant, mais puissant seulement d'amour, à leur proposer.

C'est la cassure. Yeshoua ne peut absolument pas continuer sur cette voie. Il a pitié d'eux, en même temps, pour le rêve qu'il va briser. Certains sont venus de très loin, perdu plusieurs jours de salaire, voire leur emploi. Ils ont tous consenti des efforts dans leur espoir d'instaurer définitivement le Royaume. Il est déchiré. Il y a de sa faute, dans ce qui arrive. Il s'est laissé porter par la vague, doux rêveur idéaliste, alors qu'il aurait dû garder les pieds sur terre, mieux comprendre la réalité telle que eux la percevaient. Ah ! si, si, si... mais c'est comme ça, il ne l'a pas vu venir, il faut qu'il fasse avec. Alors, il commence par leur parler longuement. Il essaie de leur expliquer pourquoi il ne peut pas adhérer à leur projet, qu'il n'est pas le maître des signes qui s'accomplissent par son intermédiaire, qu'il ne pense pas que le Royaume puisse se conquérir par la force. Ce n'est pas facile, il ne peut guère parler que par négations, il ne sait pas trop lui-même comment définir tout ça. C'est un travail auquel il se tiendra, désormais, jusqu'à la fin de sa vie, mais sans parvenir à un résultat quelque peu probant. En fait, les foules qui l'assaillaient jusque là, où qu'il se rende, vont devenir de plus en plus étiques. Ses disciples vont se mettre à traîner des pieds, restant en arrière sur le chemin, furieux qu'il leur ait fait rater une si belle occasion, et espérant jusqu'à son dernier souffle (et même après, mais c'est une autre histoire) que le nouveau gouvernement, dans lequel bien sûr ils auraient les premières places, pourra quand même s'instaurer.

C'est la cassure, et, après avoir essayé tant bien que mal de leur en expliquer les raisons, et de se les expliquer à lui-même en même temps, Yeshoua voit bien qu'il ne les a pas convaincus. Comment en serait-il autrement, puisqu'il ne sait pas vraiment lui non plus pourquoi ? Alors, il leur propose un symbole sur lequel ils peuvent se mettre d'accord : le Royaume est comme un festin partagé, un repas offert par Dieu. Comme pour ces miracles qui se sont produits depuis le début de l'aventure, c'est lui et lui seul qui donne. C'est à son initiative, personne ne peut les exiger ni l'y contraindre. Il faut se réjouir d'en avoir bénéficié, et lui faire confiance pour nous mener là où nous devons aller par les chemins qui conviennent à ses desseins. Cette fois, c'est un langage que tous peuvent entendre, et ils le mettent en pratique. Ils mangent tous ensemble, comme dans un moment de grâce collective, une parenthèse hors du temps et de l'espace. Oui, c'est un beau moment suspendu entre terre et ciel, qu'ils vivent là, tous ensemble. Et puis, une fois les ventre rassasiés, la digestion commence, quelques objections se remettent à pointer le bout de leur nez... c'est normal, les moments d'exception sont par définition exceptionnels et ne durent qu'un moment. La grogne enfle, on n'osera pas s'en prendre à Yeshoua, mais il est temps de mettre un terme au rassemblement. Il oblige d'abord les disciples à partir. Ils protestent avec énergie, mais il ne les écoute pas : ils sont quand même les premiers responsables de toute l'histoire ! Idem avec les chefs zélotes, et ensuite, progressivement, c'est tout le gros de la troupe qui est invité à regagner ses foyers. Quand les derniers sont partis, on est au soir, et Yeshoua reste seul sur place, à prier.

Tout s'est écroulé ! Alors, il s'est trompé ? depuis qu'ils sont arrivés en Galilée, que les signes ont commencé de se produire, qu'il a cru que le Royaume était arrivé, en tout cela il a fait fausse route ? Cela, au moins, lui semble certain : ce sont ces fameux signes qui ont tout faussé. Eux, les foules, ses 'disciples', ne les ont pris que comme manifestations de pouvoirs, ils en ont été aveuglés. Ce n'est que sur eux que s'est développé cet immense malentendu. Il n'est pas loin de les détester, maintenant, ces miracles que tous lui demandaient. En tout cas, il évitera soigneusement à l'avenir d'être pris pour le magicien de service ! Il ne comprend pas pourquoi ils se sont produits, alors, pourquoi YHWH les a permis, puisqu'ils sont tellement ambigüs, les gens s'y laissent si facilement piéger. Les voies de YHWH sont décidément impénétrables. C'est pourtant le même Dieu avec lequel il vit au plus profond de son être, depuis son expérience quand il était disciple de Yehohanan, le même qui l'emplit d'une paix, d'une confiance, sans limites, et ce sont cette paix et cette confiance qui ont permis que les signes se produisent. Mais il comprend qu'il s'est trompé, qu'il a mis la charrue devant les bœufs. Les signes ne sont que des signes, justement, ce qui est premier, c'est cette expérience qu'il vit. Les gens ont pu, momentanément, accéder à la confiance, en sa présence, et c'est ce qui a permis les signes, mais ils n'ont retenu que ceux-ci. Ce qu'il doit faire, désormais, c'est tout centrer sur la découverte personnelle, de chacun, du Dieu qui nous habite. C'est là qu'est en réalité le Royaume. C'est lorsque "ils n’auront plus besoin d'instruire chacun son compagnon, ni chacun son frère, parce que tous me connaîtront, des plus petits jusqu’aux plus grands", comme l'avait prédit Yirmeyah.

Ces conclusions ne lui sont pas venues instantanément, ni même en quelques heures. Il lui a fallu plusieurs jours de combat contre lui-même. C'était là, pourtant, bien sûr, évident d'une certaine manière, mais cela remettait tellement en cause ce qu'il s'était imaginé jusqu'à présent. Il lui a fallu du temps pour y renoncer. Accepter que, si lui, sans doute, avait trouvé le Royaume, ce n'était pas le cas pour les autres. Cela remettait en cause cette notion telle qu'il se l'était représentée jusque là, telle qu'on la lui avait transmise, telle que les autres se la représentaient aussi, d'un événement collectif, situé dans le temps. Voilà un autre point sur lequel il lui faudrait être prudent, à l'avenir. Il en parlera encore, mais en prenant garde, pour qu'ils comprennent bien qu'ils ne doivent plus le voir de la même façon, ce fameux Royaume. Quant à la figure du Messie, ça, c'est terminé pour lui. C'est un rôle irrécupérable. S'il laisse les gens courir encore après un messie, jamais ils n'entreront dans une démarche personnelle, jamais ils n'iront chercher le Royaume en eux. Il sera obligé, une fois, de se fâcher terriblement avec Shimôn, sur ce sujet, au point de le traiter de Satan, pour cette seule raison qu'il s'obstinait encore à vouloir lui faire endosser le rôle. Mais n'anticipons pas. Pour l'instant, Yeshoua est donc resté plusieurs jours dans le désert à faire tout ce travail de conversion, à se dépouiller des oripeaux dont il s'était top facilement laissé affubler. Il s'est clarifié. Il n'en sait guère plus que ces quelques orientations auxquelles il essaiera de se tenir à l'avenir, mais il sait qu'il devrait maintenant rejoindre les 'disciples', avant qu'ils ne pensent qu'il les a laissé tomber.

De fait, si Yeshoua est tombé de haut, dans cette histoire, que dire des disciples ? Qu'il les ait chassés comme des malpropres, ils pourraient passer dessus, mais qu'il fasse s'écrouler tout leur rêve ! Ils ne comprennent pas : ils se seraient trompés, alors, et Yehohanan aussi : il n'est pas le Messie ? En fait, ils n'arriveront jamais à y renoncer tout-à-fait, jusqu'à sa mort. C'est un moment de grande solitude, pour eux aussi. Ils sont partis parce qu'il les y a obligés, mais ils n'arrivent plus à avancer dans leur vie, elle n'a plus de sens. Le moindre geste, la moindre action, leur demande des efforts surhumains, comme s'ils se battaient contre les élements. Ils rament, ils pédalent dans la semoule. Aussi, quand Yeshoua finit par les rejoindre, leur première réaction est-elle de le prendre pour un mirage, un fantôme. Mais cet instant est vite dissipé : oui, c'est bien moi, me voici de retour. A-t-il eu raison de revenir ? mais aussi, qu'aurait-il pu faire d'autre ? Il lui semble que oui, repartir de zéro avec d'autres n'aurait été qu'une fuite. Et eux, que font-ils encore avec lui ? Plus le temps va avancer, plus il va leur marteler qu'ils se trompent, que le Royaume n'est pas ce qu'ils imaginent, et qu'il ne sera jamais question, pour lui, de prétendre à un quelconque pouvoir terrestre. Alors, excusez, mais en matière de Messie, on ne voit vraiment pas qu'il puisse en résulter quoi que ce soit de bien sérieux ! Et, s'ils le suivront jusqu'à la fin, ce sera en partie par pure amitié pour lui.

Ils se sont donc réconciliés, même si rien ne sera jamais plus comme avant. Dire qu'ils savent où ils vont serait pur mensonge. Yeshoua sait surtout ce qu'il ne veut plus, quant aux disciples, ils passent leur temps à essayer de raccrocher les vieux wagons... C'est alors que Yeshoua a l'idée d'une campagne de prospective à l'étranger. Un des problèmes qu'il rencontre en Israël, ce sont ces attentes trop figées du Royaume et du Messie qui doit l'inaugurer. Les païens n'ont pas ces croyances, peut-être seront-ils plus réceptifs ? Et puis, ça va sortir les disciples de leurs ruminations en boucle... Et c'est parti, ils rejoignent le bord de la mer (la grande, pas le lac de Kinneroth) et suivent la côte vers le nord, à partir de quoi ils vont décrire un grand arc de cercle vers le sud-est en traversant les différentes contrées qui entourent leur Galilée, et retour enfin à Kfarnahum. Du point de vue diversion, ça a plutôt été une réussite. On s'intéressait aux paysages, aux petites curiosités, coutûmes et usages. C'était une parenthèse, une trève. On avait mis de côté les sujets qui fâchent et on faisait comme si rien n'avait changé. Sur le fond, ça a été une déception pour Yeshoua : Royaume ou pas Royaume, Messie ou pas Messie, ne changeaient rien à l'affaire. Dès qu'un signe se produisait – car il n'arrivait pas toujours à les empêcher, c'était plus fort que lui, chaque fois qu'il se laissait émouvoir par la détresse de son interlocuteur ou interlocutrice – c'était bien pareil : on le prenait pour un dieu descendu du ciel, ou un ange, ou quoi que ce soit qui s'accordait à leurs croyances. Non, l'étranger n'était pas une solution.

La période qui suit est une des plus difficiles que Yeshoua aura eu à vivre. Les signes sont sa plaie : les gens savent, il n'y a que ça qu'ils attendent de lui. Maintenant, que se serait-il passé s'ils ne s'étaient pas produits ? peut-être rien, justement. Les signes ont fait sa renommée, ils l'empêchent de se faire entendre, mais sans eux personne sans doute non plus ne l'aurait jamais écouté. Il ne peut pas pour autant céder à leurs sirènes, il ne cesse désormais de le leur dire : "il n'y aura plus de signes", et il s'efforce de tenir parole, dans la mesure du possible. Il s'astreint à ne pas s'apitoyer, par amour pour eux, parce que ce n'est pas une solution, parce que cela les fourvoie sur un chemin dont il est certain, maintenant, qu'il n'est pas le plus important, et en tout cas pas le sien. Les signes ne sont que des accessoires, des à-côtés. Il est bien plus essentiel de trouver ce Dieu qui vit en nous, ce Dieu qu'il appelle papa, pour essayer de leur faire comprendre, pour leur dire que ce n'est plus le Dieu terrible qui se manifeste dans le tonnerre et les éclairs, que ce n'est plus le Dieu extérieur et très loin, très haut dans le ciel. Bien sûr que Dieu reste Dieu, et lui, Yeshoua, reste Yeshoua. Il ne se prend pas pour lui ! ça ne risque pas, mais il est toujours là, c'est une présence qui ne lui fait et ne lui fera jamais défaut. Il n'a aucun doute sur ce point. Alors, que vaut-il mieux : entrer avec un bras ou une jambe en moins dans le Royaume, ou recouvrer la santé mais passer à côté de cette chance unique ?

Il n'y a pas d'hésitation, pour lui. Il serait malhonnête, il faillirait à son honneur et à tous ses devoirs d'homme, en laissant se poursuivre cette folie. Il serait un de ces bergers mercenaires qui n'ont d'autre but que de s'engraisser sur le dos du troupeau. Ah ! oui, il aurait de nouveau du succès, il pourrait gagner tous les royaumes de la terre, sans rien faire, juste en laissant le mouvement suivre son cours. Ce serait facile de se laisser descendre le long de cette pente, mais pourrait-il encore se sentir l'âme en paix, la conscience tranquille ? non, bien sûr que non. Et, évidemment, il ne trouverait plus la présence... ce n'est pas qu'elle l'aurait abandonné, non, ce serait lui qui l'aurait reniée. Mais d'un autre côté, il lui apparaît de plus en plus évident que personne n'entend de quoi il parle ! Il prêche dans le désert, symbolique d'abord, parce qu'on ne le comprend pas, puis de plus en plus réel, parce que les foules se lassent de ce prophète qui n'assure plus le spectacle. Il est toujours fascinant à écouter, il a l'art de vous trousser une petite histoire en quelques mots qui vous fait bien rire, ou vous laisse tout songeur. Mais ça mène à quoi tout ça ? Ce n'est pas ça qui fait bouillir la marmite. Alors, s'il n'a plus rien à proposer qui améliore notre sort, qui nous sorte une épine du pied, ce n'est pas pour lui manquer de respect, mais on a une famille à faire vivre, nous.

C'est dans ces conditions que Yeshoua songe de plus en plus souvent qu'il ne lui reste qu'une solution : se rendre à Yerushalaim. Ce n'est pas qu'il se fasse d'illusions : pourquoi les judéens réagiraient-ils différemment que les galiléens et que les païens ? Mais Yerushalaim reste le centre de sa religion, la ville où se trouve le Temple. Ce n'est pas non plus qu'il accorde encore un grand crédit à ce Temple en tant que lieu où résiderait YHWH : il le sait, le vrai temple, le vrai lieu saint, c'est en chacun de nous qu'il se trouve. Mais Yerushalaim reste aussi la ville où siège l'autorité religieuse suprême, le sanhédrin. Et c'est encore moins qu'il se fasse de grandes illusions sur les motivations des membres de cette assemblée dominée par les sadducéens, par quelques familles de grands prêtres, qui y veillent surtout à ce que leurs intérêts personnels soient bien protégés et continuent de prospérer jusqu'à plus soif. Malgré tout cela, Yeshoua a de plus en plus le sentiment que c'est bien là qu'il doit se rendre maintenant. Il y a sans doute un aspect de défi de sa part quand il envisage cette démarche. De défi, pas tant en direction de ces autorités et de l'establishment : cela en fait partie, évidemment, mais un défi surtout à YHWH, à toute l'histoire de ce Dieu avec son peuple, et au rapport qu'il a avec la présence qui l'habite, lui, Yeshoua. S'il y a un lieu où doit se révéler le fin mot de son aventure, il lui semble que ce ne peut être que celui-ci, Yerushalaim.

Ce ne serait pas non plus complètement sans 'biscuits', qu'il se lancerait dans cette démarche un peu folle de la dernière chance. Il y a son ancien condisciple de chez Yehohanan, celui qui se désignera lui-même comme le "disciple que Yeshoua aimait". Ils se sont revus, à l'occasion de quelques grandes fêtes, et Yeshoua sait que, s'il y en a un seul dans tout Israël qui comprendrait peut-être de quoi il parle, c'est lui. Et lui, de son côté, n'est pas resté à ne rien faire. Il a convaincu quelques unes de ses relations de s'intéresser à Yeshoua, et il les a fait se rencontrer. Dans ce petit cercle qui pourra être mis à contribution, on compte quand même deux ou trois pharisiens membres du sanhédrin. Bien sûr, ils ne feront pas le poids, mais ils pourront toujours s'efforcer de retarder une décision, voire de la rendre plus mesurée. Toujours dans ce petit cercle, dans un autre ordre d'idées, il y a encore un frère et deux sœurs, avec lesquels Yeshoua a des liens profonds d'amitié, et sur lesquels il sait pouvoir compter quand il aura besoin de réconfort moral. Et puis, tout ce petit monde est riche, aussi. Bien qu'éloignés, ils ont régulièrement soutenu financièrement le mouvement en Galilée. Et ils habitent de vastes demeures, dans lesquelles ils pourront, soit simplement être hébergés, soit même se réfugier, se cacher provisoirement, si jamais les choses tournaient vraiment mal. En quelque sorte, il a, lui aussi, sa cinquième colonne, infiltrée au cœur de l'ennemi.

Et puis son idée ne serait pas non plus de se lancer comme ça, n'importe comment, en toute inconscience. Pessa'h approche, la ville va être pleine de pèlerins à craquer, ce qui offre pour lui deux avantages. En premier, que cette foule qui vient de toutes les régions du monde – majoritairement des juifs de la diaspora, mais aussi des païens qui viennent, eux, plus par curiosité – va lui donner une occasion d'être écouté par tout un public auquel il n'avait pas encore eu accès jusqu'à présent. Ce n'est pas à négliger. Certes, leur petit voyage hors des frontières a plutôt été décevant, mais ils n'avaient alors rencontré que des cultures somme toute proches de la leur. Là, c'est tout l'empire qui sera représenté, alors qui sait si, parmi toute cette variété, il ne s'en trouvera pas quelques uns pour être plus réceptifs ? Et, deuxième avantage de la foule : le sanhédrin – qui représente le danger majeur dans cette expédition, car il n'a pas oublié, lui, l'histoire des cinq mille hommes réunis pour le renverser – sera gêné pour lui mettre des bâtons dans les roues. Il y réfléchira à deux fois, avant de lancer sa soldatesque l'arrêter devant un tel concours de monde. Et, s'il s'y décide, l'opération ne sera pas aisée, les soudards se feront remarquer de loin, et il sera alors facile de leur échapper, avec ou sans la complicité de la foule.

Tous ces éléments sont pris en considération, jaugés, évalués, pesés, par Yeshoua, à de nombreuses reprises. Il lui semble que le risque reste raisonnable, et, au moins, que le jeu en vaut la chandelle. Mais il ne peut pas prendre la décision finale comme ça. C'est trop important, il ne s'agirait pas de tout perdre parce que, une seconde fois, il aurait été trop confiant en lui-même, en ses propres capacités. Il ne veut pas se trouver à nouveau piégé parce qu'il aura pris ses désirs pour des réalités. Alors il attend. Il attend que quelque chose se produise, qui lui dise, cette fois-ci avec certitude, que c'est bien là ce qu'il a à faire. Il ne faudrait pas que ça tarde trop à venir, parce que cette inaction pèse de plus en plus aux disciples. Ils sont sans cesse sur son dos, à lui demander quel est le programme maintenant, et à tenter de ramener le sujet de "l'occasion en or" qui a été gâchée, et pourquoi il ne veut plus faire de signes, toujours les mêmes lunes, toujours les mêmes rengaines, à n'en plus finir. Yeshoua tempère, Yeshoua tente une millième fois de leur parler de ce qu'il vit, Yeshoua invente une parabole, une de plus, pour leur faire comprendre, Yeshoua cherche des appuis dans les Écritures, des traces, des prémices, de la manifestation de YHWH comme Dieu proche, intime. Tout ceci lui sert aussi, à lui, lui permettant d'enraciner son expérience dans l'histoire de ses ancêtres, et renforce sa conviction qu'il est bien dans leur continuité. Mais Yeshoua perd aussi patience, souvent. Ils finissent par être tellement lourds, tellement obtus. Alors il les rabroue, on se brouille, on boude, et on se rabiboche vaille que vaille, jusqu'à la prochaine fois...

Et puis enfin l'événement se produit. C'est au cours d'une de ses prières, de ses moments de cœur à cœur avec la présence. Mais cette fois-ci il se passe quelque chose de nouveau. Ils ne sont plus seuls, la présence, le Père, et lui. Il n'est pas seul avec le Père, ou le Père n'est pas seul avec lui, mais ils sont une multitude, tous ensemble unis harmonieusement dans un même mouvement où chacun apporte sa contribution au même but de bien et de paix pour tous. C'est une expérience d'un autre ordre, c'est un autre étage, qui lui confirme au centuple que toute son histoire est bien authentique, que ce qu'il vit est bien le vrai Royaume, qu'il n'est vraiment pas à la poursuite de chimères. Et parmi cette multitude d'esprits avec lesquels il communie, s'il partage plus particulièrement les pensées de deux d'entre eux, ses deux prédécesseurs les plus illustres dans la fonction de prophète, Moshé et Eliyah, c'est de toutes façons le chœur unanime qui approuve son projet. Oui, qu'il se rende à Yerushalaim, et que, là, il porte le témoignage du vrai Dieu, du vrai YHWH, du Père.

Quand il sort de sa prière, il découvre trois de ses disciples, à proximité. Il s'était pourtant soigneusement isolé, il était même monté au sommet d'une des hauteurs des environs. Il se demande s'ils n'ont pas vu quelque chose de ce qui vient de lui arriver, parce qu'ils ont l'air bizarres, gênés. Et puis il se demande ce qu'ils font là, et ils lui expliquent alors que depuis trois jours qu'il avait disparu, ils se faisaient du souci. Yeshoua n'en revient pas : cette prière a duré trois jours !? lui a eu l'impression qu'au contraire elle avait été assez courte, pour une fois... Ils redescendent la montagne, chacun perdu dans ses pensées. Arrivés en bas, nouvelle surprise pour Yeshoua, bien moins heureuse celle-ci, hélas ! Il y a tout un attroupement, autour des disciples restés en bas. Les voyant arriver, tout ce monde vient à leur rencontre, et, quand ils sont proches de Yeshoua, ils se mettent eux aussi à prendre le même air bizarre que les trois autres, en haut. Bon ! cette prière a dû le marquer d'une manière ou d'une autre, mais il ne veut pas s'y arrêter, il leur demande ce qui se passe, et c'est là qu'il découvre le pot aux roses : se disant qu'il avait peut-être disparu, ses disciples n'avaient pu s'empêcher de vouloir jouer aux apprentis sorciers. Un homme était venu avec son fils épileptique pour le faire guérir par Yeshoua, et eux, sachant qu'il refuserait ou rechignerait, s'étaient vantés de pouvoir le faire eux-mêmes ! Bien que sortant d'un moment exceptionnel, il est furieux, jusqu'à quand va-t-il devoir supporter leurs enfantillages ? Il en a de la pitié pour ce pauvre homme, qu'ils ont berné en le berçant de faux espoirs, et c'est le tout dernier signe qui se produit par son intermédiaire. Désormais, il se consacrera entièrement à son nouvel objectif, semer sans se ménager, sans se soucier des fruits qui pourront en résulter. À lui le rôle du témoin, au Père celui de moissonner.

Sitôt de retour à la maison, il annonce aux disciples sa décision. Il va aller à Yerushalaim. Il leur redit bien, comme à de nombreuses reprises déjà, que ça n'a plus aucun rapport avec leurs attentes messianiques : pisser dans un violon aurait sans doute eu le même effet. Les disciples acquiescent, puisqu'il a l'air d'y tenir, mais vu les circonstances, avec le sanhédrin qui n'attend que ça, qu'il vienne se mettre à portée de leurs griffes, ils ne peuvent pas croire un seul instant qu'il se lance dans cette entreprise sans avoir un "plan B". Peut-être craint-il qu'il y ait un traitre parmi eux, ce qui expliquerait qu'il ne veuille pas les mettre au courant de ses véritables intentions ? Eux, en tout cas, ne partiront pas comme ça, la fleur au fusil. Ils reprennent vite fait contact avec leurs correspondants zélotes, pour les mettre au courant : oui, ça y est, ils y vont. Qu'ils mobilisent leurs troupes, mais on doit rester discrets. C'est la nouvelle tactique, investir la ville sans se faire remarquer, et se tenir prêt. Et on reste en liaison pour se tenir au courant de l'évolution de la situation. Et, sitôt le message reçu, les zélotes font circuler le mot d'ordre, et se mettent à converger, eux aussi, vers Yerushalaim.

Il y a discrétion, et discrétion. Il ne s'agissait pas, cette fois, de faire mouvement comme une armée en marche, mais ils ne peuvent s'empêcher de parler à leurs parents ou connaissances qu'ils retrouvent dans la ville. Sous le sceau du secret, bien sûr, de bouche à oreille, à oreille, à oreille, la teneur précise des instructions finit par se perdre. Tant et si bien que, quand Yeshoua et les disciples arrivent aux portes de la ville, c'est pour les traverser au milieu d'une haie d'honneur. Tous ces partisans sont venus manifester, très pacifiquement, en faveur de leur champion... Les disciples se rengorgent, les foules étiques qui les suivaient encore ces derniers temps les déprimaient profondément, et leur aurait presque fait croire qu'ils étaient devenus has been. Ils retrouvent soudainement toutes leurs chances. N'ont-ils pas eu tort de désespérer ? ils vont pouvoir se relancer avec des ardeurs renouvelées dans leur jeu favori, se répartir les places du futur gouvernement. Yeshoua, pour sa part, se serait bien passé de cette manifestation, qui va de nouveau brouiller les lignes de son message. Qu'est-ce que le sanhédrin va penser, après ça ? qu'il vient effectivement contester leur légitimité, qu'il est en train de soulever la foule contre eux, etc... Lui n'a aucune de ces intentions, il veut juste parler du Père. Évidemment que le jour où "ils n’auront plus besoin d'instruire chacun son frère, parce que tous me connaîtront", le sanhédrin n'aura plus de raison d'être. Mais, et d'une, ça ne risque pas d'être demain la veille, et de toutes façons ce n'est pas en changeant de sanhédrin que ça fera avancer les choses. Ce n'est donc pas la démarche qu'il a choisie. Alors il est bien obligé de composer avec ces gens, qui aurait pu les empêcher, d'ailleurs ? L'essentiel est que leur rassemblement reste dans des limites suffisamment pacifiques, pour ne pas provoquer l'intervention de la garnison romaine.

Heureusement, c'est le cas, et ces partisans se montrent raisonnables, ils ne se mettent pas en tête de prolonger leur cortège à l'intérieur de la ville, si bien que c'est comme des pèlerins ordinaires que Yeshoua et les disciples, débarrassés de leurs encombrants afficionados, peuvent gagner le Temple. Ils se rendent d'abord jusque dans la cour d'Israël, l'enceinte réservée aux hommes, pour y accomplir leurs dévotions, puis repassent en sortant par la cour des femmes (ainsi appelée, non parce qu'elle leur serait réservée, mais parce qu'elles ne peuvent pas accéder au-delà, jusqu'à la cour d'Israël), où ils échangent quelques amabilités avec les uns ou les autres, et regagnent enfin la cour des gentils, cette immense esplanade accessible à tout le monde, juifs comme non juifs. C'est donc là que les païens curieux de leur religion, ou simplement attirés par la beauté de l'édifice, doivent s'arrêter. Tout le monde peut y pénétrer, mais ça ne veut pas dire pour autant qu'on puisse y faire n'importe quoi. Pendant des siècles, cette cour, qui ne fait pas à proprement parler partie du Temple lui-même – c'est un espace à ciel ouvert entourant le bâtiment de toutes part, mais quand même un espace clos sur ses côtés par de majestueux portiques à colonnades –, cette cour, donc, était encore considérée comme un lieu sacré. Or, depuis quelques années, le sanhédrin a décidé d'une innovation qui a été très diversement appréciée : désormais, a-t-il dit, le commerce lié à l'activité sacrificielle du Temple pourra se tenir dans cette enceinte. Beaucoup s'en sont scandalisés. C'était pourtant aussi une mesure de bon sens, la prolifération sauvage des étals et des troupeaux dans les ruelles accédant au Temple rendait la circulation des pèlerins semblable à un parcours du combattant. En même temps, évidemment, ce nouveau dispositif permet aussi de mieux contrôler le paiement par tous les boutiquiers de la redevance sur leur activité...

On comprend que Yeshoua n'était pas de ceux qui avaient applaudi. Déjà qu'il n'a pas une grande estime pour ce système des sacrifices, qui est un des piliers, pour ne pas dire la justification principale, du Temple, si en plus l'activité mercantile vient cerner un lieu qui devrait, en tout état de cause, être dédié à la prière... "De l'air !", a-t-il envie de dire, lorsqu'ils sortent du bâtiment, et qu'ils se retrouvent déjà en prise au raccolage des vendeurs. C'est ce qu'il répond, à ceux qui le hèlent : "vous n'avez pas honte ? vous êtes là préoccupés par vos seules affaires de gros sous, à deux pas de la présence de YHWH !" Eux ne se formalisent pas pour autant, ils ont l'habitude. Beaucoup se contentent de lui hausser les épaules, quelques uns lui rétorquent qu'il ne se prend pas pour n'importe qui, à prétendre avoir meilleur jugement que le sanhédrin, et qu'il n'a qu'à aller le leur dire, à eux, et c'est jusqu'à celui-ci, qui n'hésite pas à lui répondre par un geste obscène... Là, Yeshoua finit par voir rouge. Alors il oublie toutes les mesures de prudence qu'il s'était promis d'observer. Il détache les animaux du grossier personnage, et les chasse à travers l'esplanade, ce qui entraîne leur propriétaire à leur suite. Et c'est un effet boule de neigne qui s'amorce. Les marchands voisins du précédent, qui n'ont pas suivi les détails de l'échange, craignent que Yeshoua ne s'en prenne maintenant à eux, ils préfèrent décamper sur le champ, et, de proche en proche, c'est finalement tout le 'marché' qui est pris d'une agitation frénétique. Personne ne sait de quoi il retourne exactement, mais les animaux se mettent à bêler, et roucouler, et caqueter, plusieurs, pris de panique, s'échappent à leur tour. Des hommes courent pour les rattrapper, on entre en collision, des tables de changeurs sont renversées, certains se précipitent pour subtiliser les pièces qui s'éparpillent en roulant dans toutes les directions. Un vrai champ de bataille, auquel la garde du Temple vient mettre bon ordre en renvoyant tout le monde dans ses foyers.

Yeshoua et les disciples, qui n'ont pas fait exception, qui n'y tenaient d'ailleurs pas, ressortent alors de la ville pour se rendre à Bethania, une localité située à moins d'une demi-heure de marche, où résident les amis de Yeshoua, Elazar, Martha et Maryam. Les disciples n'en croient pas leurs yeux quand ils découvrent la taille et les richesses de la demeure du frère et des deux sœurs. Eux, d'habitude si prompts à la fanfaronnade, sont dans leurs petits souliers, et vont y rester tout le long du repas (pris à la romaine, allongés sur des couchettes, un luxe de plus qui les décontenance), malgré la simplicité et les prévenances de leurs hôtes. Mais rien ne pourrait y faire, ils ne sont pas dans leur monde, et ne quittent pas le mode défensif. Aussi, lorsque, à la fin des agapes, auxquelles ils n'ont fait honneur que du bout des dents, par pure politesse, Maryam pénètre-t-elle dans la salle, munie d'un flacon d'une livre de nard ! un parfum de luxe en telle quantité ! et qu'elle se met en devoir d'en oindre soigneusement les pieds de Yeshoua, c'est plus fort qu'eux, il fallait que ça éclate. Ils sont scandalisés. Qu'est-ce qu'ils font ici, eux qui ont toujours vécu pauvres parmi les pauvres ? Ce Yeshoua qui laisse faire un tel gaspillage est-il encore leur Yeshoua ? Lui les comprend, et c'est vrai qu'il trouve aussi que Maryam a exagéré, cette fois, mais il ne peut pas lui en vouloir, non plus. Il sait qu'elle est amoureuse de lui, et la passion porte naturellement à de tels excès, surtout dans leur situation qui n'est pas sans dangers. C'est une déclaration d'amour, qu'elle lui a faite, mais Yeshoua comprend qu'il n'aurait pas dû amener les disciples ici. Il est tard, ils vont finir la nuit sur place, mais pour les suivantes, ils feront comme beaucoup de pèlerins, ils dormiront à la belle étoile, sur la colline des oliviers.

À supposer, bien sûr, qu'il y ait une autre nuit. Car, lorsqu'ils pénètrent à nouveau, le lendemain, sur l'esplanade du Temple, ils y sont accueillis par un comité du sanhédrin, escorté plus ou moins discrètement de quelques gardes, en retrait sous un des portiques. C'est qu'ils sont venus aux aurores, à l'heure où les marchands installent leur commerce, ils ont mené leur enquête sur les événements de la veille, et sont remontés jusqu'à celui par qui tout avait commencé, lequel leur a évidemment donné sa version des faits. Et maintenant, ils veulent entendre ce que Yeshoua a à dire sur le sujet : de quel droit t'en es-tu pris à cet homme ? La prudence commanderait bien qu'il se défende en arguant la provocation de l'autre, mais ne serait-ce pas éviter le fond du débat ? Et puis, l'occasion est trop belle, ils sont le centre de l'attention de tous, il ne va pas laisser passer ça ! Et voilà comment ça a commencé à Yerushalaim. Yeshoua se lance dans la controverse, avec tout son savoir-faire en la matière. La foule converge vite pour ne rien perdre des échanges, dans le comité du sanhédrin figure un pharisien qui reconnaît immédiatement en lui, à sa façon de raisonner, aux arguments qu'il avance, un disciple de son parti, et devient son complice de fait, bref, il joue sur du velours. À un moment, un autre des membres du sanhédrin, un sadducéen, tente bien de faire signe aux gardes de venir l'arrêter, mais c'est trop tard, ceux-ci aussi se sont laissé emporter par l'assaut d'éloquence et font semblant de ne pas voir ou de ne pas comprendre. Quand il prend conscience que tout ceci ne le mènera pas à ses fins, et qu'au contraire il est en train de faire le jeu de Yeshoua en lui offrant un public et une audience imprévus, le comité rompt précipitamment la discussion et se retire.

Ayant dès lors le champ libre, Yeshoua en profite. Il déploie les thèmes qui lui tiennent à cœur, devant cet auditoire qui lui est plutôt favorable pour avoir défié l'autorité méprisée par tous. C'est la première de ses journées d'enseignement dans la capitale. Elle sera suivie d'autres : la nouvelle qu'un rabbi galiléen a défait le sanhédrin et livre un discours original circule vite parmi les pèlerins qui, chaque jour, se rendent alors au Temple en espérant l'entendre. Sur ce premier point, Yeshoua a gagné son pari. Il obtient effectivement, comme il l'avait escompté, d'élargir considérablement son public, de toucher des personnes d'origines diverses et nombreuses. Parmi celles-ci, il constatera que, conformément aussi à ses espoirs, celles qui viennent de la diaspora, ces gens qui vivent depuis plusieurs générations hors d'Israël, sont plus ouvertes et plus proches de comprendre ce dont il essaie de parler, de ce Dieu intérieur qui l'habite. Mais, et encore en accord avec ce qu'il n'avait pas osé espérer, personne non plus ne comprend vraiment. Mais cette fois, il le savait, il ne s'était pas bercé d'illusions, pas comme en Galilée. Peu importe, alors, il dispense, il répand, la parole, les mots, les idées, les images, qui feront leur vie et porteront peut-être leur fruit un jour.

Yeshoua est donc à son affaire, à sa place. Mais ce n'est pas le cas des disciples. Le monde qui vient pour l'écouter, c'est une bonne chose, mais on dirait qu'il ne pense pas à transformer tout ce potentiel en quelque chose d'utile. Il leur parle, il en sort même parfois des qui doivent siffler aux oreilles du sanhédrin, mais c'est tout, ça s'arrête là. Aucun mot d'ordre, aucune directive, pas de plan, pas l'ombre de l'esquisse d'un projet politique. Les disciples ne comprennent pas : ce n'est pas comme ça qu'on change le monde ! Il a gagné une bataille contre le sanhédrin, il ne doit pas s'en arrêter là, il n'a pas gagné la guerre... Ils font le tour des options qui s'offrent à eux. Les zélotes ? on les garde en réserve, il sera toujours temps de se rabattre sur cette solution, mais avant il y en a peut-être une autre qui vaudrait la peine d'être explorée : la facilité avec laquelle Yeshoua s'est tiré du comité qui leur avait été envoyé leur fait imaginer la possibilité d'une voie plus conventionnelle. Après tout, c'est le rôle principal de cet organe, décider de ce qui est orthodoxe et de ce qui ne l'est pas, c'est bien sur la base de ce principe qu'ils l'avaient envoyé, ce comité, et, s'il y a en Israël une instance qui puisse imposer la reconnaissance que Yeshoua est le Messie, c'est eux, le sanhédrin. C'est une procédure à laquelle ils n'avaient jamais pensé jusqu'à présent, tellement est détestable la réputation de cette assemblée, mais, en prenant des précautions, n'y aurait-il pas un moyen de... ?

De quoi exactement, ils ne savent pas. Quelles précautions, de quelles natures, ils ne savent pas non plus. C'est juste une idée, un sentiment, une vague intuition, qui trotte dans leur tête, autour de laquelle ils tournent et retournent, sans parvenir à rien de précis. Ce serait un tel coup d'éclat que de passer par la voie la plus légale qui puisse se concevoir ! Bien sûr, ça ne suffirait pas pour convaincre tout le monde que Yeshoua est le Messie, mais ce serait un avantage de taille, difficile à remettre en cause. Ils explorent donc le terrain de ce côté. Ils ne prennent pas encore de contacts officiels, ils ne formulent pas de requêtes, ils ne s'adressent même pas directement aux membres de l'assemblée, ils prennent seulement la température dans leur entourage, ne serait-ce que pour savoir déjà dans quelles dispositions ils se trouvent vis-à-vis de Yeshoua, s'il y aurait une chance qu'ils écoutent ce qu'il a à dire, qu'ils le laissent s'expliquer, ou si au contraire ils n'en ont rien à faire et que son sort, si jamais ils le tiennent en face d'eux, est plié d'avance. Mais les disciples sont bien de ces provinciaux rustauds que raillent volontiers les judéens, ils croient être discrets, ils ne se rendent pas compte un seul instant de la subtilité du jeu politique dans lequel ils ont mis le pied, du degré de ruse qui compose l'ordinaire de cet aréopage. Ce n'est pas leur monde, ils ne sont pas à leur place, leur démarche est repérée à cent lieues à la ronde, et ils vont se faire mener en bateau dans les grandes largeurs.

Le sanhédrin, en effet, en grande partie, se moque complètement de savoir si Yeshoua pourrait être le Messie ou pas. À côté de ceux qui ne croient même pas à grand chose de leur religion et qui ne sont là que pour des raisons très matérielles et terrestres, une grande majorité d'entre eux ne conçoit pas que le Messie pourrait ne pas être judéen. Les galiléens sont pour eux des mécréants à moitié païens, il n'y a rien qui puisse surgir de ce côté, tous leurs messies qui se manifestent régulièrement depuis chez eux ne sont que des terroristes ou de dangereux illuminés. Et enfin, ces notables judéens sont en relations étroites avec l'occupant, et savent bien qu'il n'y a aucune chance qu'ils puissent les chasser hors du territoire, ni à court, ni à moyen terme. Si, à la rigueur, les disciples étaient tombés par hasard dans l'orbite de l'un des quelques rares pharisiens 'convertis' par l'intermédiaire du "disciple que Yeshoua aimait", les choses auraient peut-être pu se passer autrement. Mais encore aurait-il fallu pour cela qu'ils n'aient pas, depuis toujours, boudé leur ancien collègue de chez Yehohanan ! ils paient donc là, eux aussi, leur tribut à cette concurrence ancestrale et soupçonneuse entre les deux régions, les anciens royaumes du nord et du sud. Car ces alliés de Yeshoua au sein de l'assemblée, dont on a bien compris où allait leur sympathie, vont évidemment être soigneusement tenus à l'écart de ce qui se trame. Non, en fait, les disciples n'ont rien trouvé de mieux que de s'avancer directement dans l'entourage du grand-prêtre, Kaiaphas, en plein dans le clan de Hanan, celui dont il sera dit dans les annales : "Malheur sur moi à cause de la maison de Hanan ! Ils sont grands prêtres, leurs fils sont trésoriers, leurs gendres administrateurs et leurs esclaves frappent le peuple à coups de bâton."

Tout est dès lors en place pour le drame final. On fait dire aux disciples qu'il n'y a pas de problème, on est tout disposé à écouter Yeshoua sur ce qu'il a à dire, on jugera sans partialité de ses arguments, qu'il y a d'ailleurs dans l'assemblée des membres qui lui sont très favorables, bref, on leur dit ce qu'ils veulent entendre. Mais par contre, argumente-t-on, cette rencontre ne pourra avoir aucun caractère officiel à priori. Bien sûr, s'ils sont convaincus, alors ils le feront savoir publiquement, mais, si jamais ce n'est pas le cas, ils ne veulent pas qu'on puisse s'appuyer sur le fait que le sanhédrin a reçu Yeshoua en audience pour donner quelque crédit que ce soit à sa cause. Les disciples flairent évidemment le danger, mais la taille de l'enjeu leur fait passer outre les mesures de prudence élémentaires auxquelles ils auraient dû s'astreindre. Il est donc convenu que l'un d'entre eux guidera discrètement, de nuit, un petit comité délégué par l'assemblée, jusqu'à leur campement, sur la colline des oliviers. Yeshoua fera alors un exposé succinct de ses arguments à ce comité, qui les rapportera à l'ensemble du sanhédrin, lequel décidera alors de l'opportunité de poursuivre ou non les démarches.

Ainsi dit, ainsi font-ils. Un soir, l'un d'entre eux, Yehuda, se rend dans la ville et revient, accompagné du comité, comme convenu. Ce qu'il ne peut cependant remarquer, c'est que, dès qu'ils pénètrent dans le parc, un groupe d'hommes armés, composé pour partie de gardes du Temple et pour le reste de membres de la garde personnelle de Hanan, se glisse aussi discrètement dans leur sillage. Lorsqu'ils arrivent au campement des disciples, les hommes du comité se font indiquer lequel est Yeshoua et le font aussitôt arrêter par les sbires, dont, eux, n'ignoraient aucunement la présence. Les disciples comprennent qu'ils ont été bernés, mais ils n'ont pas le temps d'y réfléchir, les gardes n'ont pas l'intention de se contenter de Yeshoua. Ceux qui en ont sortent les armes qu'ils gardent toujours sur eux, ce à quoi les soudards ne s'étaient pas attendus. Les disciples sont survoltés par la trahison dont ils ont été les victimes. Ils ne peuvent espérer résister, mais au moins, avec relativement peu de dommages, parviennent-ils tous à s'échapper. Et Yeshoua, seul, est emmené. Ainsi commence son dernier jour.

Après leur fuite, les disciples se divisent. Une partie d'entre eux ne veut pas rester un moment de plus dans les parages. Ils sont persuadés que, dès qu'il fera jour, on les recherchera. Ils partent sur le champ pour se mettre hors de portée de leurs ennemis. Les autres sont conscients du danger, mais ne peuvent se résoudre à abandonner purement et simplement Yeshoua. Cependant, ils ne voient pas ce qu'ils pourraient faire. Ils pensent alors subitement au "disciple que Yeshoua aimait" : s'il y en a un qui peut les aider, c'est lui. Ils ont justement pris le repas du soir dans sa maison, ce jour-là. Mon Dieu ! dire que cela ne fait que quelques heures. Ils ont déjà l'impression que c'était à une autre époque, celle du temps d'avant leur incommensurable naïveté. Sera-t-il dit que ce repas aura été le dernier qu'ils aient pris avec lui ? des détails leur en reviennent, auxquels ils n'avaient pas vraiment prêté attention sur le moment : quand il leur a partagé le pain, quand il a fait circuler la coupe, se pourrait-il qu'il ait voulu leur transmettre un message à l'avance, comme s'il savait ce qui allait se passer ? Ce sont des impressions qui leur viennent, pendant qu'ils se dirigent vers le centre de la ville, vers la maison de leur hôte de la veille. Celui-ci, dès qu'il est mis au courant, sait qu'il n'y aura aucun moyen de peser sur les événements. Il connaît bien le sanhédrin, il est lui-même issu d'une de ces 'grandes' familles qui s'en disputent le leadership... Il invite les disciples à rester cachés chez lui, pendant qu'il ira se renseigner. Shimôn insiste pour venir avec lui. L'idée ne lui plaît pas trop, il a toujours fait attention à ne laisser aucun indice qui pourrait le compromettre aux yeux des siens, mais l'heure est trop grave, il ne peut pas s'y opposer.

Et les voilà en maraude de nuit, tous deux, dans les ruelles de Yerushalaim. Ils se rendent en premier à la maison de Hanan. D'après la description des disciples, le fils du sérail a compris qu'il y avait des membres de la garde personnelle du grand prêtre, ce qui signifie que c'est le vieux qui tire les ficelles, dans cette affaire. Il ne se trompe pas, c'est bien là qu'a été ammené Yeshoua. Il est bien connu des serviteurs qui le laissent entrer sans problème dans la cour. Pour Shimôn, ils sont un peu plus surpris, ils voient bien que c'est un galiléen, mais comme il est avec l'autre, ils ne disent rien. Et l'attente commence. Il ne fait pas très chaud, ils se tiennent avec les gardes autour du feu qui a été allumé au milieu de la cour. Ceux-ci aussi manifestent leur surprise de voir Shimôn en ces lieux, mais les choses ne vont pas plus loin, eux non plus ne tiennent pas à mécontenter un fils de grande famille. Au petit jour, finalement, Yeshoua ressort, entravé et sous escorte. Ils traversent la cour et prennent la direction de la résidence du gouverneur romain. En passant, Yeshoua a regardé longuement ses amis, sans un mot, pour ne pas les trahir. Cette fois, c'est vraiment fini, il n'y a plus rien qui puisse le sauver.

Plus tard, le "disciple que Yeshoua aimait" se renseignera sur le déroulement de cette comparution de son rabbi devant Hanan. Il apprendra donc que, comme il l'avait pensé, il ne s'était pas défendu. Il savait que son sort était décidé d'avance. Il s'était contenté de supporter patiemment le pseudo-interrogatoire qu'on lui faisait subir, et avec le plus de vaillance possible les mauvais traitements. Quand on lui demanda s'il était le Messie, il ne le réfuta pas, mais il n'y donna pas non plus son assentiment. Cette question ne le concernait pas. C'était ce que tous voulaient qu'il soit ou qu'il dise, les premiers pour s'en faire leur nouveau veau d'or, les seconds pour pouvoir le condamner. Lui, n'avait rien à dire sur le sujet, il était trop loin de ces préoccupations. Ce qu'il était, ce qu'il vivait, ces gens étaient à jamais incapables de le comprendre. Ce qui intéressera plus le "disciple que Yeshoua aimait" sera d'apprendre pourquoi les conspirateurs l'avaient déféré à l'autorité romaine, plutôt que de l'exécuter eux-mêmes, comme ils en avaient la possibilité en prétendant qu'il avait blasphémé. Lui pensait que c'était justement parce qu'ils n'avaient pas pu prendre Yeshoua en défaut, qu'ils avaient été obligés de recourir à cette manœuvre. Mais ce n'était pas le cas. Ils n'avaient effectivement pas réussi à le piéger, mais c'était de toutes façons une décision qu'ils avaient déjà arrêtée à l'avance, principalement pour deux raisons. D'abord, en procédant ainsi, ils n'étaient pas directement responsables de sa mort, ce n'étaient pas eux qui prenaient la décision finale. Une subtilité qui ne tromperait personne, sauf leur conscience, peut-être ? Et ensuite, en ne se prononçant pas sur le volet religieux, ils coupaient court à toutes les protestations de leur décision qui n'auraient pas manqué de se manifester, ce qui aurait eu automatiquement pour effet de regonfler l'audience en perte de vitesse de ce Yeshoua.

Mais pour l'instant, le voici devant le gouverneur, Pilatus. Ce n'est pas un tendre, celui-là non plus. Brutal, antisémite, il ne fait pas dans la dentelle depuis qu'il a été nommé à ce poste, dans ce pays, au milieu de cette population, qu'il exècre. On lui amène un homme à exécuter, ça ne lui pose aucun problème. On lui dit qu'il se prétend roi, il n'a pas besoin d'en savoir plus, ce sera la crucifixion. Il le livre à ses soldats pour qu'ils le flagellent, c'est la première étape prévue dans le supplice, le hors d'œuvre. Puis ils lui font prendre son patibulum sur les épaules, et en route pour la colline du Golgotha, à l'extérieur des murailles de la ville, le lieu habituel où sont dressées les croix, où les attendent déjà les stipes. En chemin, Yeshoua défaille à plusieurs reprises. Il est pourtant de constitution robuste, mais les soldats, stressés par la fête de Pessah, au cours de laquelle, chaque année, éclatent des troubles, rixes ou autres événements de nature plus séditieuse, se sont défoulés sur lui, il a eu droit au double de coups de fouets que ce que reçoivent ordinairement les condamnés. Mais à chaque fois il est brutalement remis debout, et c'est complètement exténué, au bord de la syncope, qu'il arrive enfin au sommet de la colline. Aussitôt il est entièrement dévêtu, puis allongé sur le dos, les bras étendus perpendiculairement, pour clouer ses mains sur la traverse, qui est alors hissée au sommet du stipes, le corps du supplicié, pendant cette opération, pesant de tout son poids sur les seuls deux clous qui traversent ses mains. Pour finir, un de ses pieds est remonté pour en appliquer la plante contre le poteau, le second est remonté aussi et posé de la même façon, mais sur le premier, et un troisième et dernier clou est enfoncé à travers les deux pieds. Maintenant, il peut pousser sur eux et ses jambes pour soulager la tension sur les mains, les bras, relâcher cette extension qui bloquait sa respiration.

Le "disciple que Yeshoua aimait" est là, maintenu à distance comme les autres badauds venus au spectacle, anonyme au milieu d'eux, impuissant. La famille de Bethania aussi est venue, et quelques autres encore, des femmes, surtout. Aucun des disciples galiléen. Shimôn n'a pas supporté le regard de Yeshoua, dans la cour de Hanan. Il a cru y lire des reproches, il est allé se cacher avec les autres, dans la grande maison insoupçonnable. Dire que Yeshoua souffre serait au-dessous de la réalité. Il est déjà arrivé dans un état limite sur le lieu du supplice, il n'a plus les réserves qui lui permettraient de le faire durer. Il n'arrive plus que très difficilement à faire l'effort de pousser sur les jambes pour permettre à l'air de pénétrer dans ses poumons. Il est exténué, à bout, son esprit se voile, comme s'il perdait conscience, avant de se rendre compte à nouveau qu'il est bien là, mais où exactement ? À un moment, il est pris d'un doute terrible : la présence a disparu ! elle l'avait pourtant encore accompagné jusqu'à ce moment, même à moitié inconscient elle était encore là, et puis plus rien. Il est seul, absolument seul, il a l'impression qu'il aurait donc tout inventé, qu'il a fondé toute sa vie sur une chimère sortie de son seul cerveau, et il meurt silencieusement, sans que personne ne s'en rende compte. Au bout de quelques temps, quand même, les soldats se posent la question. Il ne bougeait déjà plus beaucoup, mais maintenant ça fait trop longtemps. L'un d'eux s'approche, oui, il est déjà mort. Il n'a pas fait long feu, celui-ci ! Et, par acquis de conscience, il lui transperce le cœur de son javelot.

Comme le soir approche, ce sont les amis du "disciple que Yeshoua aimait", ces pharisiens membres du sanhédrin qu'il avait ralliés à la cause de son rabbi, qui détachent alors son corps de la croix et le transportent dans un tombeau. Le disciple lui-même ne peut pas y participer, car il est de famille sacerdotale, mais il suit de près l'opération. On est veille de sabbat, ils n'ont pas le temps de préparer correctement sa dépouille. Ils se contentent donc de la placer sur un grand linceul dont ils ramènent le second pan sur le devant. Ils ont quand même surélevé le menton en glissant dessous un linge enroulé sur lui-même, comme le veut l'usage, pour empêcher la bouche de béer. Ils ficèlent le tout rapidement de quelques bandelettes, puis ils roulent la pierre qui vient obturer l'entrée du caveau, creusé dans le rocher, et ils rentrent hâtivement chez eux, avant que la nuit ne soit tombée. Après-demain, quand le sabbat sera terminé, ils reviendront pour reprendre tous les rites dans les règles. Mais pendant qu'ils s'enfoncent dans une nuit de tristesse et de chagrin, un événement exceptionnel se déroule dans le tombeau : le corps de Yeshoua se dématérialise. Tous les atomes qui le composent redeviennent de l'énergie, retrouvent leur nature originelle ondulatoire, et retournent dans le grand réservoir primordial de l'univers. Le tombeau est désormais vide.

C'est ce que constatent les femmes, venues aux aurores le surlendemain, devançant ainsi les hommes dans cette nouvelle épreuve qui ne laissera pas de les affliger. Après avoir demandé au gardien des lieux de leur rouler la pierre, elles ont eu le choc de leur vie en découvrant que le corps n'était pas là. Toutes dépitées, hésitant entre navrement et colère contre ceux qui ont osé profaner une sépulture, elles vont prévenir les hommes. Le "disciple que Yeshoua aimait" se rend aussitôt sur place, accompagné d'un Shimôn qui, ayant surmonté le plus gros de sa crise de culpabilité, a un peu repris du poil de la bête, au bout de ces deux journées. Quand ils arrivent, le disciple, toujours pour la même raison qu'il ne doit pas se souiller au contact d'un cadavre, reste prudemment dehors, attendant que Shimôn lui confirme ce qu'ont dit les femmes. Shimôn constate qu'effectivement le corps n'est pas là, et le disciple regarde alors à son tour. Et il remarque une chose, à laquelle les autres n'avaient pas fait attention : le linceul, les bandelettes, jusqu'au linge qui avait servi de mentonnière, tout est resté exactement à la place qu'il avait lorsque le corps était encore là, tout est resté comme ils l'avaient laissé lorsqu'ils ont fermé le tombeau l'avant-veille. Seul le corps manque. Mais si c'étaient des pilleurs de tombe, le sanhédrin, des dérangés, n'importe qui, qui étaient venus le dérober, comment auraient-ils pu tout remettre exactement à la même place, et surtout, pourquoi ? quel intérêt ? Il ne parle à personne de ce qu'il vient de découvrir, mais il va y repenser longtemps, tournant et retournant la question dans tous les sens, jusqu'à ce que la seule réponse possible finisse, peu à peu, par émerger en lui.

De retour à la maison du disciple, Shimôn officialise ce que les femmes avaient constaté : le corps a bien été enlevé, on ne sait pas où il a pu passer ni qui a pu faire ça. C'est comme ça, il faudra faire avec. De toutes façons, dans leur situation, ils ne peuvent pas se permettre de mener une enquête, ni d'aller se plaindre auprès des autorités, qui, en plus, sont peut-être à l'origine de cette subtilisation... Puis, quelques jours encore plus tard, comme il ne semble pas qu'ils fassent l'objet de recherches actives, ils se risquent à sortir, et rentrent chez eux, en Galilée. Et chacun s'efforce de se retrouver une place dans la vie. Du côté des galiléens, il faut négocier le retour dans une famille qu'on a quittée depuis des mois, avec en même temps la honte de s'être trompé, d'avoir cru à ce qui s'est révélé n'être qu'un mirage. Devant les leurs, ils reconnaissent tout ce qu'on veut, qu'ils ont été naïfs, bêtes, lâches aussi pour avoir abandonné sans remords leurs responsabilités, mais en eux-mêmes, ce n'est pas si simple. Eux aussi tournent et retournent dans leurs têtes des idées obsessionnelles. Ça, c'est sûr que Yeshoua n'était pas le Messie, mais pourquoi il y a eu tous les signes, alors ? et puis même, sans ça, c'était quand même un mec super, et ils l'aimaient, vraiment. Ils découvrent ça : que ce n'était pas seulement qu'il les subjuguait, qu'il les faisait rêver, qu'ils l'ont pris pour la solution miracle à tous leurs problèmes, mais aussi, simplement, qu'ils l'aimaient. Mais c'est trop tard, il n'est plus là. Ils sont donc dans un travail de deuil, pas tellement d'ailleurs de deuil du vrai Yeshoua, mais bien de deuil de tous leurs fantasmes sur le Royaume, et le Messie, et tout ça, quoi...

Du côté judéen, le disciple ne peut rester longtemps sans s'ouvrir de ses interrogations devant les autres, Elazar, Martha, Maryam, Nakdimon, Yossef. Ils n'y trouvent pas d'explication satisfaisante, mais tous sont convaincus qu'il s'est passé quelque chose de hors du commun. Ils aimaient Yeshoua pour ce qu'il était, comme il était, eux. Ils n'avaient jamais bien courru derrière cette histoire de Messie qui chasserait les romains, non, ils avaient trop conscience de l'improbabilité d'un tel événement. Et guère plus cru à la possibilité de s'en prendre au sanhédrin... Non, ce qu'ils aimaient chez Yeshoua, c'était la finesse de sa pensée, son originalité, aussi. Ils étaient bien convaincus qu'il était en avance sur son temps, qu'il ouvrait un chemin d'avenir. Mais là, avec ça, ça devenait tout autre chose. Ce n'était plus seulement à un homme, qu'ils avaient donc eu affaire. Ils n'avaient pas connu la période des signes, eux, ou si peu, de loin. Là, maintenant, ils touchent de près au mystère. Ils se rendent compte qu'il y a bien plus que ce qu'ils avaient imaginé, que le ciel, ce n'est pas seulement des idées, qu'il peut avoir une réalité bien concrète qui vient bousculer notre ordre terrestre ordinaire.

Et peu à peu, en Galilée, quand ils arrivent au bout du processus de renoncement à leurs anciens rêves, à leurs anciennes conceptions, alors vient progressivement en eux la compréhension de ce que Yeshoua s'était efforcé en vain de leur faire découvrir. Oh ! ils ne le comprennent pas tous de la même façon, au même degré. Ils ne découvrent pas tous la présence en eux, et pour ceux qui le font, ce n'est pas forcément de la même façon que Yeshoua. Mais il se passe vraiment quelque chose, et pour plusieurs d'entre eux, à leur tour, les signes se mettent même à se produire, et ceux-là vont aussi se laisser prendre au même piège que leur rabbi. En Judée, on a compris, maintenant, qu'on avait peut-être jugé un peu vite de la naïveté des galiléens. Une chose est d'avoir entendu parler d'événements surnaturels, une autre chose d'en être témoins. Le disciple entreprend alors le voyage en province, pour retrouver ceux qu'il considère dorénavant pleinement comme ses frères spirituels. Les deux branches héritières se découvrent. Elles ont chacune fini par atteindre une réalité qu'elles n'avaient jamais soupçonnée de Yeshoua. Non, il n'est pas mort, c'est au contraire maintenant qu'il est le plus vivant dans leurs cœurs à tous.