Le sens caché des choses
« Si vous m'aimez, vous resterez fidèles à mes commandements. Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur qui sera pour toujours avec vous : c'est l'Esprit de vérité. Le monde est incapable de le recevoir, parce qu'il ne le voit pas et ne le connaît pas ; mais vous, vous le connaissez, parce qu'il demeure auprès de vous, et qu'il est en vous. Je ne vous laisserai pas orphelins, je reviens vers vous.
« D'ici peu de temps, le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez vivant, et vous vivrez aussi. En ce jour-là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, que vous êtes en moi, et moi en vous. Celui qui a reçu mes commandements et y reste fidèle, c'est celui-là qui m'aime ; et celui qui m'aime sera aimé de mon Père ; moi aussi je l'aimerai, et je me manifesterai à lui. »
Jude lui demanda : « Seigneur, pour quelle raison vas-tu te manifester à nous, et non pas au monde ? »
Jésus lui répondit : « Si quelqu'un m'aime, il restera fidèle à ma parole ; mon Père l'aimera, nous viendrons chez lui, nous irons demeurer auprès de lui. Celui qui ne m'aime pas ne restera pas fidèle à mes paroles. Or, la parole que vous entendez n'est pas de moi : elle est du Père, qui m'a envoyé. Je vous dis tout cela pendant que je demeure encore avec vous ; mais le Défenseur, l'Esprit Saint que le Père enverra en mon nom, lui, vous enseignera tout, et il vous fera souvenir de tout ce que je vous ai dit. »
voir aussi : Le troisième larron, Révélations privées, Et un et deux et trois ...
La question de Jude traduit bien l'incompréhension entre Jésus et ses disciples : pourquoi donc Jésus ne veut-il pas dire ouvertement à tout le monde qu'il est le Messie ? C'est ce qu'ils attendent, eux, que Jésus accomplisse un signe qui obligera tout le monde à se rallier à lui, que tout le monde comprenne enfin tout haut ce que eux pensent tout bas : qu'il est celui qui va restaurer le royaume de David. Jésus leur dit qu'il va 'partir' mais qu'il reviendra ensuite vers eux, et ils veulent bien admettre que Jésus doive accomplir quelque action mystérieuse dont ils ne puissent être témoins. Peut-être s'agit-il d'une retraite comme celle qu'il fit au début de son ministère, du temps où il n'était lui-même que disciple de Jean le Baptiste, et dont il revint transformé, capable d'accomplir ces signes qui allaient faire toute sa renommée en Galilée ? Peut-être va-t-il aller dans la diaspora rassembler et ramener des partisans qui s'y sont préparés dans le plus grand secret pour les aider à prendre le pouvoir ? Mais pourquoi donc, alors, ne parle-t-il toujours que de se manifester à eux lorsqu'il reviendra ? Voilà quelle est la question de Jude.
Ces miracles et l'enthousiasme qu'ils ont sucité auront vraiment été le plus lourd fardeau que Jésus ait eu à porter. D'un côté, on peut gager que s'ils ne s'étaient pas produits nous ne saurions peut-être même pas qu'il y a eu un homme qui s'appelait Jésus. Nous pouvons nous faire une idée de ce qu'aurait été sa postérité en prenant en compte ce qu'a été la postérité de Jean le Baptiste : Jean a été un homme de grande influence à son époque, qui a marqué de nombreux esprits, et nous savons qu'il avait encore des disciples plus d'un siècle après sa mort, et sans doute même encore quelques communautés qui s'inspiraient de son enseignement ont-elles subsisté jusqu'à nos jours. Mais nous ne parlons quand même là que d'un mouvement groupusculaire à l'échelle du monde. Eh bien ! c'est là aussi le maximum de ce à quoi auraient pu prétendre les héritiers de Jésus s'il n'y avait pas eu les miracles. Ce n'est pas un jugement sur la qualité des enseignements de l'un et de l'autre : si la vertu faisait recette, il y a longtemps que le monde ne serait plus ce gigantesque champ de bataille que nous savons ! Mais c'est un appel à savoir discerner ce qui était essentiel dans le message de Jésus, à la fois signalé, mais aussi refoulé, obscurci, masqué, par ces manifestations extraordinaires.
Toutes les traditions spirituelles se rejoignent pour dénoncer ce danger des signes. Les signes ne sont justement que des signes, d'autre chose, mais nous sommes aveuglés par eux et nous ne voyons qu'eux. Si des malades ont pu être guéris, des possédés exorcisés, au contact de Jésus, cela ne signifiait qu'une chose : que Jésus était entré dans une relation profonde et vraie avec celui qu'il appelait le Père, et cela ne devrait susciter qu'un seul mouvement en nous : nous mettre nous aussi en recherche du Père. Là est tout, et le seul, enseignement de Jésus : faites-en l'expérience par vous-mêmes, découvrez chacun votre chemin vers Dieu en vous, et non pas : suivez-moi, nous allons prendre la place des sadducéens et bouter dehors les romains, ni : allez à la messe, confessez-vous et obéissez, et vous vivrez éternellement... Ce n'est pas pour dire que les religions qui se réclament de Jésus soient à rejeter en bloc, pas plus que Jésus ne l'a fait vis-à-vis du judaïsme de son temps, mais que les religions ne sont pas le but du chercheur de Dieu pas plus que les gammes ne sont celles du pianiste.

