D'un berger à l'autre
Les Apôtres se réunissent auprès de Jésus, et lui rapportent tout ce qu'ils ont fait et enseigné. Il leur dit : « Venez à l'écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. » De fait, les arrivants et les partants étaient si nombreux qu'on n'avait même pas le temps de manger.
Ils partirent donc dans la barque pour un endroit désert, à l'écart. Les gens les virent s'éloigner, et beaucoup les reconnurent. Alors, à pied, de toutes les villes, ils coururent là-bas et arrivèrent avant eux.
En débarquant, Jésus vit une grande foule. Il fut saisi de pitié envers eux, parce qu'ils étaient comme des brebis sans berger. Alors, il se mit à les instruire longuement.
voir aussi : Retraite coupée, Enfin (presque) seuls ..., Pas de répit
Il faut reprendre le cours du récit pour comprendre de quoi il s'agit ici. Il y a peu, Jésus est censé avoir envoyé les douze en missions dans la région. Puis est venu s'insérer le long aparté sur les circonstances de la mort de Jean, et maintenant ces douze sont de retour. Le récit sur Jean apparaît alors comme une façon de meubler pendant le temps supposé des aventures des douze. En même temps, il y a peut-être plus que ce simple besoin de remplir un vide. Si nous nous rappelons, comme nous l'avons vu il y a deux jours, que ces 'missions' se sont sans doute produites en réalité dans les tout premiers temps du ministère de Jésus, juste après l'arrestation de Jean et le retour de toute la bande en Galilée, il est assez logique que le récit de la mort de Jean vienne se placer ici.
Il est même tout-à-fait possible de conclure, si on s'en tient au seul évangile de Marc, que cette toute première période du ministère de Jésus, où ils arpentaient la Galilée 'deux par deux' en ne proclamant, mot pour mot, que le message de Jean, aurait ainsi duré jusqu'à la mort de ce dernier. On aurait donc en ce cas le déroulement suivant : le petit groupe de galiléens qui gravitaient autour de Jean sont rentrés dans leur pays lorsque il a été arrêté. Là ils ont continué à parler autour d'eux de ce que Jean disait, peut-être baptisant eux aussi, jusqu'à ce qu'ils apprennent la mort de leur maître. Et c'est cette mort qui va déclencher la mutation. Jésus s'en trouve profondément ébranlé. C'est un moment de crise qui l'amène à approfondir la révélation du dieu Père qu'il avait eue lorsqu'il était avec Jean. C'est à ce moment que les premiers 'signes' se produisent par son intermédiaire. C'est le début de son propre ministère, original, spécifique, et que l'on connaît.
S'opposant à cette hypothèse, il n'y a en fait qu'un épisode, rapporté par Matthieu et Luc. Tous deux parlent en effet de disciples restés fidèles à Jean et envoyés par lui interroger Jésus, à une époque où celui-ci s'est déjà largement éloigné de la manière Jean. Jean est en fait choqué par tout ce qu'il entend dire au sujet de son ancien protégé. Le fait que cet épisode soit rapporté à la fois par Matthieu et par Luc plaide pour son authenticité, car cela le place dans la source Q dont l'ancienneté vaut, si ce n'est dépasse, celle de Marc. Ceci dit, nous ne pouvons pas non plus simplement raisonner que "cela vient de Q, donc c'est authentique" ! On peut très bien penser que les questions posées par les disciples de Jean à Jésus traduisent seulement leurs propres sentiments. Invoquer l'autorité de leur maître comme étant à l'origine de leur démarche, même s'il était déjà mort depuis longtemps, est un procédé qu'ils peuvent avoir eux-mêmes induit, ou qui peut être imputable à celui qui a composé l'épisode.
Quoi qu'il en soit, au travers de cette mission des douze, Marc nous parle de mutations. Et plus précisément, de la mutation des signes. C'est effectivement un élément essentiel, si on veut comprendre l'histoire de Jésus. Marc les a attribués par anticipation aux Douze, en réalité c'est sans doute par Jésus seul qu'ils se produisaient à cette époque, mais en tout cas ce sont eux qui ont marqué l'émancipation de Jésus, le démarrage de son aventure propre, et de l'aventure de ceux qui l'accompagnaient. Et comme en un raccourci saisissant, Marc va enchaîner maintenant sur l'autre extrémité de la période galiléenne, sur l'autre crise à laquelle aboutira toute cette histoire de guérisons, de libérations, et d'enthousiasme des foules : le grand rassemblement dans le désert, les tentatives pour enrôler Jésus dans une aventure politique, Jésus qui ouvre enfin les yeux sur l'abîme entre ce qu'il pensait transmettre et le niveau auquel tous, à commencer par les douze, en étaient restés.

