Joie sans mélange
Ils s'approchaient de lui, tous les taxateurs et les pécheurs pour l'entendre. Les pharisiens aussi bien que les scribes murmuraient en disant : « Celui-là accueille des pécheurs et mange avec eux. » Il leur dit cette parabole :
« Quel homme parmi vous, ayant cent brebis, s'il a perdu une seule d'entre elles, ne quitte les quatre-vingt-dix-neuf dans le désert, pour aller après la perdue jusqu'à ce qu'il la trouve ? Quand il a trouvé, il la pose, joyeux, sur ses épaules. Il vient au logis, il convoque les amis et les voisins et leur dit : "Réjouissez-vous avec moi, parce que j'ai trouvé ma brebis, la perdue !" Je vous dis : Ainsi il y aura joie dans le ciel sur un seul pécheur qui se convertit, plus que sur quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de conversion !
« Ou quelle femme, ayant dix drachmes, si elle a perdu une drachme, n'allume une lampe et balaie la maison, et cherche avec soin jusqu'à ce qu'elle trouve ? Quand elle a trouvé, elle convoque les amies et voisines. Elle dit : "Réjouissez-vous avec moi, parce que j'ai trouvé la drachme que j'avais perdue !" Ainsi, je vous dis, il y a joie en face des anges de Dieu, sur un seul pécheur qui se convertit ! »
voir aussi : Les bons comptes, Un seul être vous manque ..., Irréversibles, Petit troupeau
Matthieu a aussi la deuxième péricope du texte d'aujourd'hui, la parabole de la "brebis perdue", mais il l'applique à un contexte différent. Il la situe après un discours stigmatisant ceux qui pourraient être "occasion de chute pour un seul de ces petits qui croient en moi", c'est là qu'il raconte la parabole de la brebis perdue, qui représente donc pour lui un 'chrétien' qui a été trompé et égaré par la faute de plus grands ou plus forts que lui, et que Dieu va donc rechercher. Matthieu applique la sollicitude de Dieu à ceux qui se sont convertis à Jésus. Le sens de la parabole pour Luc n'est, dans le fond, pas très différent. Si on pense à sa malédiction contre les scribes qui "empêchent d'entrer" dans le Royaume (Luc 11, 52), il semble bien qu'il considérait là aussi qu'il y avait une responsabilité de ces "grands ou forts" à ce que ceux qu'ils appelaient 'pécheurs' soient encore dans cet état. C'est la même idée générale, mais appliquée au peuple de la première alliance. Inutile de préciser que c'est Luc qui est certainement le plus proche de la parabole originale sur ce point.
Ceci dit, Luc n'insiste pas, ici, sur cette dimension du 'pourquoi' : pourquoi le pécheur est-il pécheur, pourquoi la brebis s'est-elle perdue, pourquoi la drachme a-t-elle disparu ? S'il nous a dit, ailleurs, que Jésus considérait que les autorités religieuses, ceux qui devraient guider leurs semblables, avaient une responsabilité dans le péché de leurs frères, ce n'est pas de cet aspect dont il veut parler ici. Ces deux petites paraboles, de la brebis et de la drachme perdues, ne sont là en effet que comme introduction à un de ses chefs d'œuvre, qui va suivre juste après : la parabole du père aux deux fils, qu'on appelle souvent la parabole du fils prodigue. Dans cette parabole, ce sont effectivement les mêmes mots 'perdu/trouvé' qui sont utilisés pour parler de ce fils parti avec sa part d'héritage : "moi, ici, je suis perdu" se dit-il quand il se met à réfléchir à sa situation (Luc 15, 17). Et le père, à deux reprises, confirme : "mon fils était perdu, et il est (maintenant) trouvé" (Luc 15, 24 et 32). On ne peut donc pas séparer ces trois paraboles, de la brebis, de la drachme, et du fils, perdus puis trouvés.
Reste cette affirmation, qu'il y aurait plus de joie pour un seul pécheur qui se convertit que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'en auraient pas besoin. Oui, si nous en restons à l'analogie, il est certain que l'homme, ou la femme, qui ont retrouvé ce qu'ils avaient perdu n'ont pas autant de raisons de se réjouir des brebis ou des drachmes non perdues. Et comme nous avons tendance à penser que "les pécheurs, ce sont les autres", nous trouvons là une certaine injustice : faut-il donc que nous prenions nos cliques et nos claques pour que Dieu se préoccupe un peu de nous ? Pourtant, la joie dont parlent nos paraboles, n'est pas celle de la brebis ni de la drachme perdues ! elles, elles ont été retrouvées, mais l'histoire ne nous dit rien de leur sentiment. Peut-être même la brebis a-t-elle fini en méchoui pour célébrer l'événement, et la drachme a-t-elle servi à financer les dépenses de la fête ? Car c'est là aussi le point commun aux trois histoires : elles se finissent dans une fête par laquelle celui qui avait perdu veut faire partager sa joie à tous, sans exclusive. Que le fils aîné ait refusé d'y prendre part le regarde. Mais si nous nous considérons vraiment comme de ceux qui "n'ont pas besoin de conversion", pourquoi alors ne nous sentons-nous pas emportés par la joie dans le ciel pour le pécheur repenti ?

