Premiers pas
Après que Jean a été livré, Jésus vient dans la Galilée. Il clame la bonne nouvelle, de Dieu. Il dit : « Le temps est accompli : Proche est le royaume de Dieu ! Convertissez-vous ! Et croyez en la bonne nouvelle ! »
Passant au bord de la mer de la Galilée, il voit Simon, et André, le frère de Simon. Ils jettent l'épervier dans la mer car ce sont des pêcheurs. Jésus leur dit : « Venez derrière moi ! je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes. » Aussitôt, ils laissent les filets, ils le suivent. Il avance un peu. Il voit Jacques, celui de Zébédée, et Jean son frère : eux aussi, dans la barque, réparent les filets. Aussitôt il les appelle. Ils laissent leur père Zébédée dans la barque avec les mercenaires. Ils s'en vont derrière lui.
voir aussi : Ici et maintenant, Première fournée, Débauchés, Recrutement
Nous entrons dans ce que la liturgie catholique appelle le "temps ordinaire", c'est-à-dire les périodes qui ne sont ni celle autour de Noël, ni celle autour de Pâques. Ce qui nous intéresse, ici, c'est que pendant ce temps ordinaire, le lectionnaire nous propose une lecture à peu près suivie des évangiles synoptiques. Et nous commençons donc par Marc, celui qui est considéré comme le plus ancien des trois. L'enchaînement avec la semaine dernière ne tombe pas trop mal, puisque nous voici avec le commencement du ministère public de Jésus.
Marc, donc, dit clairement que la raison pour laquelle Jésus a commencé son ministère personnel, distinct de celui de Jean, fut l'arrestation de ce dernier par Hérode. Marc ne dit pas explicitement qu'auparavant Jésus fut disciple de Jean, qu'il baptisait sous sa responsabilité, mais on peut le déduire de sa façon de présenter les choses. Il nous a parlé du baptême de Jésus, puis de sa retraite au désert, et il enchaîne avec ce "Après que Jean a été livré". Il ne nous dit pas ce qui s'est passé entre la fin de la retraite au désert et l'arrestation de Jean, et il est peu probable que les deux événements aient été synchrones, sinon il nous l'aurait normalement précisé : "et à la fin de sa retraite, il arriva que Jean fut arrêté, etc..." Qu'a donc fait Jésus entre les deux ? c'est ici qu'avec un petit brin d'extrapolation, en lisant dans l'évangile de Jean que les premiers disciples de Jésus étaient auparavant disciples de Jean, on peut raisonnablement conclure que Jésus aussi a été disciple de Jean.
Et voici qu'en plus, non seulement Jésus a été disciple du Baptiste, mais qu'il semble même l'être resté encore un certain temps après son baptême et sa retraite au désert ! Autrement dit, que ce baptême et cette retraite n'ont pas pu se passer comme on nous le rapporte, sinon Jésus ne serait pas resté encore sous la direction de Jean, après de telles révélations, si explicites. Nous devons donc considérer le baptême de Jésus, avec la théophanie, et la tentation au désert, comme des récits symboliques. Il nous est dit, en réalité, que pendant que Jésus était disciple de Jean, il eut une expérience spirituelle dans laquelle s'est originé ce qu'il a manifesté plus tard. Mais, prendre pour argent comptant les récits qui nous en sont faits, les prendre au pied de la lettre, ce serait montrer une grande méconnaissance de ce que sont dans la réalité de telles expériences, qui sont toujours entièrement intérieures, ce qui ne veut pas dire non plus purement subjectives, d'ailleurs.
On trouve, en fait, ces expériences décrites dans d'autres traditions spirituelles, pour ne pas dire toutes. La tentation au désert ressemble ainsi furieusement à ce que d'autres appellent la rencontre avec le gardien du seuil, et la découverte de Dieu comme Père peut être assimilée à l'éveil. Il est, à ce sujet, vraisemblable que Jésus les vécut plutôt dans cet ordre : vaincre d'abord l'adversaire, pour que la révélation du Père puisse se faire. Les quarante jours au désert commémorent selon toute vraisemblance une expérience d'ascèse, que Jésus vécut pendant cette période où il était disciple de Jean, et au cours de laquelle il obtint la révélation de Dieu comme personne intérieure et intime à l'homme, plutôt que comme entité extérieure et abstraite, cette révélation nous étant rapportée, de manière excessivement raccourcie, comme liée à son baptême.
Mais ces expériences, quand on les vit, nous transforment rarement radicalement du jour au lendemain ! Elles sont plutôt comme des germes qui doivent ensuite suivre leur propre croissance, comme le levain dans la pâte, pour reprendre une des paraboles de Jésus. C'est ainsi que cette expérience, dont il fut d'abord le seul à savoir qu'il l'avait vécue, dont il s'entretint sans doute avec Jean, ne fut pas immédiatement suivie de son départ. Jésus ne sut pas tout de suite où elle le mènerait ! Il fallut d'abord l'arrestation de Jean, pour qu'il soit obligé de repartir en Galilée, suivi de quelques autres galiléens (selon l'évangile de Jean, plus crédible sur ce point que les synoptiques comme Marc ici). Et puis, on voit bien qu'il se contenta encore, dans un premier temps, de prêcher exactement le même message que Jean : "Proche est le Royaume ! Convertissez-vous !" Pour qu'il commence à parler d'autre chose, de cette vision personnelle de Dieu reçue lorsqu'il était encore disciple de Jean, il faudra encore que les signes, guérisons et exorcismes, commencent à se manifester. Et même plus encore, il faudra que ces signes génèrent une trop grande ambiguïté entre le Royaume tel que les foules l'attendent, et l'expérience intérieure qu'il a vécue, pour qu'il se mette enfin à en parler explicitement. Mais nous y reviendrons.

