Partage d'évangile quotidien
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Des femmes qui comptent

Ven. 20 Septembre 2013

Luc 8, 1-3 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

Or, par la suite, il pérégrinait à travers ville et village, clamant, annonçant la bonne nouvelle du royaume de Dieu et les douze avec lui, et certaines femmes guéries d'esprits mauvais et d'infirmités : Marie, appelée la Magdaléenne, de laquelle sept démons étaient sortis ; Jeanne, la femme de Chouza, l'intendant d'Hérode, Suzanne, et d'autres, nombreuses, qui les servaient de leurs biens. 

 

 

Après la résurrection, par He-Qi

 

 

voir aussi : Gouvernement et intendance, Le premier cercle, Les chiens aboient ...

Voilà une information étonnante que nous donne Luc, comme ça, au passage, presque mine de rien. Remarquons sa formulation progressive : d'abord le classique, ce que nous savons largement par ailleurs, que Jésus allait de bourg en bourg, qu'il proclamait la 'bonne nouvelle', accompagné des douze. Jusqu'ici, rien que de bien connu. Et puis une petite précision : quelques femmes aussi, avec les douze, mais on comprend tout de suite pourquoi, c'est parce qu'elles avaient été malades, possédées, et que Jésus les a guéries. Les pauvres ! on ne peut évidemment pas leur en vouloir de s'être attachées à leur sauveur. On sait ce que c'est, ces femmes qui ont été mises au ban de la société par leur affection, se seraient retrouvées autant seules et perdues, n'ayant plus de proches ni d'attaches, si Jésus ne leur avait pas permis de les suivre. Tel est certainement le cas de la première citée : cette Marie, sept démons sont sortis d'elle ! Vous vous rendez compte ? Et on continue : une Jeanne, maintenant. Ah ! on nous dit qu'elle est la femme d'un certain Chouza, lequel est un intendant d'Hérode. Tiens ! c'est vrai que celle-ci n'est peut-être pas si paumée que ça, mais peut-être aussi que ce mari a profité de sa maladie pour la répudier, ça arrive aussi. Et puis on continue, voici une Suzanne encore, et encore d'autres, et même nombreuses (beaucoup, en grec). Le texte original le dit bien dans cet ordre : "et Suzanne", "et d'autres" "nombreuses". Luc a ciselé tout ce passage. Notons que s'il a parlé au début de femmes qui avaient été "guéries", rien ne nous oblige à penser que les "autres, nombreuses" en font partie. La phrase peut très bien se lire des deux façons : "les femmes guéries sont Marie, Jeanne, Suzanne et d'autres nombreuses", ou aussi "des femmes guéries, telles Marie, Jeanne et Suzanne, et d'autres (qui n'ont pas eu besoin de guérison pour s'attacher à Jésus) nombreuses". Et pour clore le tout, la précision qui tue : elles les aidaient de leurs biens.

Honnêtement, vu le contexte, Luc n'aurait pas pu faire mieux pour nous dire, au-delà de la langue de bois, ce qu'il en était réellement. Mais regardons d'abord de plus près cette notation finale : elles les 'aidaient' ou 'assistaient' ou 'servaient'. Le mot ici est διακονέω (diakoneó), c'est le mot qui a donné notre 'diacre', 'diaconat'. Est-ce vraiment un hasard ? Ceci nous évoque en tout cas bien plus qu'un service purement matériel ! Et l'autre mot : de leurs 'biens'. Là c'est ὑπάρχω (huparchó), qui certes parle souvent de possessions, plutôt dans le domaine de l'avoir donc, mais qui parle tout autant aussi de capacités, de dons... Pour mieux respecter toutes les significations possible du mot, on pourrait sans doute le traduire ici plutôt par 'moyens', ou 'ressources'. Il y a donc pour le moins une pluralité de lectures possibles à la nature de la participation de ces femmes à la mission de Jésus de son vivant. Et pour en revenir à l'ensemble de cette longue phrase de Luc, il est certain qu'il l'a soigneusement modelée, agencé sa construction, pesé et choisi ses mots, pour qu'elle soit politiquement correcte au regard du postulat dominant (le groupe des douze comme autorité suprême du christianisme en gestation), tout en permettant à ceux qui le veulent de comprendre une toute autre réalité : il n'y avait pas que les douze qui accompagnaient Jésus dans son ministère galiléen, mais aussi des femmes, et ces femmes y participaient autant, dans tous les domaines. Oui, il est possible qu'elles aient prêchées, elles aussi, et exorcisé, et guéri, selon leurs capacités, chacune.

Évidemment Luc ne dit pas ça explicitement ! Chacun peut entendre ce qu'il veut. Supposons que ces femmes n'avaient que le rôle de souteneuses, j'emploie volontairement ce mot car c'est ainsi qu'ils devaient le ressentir si tel était le cas. Il est quand même curieux que personne n'en fasse la remarque, que c'était une situation absolument anormale que ce soient des femmes qui détiennent les cordons de la bourse. Si ç'avait été des hommes qui aient joué le rôle de mécènes du mouvement Jésus (et il est bien possible qu'il y en ait eu aussi, notamment les riches amis judéens de Jésus qu'étaient le "disciple que Jésus aimait" ou la famille de Béthanie, pour ne citer que ceux dont nous soyons sûrs qu'ils étaient aisés), ils pouvaient l'accepter, c'était une façon de répartir les rôles au service de la même cause, les 'disciples' les mains dans le cambouis, les autres fournissant le nerf de la guerre. Mais que ce soient des femmes, qui non seulement aient elles aussi tout quitté pour la vie sur les routes avec Jésus, mais à qui ils doivent de plus leur subsistance matérielle : ç'aurait été le monde à l'envers, personnellement je ne crois pas qu'ils auraient pu le supporter, tels qu'on les voit par ailleurs, tellement fanfarons et ne doutant de rien.

Une dernière réflexion : dans les Actes, Luc parle des premières communautés comme "mettant tout en commun". C'est un bel idéal de vie, bien sûr. Bien sûr aussi, c'est un idéal, c'est-à-dire que c'était peut-être ce vers quoi tendait cette communauté dont il parle, à quoi elle s'efforçait de parvenir avec plus ou moins de bonheur (il nous parle d'ailleurs sans détours d'au moins un cas de fraude, il devait bien y en avoir d'autres), car on sait bien aussi qu'il n'y a pas eu 'un' christianisme, 'une' communauté, desquels toutes les variantes ultérieures seraient descendues, mais que, dès les débuts, il y eut une pluralité, sinon une multitude, de christianismes et de communautés, et qu'il est donc certain que la belle description de Luc ne pouvait en tout cas pas être une généralité. Bref, Luc parle plutôt d'une tendance, qu'il a idéalisée comme si elle était la réalité. Cette mise en commun des "biens" semble donc un thème qui lui tient à cœur, un critère important à ses yeux, qui manifeste concrètement la vie dans l'Esprit. On peut difficilement imaginer que Luc ne pensait pas aussi à cette dimension de la vie spirituelle en nous décrivant ces "femmes qui les aidaient de leurs biens".