Querelles d'héritage
Après cela, Jésus se rendit en Judée, accompagné de ses disciples ; il y séjourna avec eux, et il baptisait. Jean, de son côté, baptisait à Aïnone, près de Salim, où l'eau était abondante. On venait là pour se faire baptiser. En effet, Jean n'avait pas encore été mis en prison.
Or, les disciples de Jean s'étaient mis à discuter avec un Juif à propos des bains de purification. Ils allèrent donc trouver Jean et lui dirent : « Rabbi, celui qui était avec toi de l'autre côté du Jourdain, celui à qui tu as rendu témoignage, le voilà qui baptise, et tous vont à lui ! »
Jean répondit : « Un homme ne peut rien s'attribuer, sauf ce qu'il a reçu du Ciel. Vous-mêmes pouvez témoigner que j'ai dit : Je ne suis pas le Messie, je suis celui qui a été envoyé devant lui. L'époux, c'est celui à qui l'épouse appartient ; quant à l'ami de l'époux, il se tient là, il entend la voix de l'époux, et il en est tout joyeux. C'est ma joie, et j'en suis comblé. Lui, il faut qu'il grandisse ; et moi, que je diminue. »
voir aussi : Concurrence ouverte, Vases communicants
Jean l'évangéliste est le seul à dire que Jésus et Jean le baptiste aient baptisé pendant un certain temps chacun de leur côté. Il éprouve d'ailleurs le besoin de préciser : "en effet, Jean n'avait pas encore été mis en prison", comme si justement cela pouvait en surprendre certains, comme si l'opinion générale en son temps était que Jean avait été arrêté plus tôt. Ceci ressemble fort à un procédé qui sert surtout à justifier la tirade de Jean sur l'époux, l'épouse et l'ami de l'époux.
Il faut bien prendre conscience que la succession entre le Baptiste et Jésus n'a pas coulé de source. Déjà ce ne sont pas tous les disciples de Jean qui ont suivi Jésus. Sans doute même n'y en eut-il qu'une minorité, quelques galiléens de la région de Capharnaüm. À ce stade-là, et si Jésus s'était contenté de continuer de baptiser comme Jean, avec le même message, comme il avait commencé par le faire, ça n'aurait pas posé de problème : ils ne représentaient qu'un petit groupe dissident qui ne faisait pas vraiment de concurrence, là-bas dans leur province perdue du nord. La question n'a commencé à se poser qu'avec les signes, les miracles, les guérisons et les exorcismes. À partir de là l'attention des foules s'est détournée de Jean et de ses disciples au profit du nouveau rabbi.
On comprend que les disciples de Jean n'aient pas trop apprécié ! Au regard de l'histoire, deux millénaires plus tard, il est clair qu'ils ont perdu la bataille, mais nous aurions tort d'imaginer que ça ait été aussi évident à l'époque. Le mouvement de Jean ne s'est pas arrêté du jour au lendemain, ni lors de son arrestation, ni même lors de son exécution. Les Actes des Apôtres parlent d'une communauté juive, que les missionnaires chrétiens rencontrent, et qui avait reçu le baptême de Jean ! Sans doute ces gens n'étaient-ils plus trop actifs, au sens qu'ils ne cherchaient plus à convertir d'autres personnes à leurs convictions, puisqu'il semble qu'ils vont facilement accepter le baptême chrétien. Mais on est là dans ce qu'on appelle la diaspora, hors du territoire d'Israël, ce qui nous indique que le mouvement de Jean n'a pas été qu'un petit épiphénomène insignifiant.
Nous trouvons un autre indice de la résistance des disciples de Jean au mouvement Jésus dans les évangiles de Matthieu et de Luc. Tous deux, en effet, nous décrivent un groupe de ces disciples qui viennent interroger Jésus, en principe au nom de leur maître emprisonné. Or l'évangile de Jean ne raconte pas cet épisode, mais à la place nous avons ce texte d'aujourd'hui qui joue bien le même rôle : ce Jésus, "tous vont à lui !" Au moins, ici, les choses sont clairement dites : on est dans la concurrence, la jalousie même. Cela permet aussi à l'évangéliste de faire donner par le Baptiste lui-même une dernière accolade à son émule, de s'effacer complètement derrière son successeur. Selon l'évangile de Jean, cette dissension ne proviendrait donc que des disciples, pas du maître lui-même.
Pour Matthieu et Luc, il n'en va pas de même. C'est le Baptiste qui doute, du fond de sa prison. Nous devons reconnaître que c'est cette version qui est la plus plausible, pour deux raisons. D'abord à cause du fossé qu'il y a eu entre l'enseignement de Jésus et celui de Jean. Entre le "prophète de malheur" – plein d'austérité et de sévérité, celui qui annonce la colère de Dieu – et le chantre de l'amour de Dieu – le bon vivant qui annonce le pardon sans condition –, il y a bien plus qu'une simple différence de style ! On ne comprendrait pas que Jean n'ait pas été au moins interloqué d'un changement aussi radical. La seconde raison tient à la persistance du mouvement de Jean pendant si longtemps. Si réellement il avait, aussi nettement que le prétend le texte d'aujourd'hui, donné son plein assentiment à son successeur, on ne comprend pas alors comment ses disciples auraient pu perdurer en mouvement structuré contre l'avis de leur maître, face à la déferlante du Jésus de la période galiléenne.
Il n'en reste pas moins que Jean fut un très grand prophète. Tout comme Jésus, il fut entièrement au service de son Dieu. Jean a apporté l'individualisation dans les rapports de l'homme à la divinité. Pour lui, on ne pouvait pas se contenter de se réclamer faire partie du peuple élu, on ne pouvait pas non plus se contenter de se référer à la Torah et à ses prescriptions, il fallait entrer dans une démarche personnelle, de cœur à cœur avec Dieu. Telle est la conversion qu'il proclamait. Cependant, l'image qu'il se faisait de ce Dieu était encore celle d'une divinité très lointaine, inaccessible, qui exige que l'homme fasse le premier pas, qui ne donne rien avant d'avoir d'abord reçu. Jean était déjà une révolution, mais Jésus en a été encore une seconde par-dessus. Il n'est pas étonnant que les deux mouvements aient eu à cohabiter visiblement pendant un certain temps, et il n'est pas sûr que, parmi les chrétiens d'aujourd'hui encore, beaucoup ne soient guère plus, en fait, que des disciples de Jean...

