Tout le monde en parle
Jésus avec ses disciples se retire vers la mer. Une nombreuse multitude, de la Galilée, suit. Et de la Judée, de Jérusalem, de l'Idumée et d'au-delà du Jourdain, des alentours de Tyr et de Sidon, une multitude nombreuse entend ce qu'il fait et vient à lui. Il dit à ses disciples qu'un bateau soit en permanence près de lui, à cause de la foule, pour qu'ils ne le serrent pas. Car il en guérit beaucoup, si bien qu'ils tombent sur lui pour le toucher, tous ceux qu'un mal harcèle. Les esprits, les impurs, quand ils le voient, tombent devant lui, crient en disant : « Tu es le fils de Dieu ! » Il les rabroue beaucoup : qu'ils ne le manifestent pas !
voir aussi : Mouvements de la foule, Attraction sans bornes, Repli stratégique, Part de marché en hausse
Voici ce qu'on pourrait appeler un résumé des épisodes précédents, ou le point sur la situation. On fera simplement la même remarque qu'hier, à savoir que Marc exagère un peu dans la rapidité des événements. Il ne nous a jusqu'à présent rapporté que fort peu d'enseignements ou d'actions de Jésus, d'ailleurs nous n'en sommes encore qu'au début du chapitre trois sur les seize de son évangile, et il voudrait nous faire croire que Jésus aurait déjà eu le temps de passer à peu près partout en Galilée, ou dans suffisamment d'endroits, pour qu'on vienne vers lui de partout, y compris des autres provinces d'Israël. C'est trop tôt, il aurait dû attendre plus loin dans son récit pour poser une telle affirmation. Mais c'est son choix, de nous donner plutôt le programme à l'avance, comme hier, lorsqu'il nous a déjà parlé de volonté organisée de le faire taire.
Si nous faisons donc abstraction du timing, nous pouvons conserver ce que dit Marc ici comme correspondant aux étapes suivies par la popularité de Jésus. Jésus a effectivement commencé son action essentiellement sur la ville de Capharnaüm, dans laquelle il n'a eu pratiquement que du succès. Il était considéré comme une figure locale, dont on était fier. Sa réputation a alors gagné progressivement toute la province, la Galilée, d'autant qu'il s'est mis à la parcourir, sans doute en envoyant devant lui quelques uns de ses disciples les plus assidus pour tâter le terrain et savoir ainsi où il était le plus attendu. Cette étape supposait qu'ait déjà eu lieu un choix, pas nécessairement d'exactement douze, mais un choix de certains disciples. Or ce choix ne va nous être rapporté que demain. Ajoutons que la scène de l'envoi en mission de ces disciples ne nous sera rapportée, elle, qu'au chapitre six, ceci nous confirme bien que ces étapes ont pris plus de temps que ce que Marc dit aujourd'hui. Mais cette distinction qu'il fait entre la Galilée et les autres provinces est importante. La Galilée, globalement aussi comme Capharnaüm, a réservé un bon accueil à l'action de Jésus. De figure locale de Capharnaüm, il est passé au statut de figure régionale, et c'est à partir de là seulement que les autorités de Jérusalem ont commencé de prêter attention à ce qui se passait, et qu'on peut faire remonter les premières manœuvres, la constitution d'un noyau décidé à le perdre.
Autre point intéressant, dans ce texte d'aujourd'hui, la mention du bateau sur lequel Jésus embarquait, lorsque la foule était nombreuse. Ce détail est certainement vrai. D'une part, il en est question dans d'autres scènes, où Jésus donc monte dans ce bateau et s'éloigne un peu du bord pour s'adresser à la foule. Et qu'il nous soit mentionné ici montre que cette astuce utilisée par Jésus a frappé les disciples. Cela a sûrement été une habitude. Il est vrai que s'il était resté au milieu de la foule qui le pressait, seuls ceux qui étaient immédiatement autour de lui auraient pu entendre ce qu'il disait, alors qu'avec son bateau, et grâce à la propriété acoustique de l'eau qui porte très bien les sons, il pouvait se faire entendre de tous aisément, sans avoir même à forcer sur le volume sonore de sa voix. Il faut essayer de nous mettre dans la situation, nous comprendrons qu'il devait y avoir quelque chose de presque magique, une atmosphère de calme et de paix surprenante, quand une foule silencieuse recevait ces mots, non pas murmurés, mais pas non plus criés, juste prononcés, presque normalement. Il n'y avait pas de micros ni d'amplis, et pourtant l'effet était le même.
Dernier point : l'interdiction aux esprits de dire que Jésus est le fils de Dieu. C'est un thème connu de l'évangile de Marc, une de ses caractéristiques. Là non plus, on ne peut guère douter que Jésus ait effectivement insisté souvent sur ce point au cours de son ministère. Mais de quoi s'agissait-il précisément est une autre question. Traditionnellement, on appelle cette attitude de Jésus le "secret messianique", et on l'interprète comme signifiant qu'il ne fallait pas que se répande trop tôt l'affirmation de qui était exactement Jésus, parce que les gens n'étaient pas prêts à le comprendre. Effectivement, on sait toute l'ambiguïté que Jésus a dû affronter à propos de la figure du Messie, mais est-ce qu'il n'a voulu faire taire cette identification que parce que "c'était trop tôt", selon l'interprétation traditionnelle qui a fini, elle, par lui coller cette étiquette sans vergogne, ou plus radicalement parce que Jésus la refusait, tout court, et pour toujours ?

