Partage d'évangile quotidien
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Cimetière marin

Lun. 12 Novembre 2012

Luc 17, 1-6 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Jésus disait à ses disciples : « Il est inévitable qu'il arrive des scandales qui entraînent au péché, mais malheureux celui par qui ils arrivent. Si on lui attachait au cou une meule de moulin et qu'on le précipite à la mer, ce serait mieux pour lui que d'entraîner au péché un seul de ces petits. 

« Tenez-vous sur vos gardes ! Si ton frère a commis une faute contre toi, fais-lui de vifs reproches, et, s'il se repent, pardonne-lui. Même si sept fois par jour il commet une faute contre toi, et que sept fois de suite il revienne à toi en disant : 'Je me repens', tu lui pardonneras. » 

Les Apôtres dirent au Seigneur : « Augmente en nous la foi ! » 

Le Seigneur répondit : « La foi, si vous en aviez gros comme une graine de moutarde, vous diriez au grand arbre que voici : 'Déracine-toi et va te planter dans la mer', et il vous obéirait. » 

 

 

Le bébé Moïse, par He-Qi

 

 

voir aussi : La mer dépotoir, Un arbre à la mer !, Scandale

Nous avons ici trois sentences qui n'ont pas vraiment de lien direct entre elles.

La dernière des trois, celle sur la foi, est tout-à-fait suspecte. On sait que, si Jésus a eu du succès, c'est entre autre parce qu'il y avait ces signes qui se produisaient par son intermédiaire, contrairement à un Jean-Baptiste, par exemple. Mais ces signes n'étaient pas non plus du grand n'importe quoi. Les signes se produisaient

1- en réponse à un besoin vital, celui d'un malade ou d'un possédé

2- et parce que la personne concernée manifestait sa foi

3- et parce que Jésus était sensible à ce besoin ("il fut pris aux entrailles") et à cette foi ("il admira la foi de cet homme/femme")

Il nous manque ici déjà le premier élément, le besoin vital de déraciner un arbre pour l'envoyer se planter en mer. Et je doute qu'il puisse y avoir une quelconque raison à une telle opération, quelques soient les circonstances... On nage en plein merveilleux, en plein arbitraire. Il y a quelques cas comme celui-ci dans les évangiles : une pièce d'argent trouvée dans la bouche d'un poisson pour payer l'impôt du temple, un figuier desséché parce que ce n'était pas la saison des figues. On est dans la légende.

La seconde sentence ne nous surprend pas. Le thème en est familier : nous sommes invités à pardonner, inlassablement (le nombre sept est ici symbolique, d'ailleurs Matthieu, dans sa version parallèle, parle de soixante-dix fois sept fois, toujours des 'sept' !) Ce qu'il peut être important de noter, cependant, dans cette version de Luc, c'est la mention du repentir, comme condition du pardon. En fait Matthieu parle plutôt de la gestion des différends entre personnes de la même communauté, où on ne demande pas tant à l'impétrant de regretter que de se soumettre à l'avis communautaire. Luc, lui, nous parle ici de l'aspect personnel du conflit, des torts commis et subis. Il ne s'agit pas seulement de déterminer où est la vérité, il s'agit surtout de rétablir une relation qui a été rompue, entre deux personnes concrètes. Luc ne fait pas intervenir un groupe de deux ou trois personnes pour convaincre le fautif de son erreur, encore moins le 'conseil des anciens', ou l'assemblée toute entière, pour excommunier l'entêté qui s'obstine à ne rien vouloir comprendre. Non, Luc parle seulement du gâchis d'une amitié blessée, et de la condition pour qu'elle puisse se rétablir : un sincère regret.

La première sentence est la plus délicate des trois. Le mot grec σκάνδαλον (skandalon) dont notre 'scandale' français est un décalque direct, traduit un concept hébreu qui a évolué dans le temps. À l'origine, il s'agit d'une pierre ou d'un rocher qui sort en dépassant du sol, sur une route par exemple, et sur lequel on vient trébucher ("de peur que ton pied ne heurte la pierre" dit le psaume). Il est effectivement inévitable que le monde, la vie, offrent des occasions de trébucher. Par la suite, le 'scandale' a évolué de ce simple accident naturel à l'idée de piège, de chausse-trappe, donc d'accident provoqué pour faire tomber. S'ajoute alors encore à la chute la notion d'enfermement. On tend un piège à une personne pour la faire tomber et la capturer, la maintenir, l'emprisonner dans sa chute. Et c'est sans doute là qu'intervient la malédiction de Jésus : il est inévitable qu'il y ait des occasions de chute dans la vie, mais malheur à ceux qui en génèrent volontairement.

Jusqu'ici, cette sentence semble se tenir, c'est assez cohérent. Là où ça se complique, c'est avec le "Tenez-vous sur vos gardes !". Car cette recommandation est plutôt la conclusion de la première sentence que le commencement de la seconde. Il s'agit plutôt de faire attention à ne pas être une occasion de chute, plutôt que d'être prêt à faire des reproches à son frère... La raison pour laquelle la plupart des traductions placent cet avertissement comme introduction de la seconde sentence vient du découpage des versets (il débute le verset qui se poursuit par "si ton frère a commis une faute..."). Mais nous savons que le découpage en versets ne fait pas partie du texte d'origine des évangiles, lesquels ne comprennent même d'ailleurs aucune ponctuation.

Donc, "Tenez-vous sur vos gardes" semble plutôt être la conclusion de la première sentence. Mais nous avons alors un problème de sens d'un autre ordre. S'agit-il de prendre garde à ne pas être victime de ceux qui nous tendraient des pièges ? C'est peu probable, ce serait superflu. Le sens est bien celui de faire attention à ne pas être cause de tels pièges, ce qui voudrait dire qu'il est possible de provoquer la chute d'autres personnes sans l'avoir voulu ! On n'est plus du tout dans la sémantique du 'scandale' au sens traditionnel de la bible, où les choses sont encore assez claires : les accidents 'naturels', ou les pièges fomentés par les 'méchants'. On débouche maintenant sur l'idée de pièges, donc d'actions volontaires, bien intentionnées, mais aux conséquences néfastes bien qu'involontaires. Cette notion est nouvelle dans la pensée juive, mais elle correspond si bien au caractère de l'opposition que Jésus a rencontrée de son vivant, à cette incapacité de ses adversaires à le comprendre, et qui l'amènera à sa perte.

Reste une précision d'importance à débattre. Puisque ce troisième type de scandales, ceux que l'on peut provoquer sans les avoir voulus, est donc involontaire, comment y faire attention ? Comment nous tenir sur nos gardes ? Certes, nous ne pouvons pas maîtriser des conséquences que nous sommes incapables de prévoir. Il ne s'agit donc pas de faire attention à des choses que nous ne pouvons pas connaître, il s'agit d'être prêts à nous en rendre compte le plus rapidement possible. Si nous devons donner un sens au mot 'péché', il est là, c'est tous ces torts dont nous sommes les auteurs sans les avoir voulus. Et nous sommes invités à les reconnaître, le plus simplement, le plus humblement, le plus humainement, possibles.