Pêcheurs un jour...
Or, comme la foule le pressait pour entendre la parole de Dieu, et que lui se tenait au bord du lac de Gennésareth, il voit deux bateaux qui se tenaient au bord du lac : les pêcheurs en ont débarqué, ils rinçaient les filets. Il monte dans l'une des barques, qui était à Simon. Il le prie d'avancer un peu, loin de la terre. Assis, de la barque il enseignait les foules.
Quand il a cessé de parler, il dit à Simon : « Avance vers le grand fond, et larguez vos filets pour la pêche. Simon répond et dit : « Maître, la nuit entière nous avons peiné, et nous n'avons rien pris. Mais, sur ton mot, je vais larguer les filets. » Ce qu'ils font, et ils capturent une grande multitude de poissons, et leurs filets craquaient ! Ils font signe à leurs associés dans l'autre barque de venir les aider. Ils viennent, et remplissent les barques, toutes les deux, à les faire sombrer.
Ce que voyant, Simon-Pierre tombe aux genoux de Jésus et dit : « Sors d'auprès de moi : Je suis un homme pécheur, Seigneur ! » Car un effroi l'a envahi, et tous avec lui, pour la pêche des poissons qu'ils ont pris. De même Jacques et Jean, fils de Zébédée, qui étaient des coéquipiers de Simon. Jésus dit à Simon : « Ne crains plus. Dès cet instant, ce sont des hommes que tu pêcheras vvants ! »
Ils font aborder les barques sur la terre, ils laissent tout, et le suivent.
voir aussi : La foi du pêcheur, De fil en aiguille, Pêche au gros
Luc place maintenant, après l'épisode à Nazareth et la journée type de Capharnaüm, l'appel des premiers disciples. Il nous le rapporte ici, proche des débuts, mais on comprend au contexte que Luc ne prétend pas que cela se passe le lendemain de la journée à Capharnaüm. C'est "un jour", ou "une des fois", où la foule se faisait pressante, que... Marc, et Matthieu à sa suite, ont tenu à situer cet appel avant même toute autre action de Jésus. Avant la journée inaugurale de Capharnaüm, pour Marc. Lorsqu'il décide de commencer sa prédication, pour Matthieu. Quant à Jean, pour sa part, il tient que Jésus n'a pas appelé ses disciples, ce sont eux, lorsqu'ils étaient tous, y compris Jésus, disciples du Baptiste, qui ont voulu le suivre. On se demande alors qui a raison, pourquoi une telle différence entre les versions des uns et de l'autre ? Pourquoi Jean tient-il à dire que Jésus n'a jamais appelé Pierre, André, Jacques, Jean, et les autres, ou pourquoi les synoptiques tiennent-ils à dire le contraire ?
Il faut, ici, se souvenir de l'antagonisme qui existe entre la communauté johannique, d'une part, et les autres communautés. Que le "disciple que Jésus aimait", à l'origine de la communauté johannique, est un judéen, tandis que Pierre, André, etc..., sont des galiléens, et que les évangiles synoptiques se réclament plutôt d'eux. Dans la guéguerre qui oppose l'une aux autres, un argument peut avoir beaucoup de poids : la légitimité. Les johanniques font valoir la qualité de leur fondateur : le disciple que Jésus aimait, on peut difficilement trouver mieux ! Les autres se trouvent alors plutôt embarrassés, avec un Pierre soupe au lait et gaffeur comme pas deux, un Jacques et un Jean qui ne se mouchent pas avec le dos de la cuiller... c'est nettement moins reluisant ! Les galiléens devaient trouver quelque chose, d'aussi irréfutable que l'amour de prédilection de Jésus pour ce hiérosolymitain de malheur, et c'est ce qu'ils ont trouvé de mieux : c'est Jésus lui-même qui en a décidé ainsi, c'est Jésus qui a voulu expressément que Pierre, Jacques, etc..., le suivent, dès les débuts. Nous voyons donc aussi pourquoi Marc, et Matthieu, ont voulu placer cet appel comme tout premier acte public de Jésus, et pourquoi Luc, qui est quand même moins concerné que Marc et Matthieu par cette légitimité (Paul, le fondateur des communautés dont est issu Luc, n'avait pas connu Jésus et se réclamait de sa rencontre mystique avec lui sur la route de Damas), lui donne moins d'importance qu'eux, en le plaçant après les deux journées de Nazareth et Capharnaüm, et d'autres encore éventuelles.
Par contre, Luc seul accompagne cet appel d'un signe, la "pêche miraculeuse". Et curieusement, on ne trouve de version parallèle de cette pêche miraculeuse que chez Jean, mais lui la situe bien plus tard, très très tard : après la résurrection (Jean 21) ! Nous serions donc tentés de nous demander à nouveau : qui a raison ? Y a-t-il eu ou pas pêche miraculeuse, et quand ? Cependant, la question cette fois-ci ne se pose pas dans ces termes. Cette pêche fait partie de cette catégorie de miracles qu'on appelle les miracles sur la nature, qui sont presque toujours des signes très spectaculaires, mais qui n'ont en fait pas de fonction annonciatrice du Royaume comme les guérisons-exorcismes. Les guérisons, en effet, témoignent de la libération concrète de personnes. Leur changement d'état est, plus qu'un signe, une réalité : elles se trouvent ainsi réellement intégrées au Royaume en cours d'inauguration. Les miracles sur la nature ne peuvent pas du tout prétendre à une telle réalisation. Ils sont des symboles, forts, mais seulement des symboles. Ils sont censés marquer les esprits, mais ils ne font pas, en eux-même, advenir le Royaume, ils n'en sont pas un élément constitutif. Pour cette raison, on ne peut pas considérer que les miracles sur la nature soient des événements qui ont vraiment eu lieu. Ce sont des paraboles, le plus souvent chargées d'une signification théologique très forte, mais seulement des paraboles.
Ceci ne nous dit pas pourquoi Marc, et Matthieu à sa suite, n'ont pas le récit de la pêche miraculeuse. Marc et Matthieu sont pourtant ceux qui rechignent le moins avec le merveilleux, prêts même à en rajouter, alors que Luc est beaucoup plus réservé sur le sujet. On peut en déduire que le récit ne figurait pas dans le matériau dont Marc disposait, ni sans doute dans la source Q, que Matthieu et Luc connaissaient mais pas Marc. Mais on doit aller plus loin. Luc n'a pas hésité à supprimer de tels miracles sur la nature du texte de Marc, qu'il avait à sa disposition (la marche sur les eaux, la seconde multiplication des pains, le figuier desséché). S'il a tenu à conserver celui-ci d'une source que lui seul connaissait, ce ne peut être que pour ne pas laisser se perdre une tradition que les autres n'avaient pas. Et ceci signifie aussi avec une très grande probabilité que cette tradition situait cette pêche dans cet épisode de l'appel des disciples, car Luc a aussi cette caractéristique de respecter l'ordre des événements tel qu'il les trouve dans ses différentes sources. Si Luc avait trouvé la pêche miraculeuse racontée comme se situant après la résurrection, c'est là qu'il l'aurait rapportée.
Jean, enfin, ne pouvait évidemment pas rapporter cette pêche miraculeuse avec un appel des disciples qui n'a pas eu lieu ! Alors pourquoi la trouve-t-on quand même chez lui, et à ce moment-là ? Il faut d'abord remarquer que le chapitre vingt-et-un de Jean est un ajout postérieur. L'évangile se terminait d'abord avec le chapitre vingt. Et ce chapitre supplémentaire a cette caractéristique de se dérouler en Galilée. Les apparitions de Jésus ressuscité rapportées par Jean dans le chapitre vingt se situaient toutes en Judée. Le chapitre vingt-et-un apparait donc comme un effort de conciliation de la communauté johannique à l'égard des galiléens, pour leur concéder que c'est aussi à eux que Jésus est apparu après sa résurrection. Ce chapitre comprend en outre une sorte de reconnaissance du rôle spécifique de Pierre comme 'chef' de l'Église, qui a dû certainement coûter très cher aux johannites. Dans ce contexte, la reprise de la pêche miraculeuse peut faire office de parfum de l'appel des disciples à la mode synoptique, c'est une évocation qui sous-entend qu'on concède aux galiléens un genre de légitimité, mais après coup (après la résurrection), au repêchage (c'est le cas de le dire). Jésus est allé les repêcher, comme il est allé repêcher Pierre, après son triple reniement, rappelé au cœur de sa vocation de pasteur de ses frères.

