Partage d'évangile quotidien
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Têtu tais-toi !

Ven. 5 Décembre 2014

Matthieu 9, 27-31 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

De là, Jésus passe... Deux aveugles le suivent. Ils crient en disant : « Aie pitié de nous, fils de David ! »  Quand il vient dans la maison, les aveugles s'approchent de lui. Jésus leur dit : « Croyez-vous que cela, je peux le faire ? » Ils lui disent : « Oui, Seigneur ! » 

Alors il touche leurs yeux en disant : « Selon votre foi, qu'il vous advienne ! » Et leurs yeux s'ouvrent. Jésus frémit sur eux et leur dit : « Voyez ! Que personne n'en ait connaissance ! » Mais eux sortent et le divulguent dans toute cette terre-là. 

 

 

Les trois rois, par He-Qi

 

 

voir aussi : Aveugles aveuglés, Délit d'initiés, Crieurs publics, Les yeux du coeur, Ouvrir les yeux

Jésus guérit : c'est le seul message que veut nous faire passer la liturgie au travers de ce texte. Il ne faut pas nécessairement s'attacher au fait qu'il s'agisse ici d'aveugles, nous aurions pu avoir un sourd, ou un lépreux, ou beaucoup d'autres cas. Bien sûr, le thème de la lumière peut sembler important dans le cadre d'une marche vers Noël, cette fête située au solstice d'hiver... Mais regardons d'abord comment les choses se passent dans cet épisode, rapporté par Matthieu seul, quoique sans doute inspiré par l'aveugle de Jéricho, qu'on retrouve, lui, chez les trois synoptiques.

Ici, Jésus vient de 'ressusciter' la fille du chef (que Marc et Luc nomment Jaïre) de la synagogue de Capharnaüm. Il repart donc de cette maison pour aller à la sienne, c'est-à-dire celle de Pierre. Et nos deux aveugles se mettent à le suivre... Ça ne doit quand même pas être évident pour eux, qui ne voient pas où ils mettent leurs pieds... Leurs appels à la pitié résonnent autant comme des demandes de guérison que pour implorer Jésus de s'arrêter pour les écouter. Mais Jésus semble insensible à leur situation, il ne s'arrête pas, ne semble même pas ralentir sa marche. Il n'y a que quand il arrive à la maison, terminus pour lui, qu'il est bien obligé de les prendre en compte : ils ne le lâcheront pas comme ça. C'est sans doute la première 'leçon' que nous pouvons tirer de cet épisode : la guérison ne tombe pas comme ça toute cuite dans la bouche. Il faut qu'il y ait une volonté, on peut même dire un acharnement. Ces aveugles se sont acharnés, jusqu'à ce que Jésus n'ait plus d'autre choix que de prêter attention à eux. On trouve d'ailleurs le même motif de l'insistance, dans l'épisode de l'aveugle de Jéricho, qui crie à tue-tête, malgré la foule qui voudrait le faire taire. On peut penser encore, dans le même ordre d'idées, aux deux paraboles de l'homme qui réveille en pleine nuit son voisin pour lui demander du pain (Luc 11, 5-8) et de la veuve qui insiste auprès du juge inique (Luc 18, 1-8). Nous n'obtiendrons rien si nous sommes seulement dans le "j'aimerais bien que..."

Cette obstination, nécessaire pour arriver à quelque chose, suppose bien sûr qu'on y croit ! et c'est peut-être ce qu'il y a de plus surprenant dans ce récit de guérison (ce n'est pas le seul, de ce point de vue, mais il le met bien en valeur). Jésus ne demande même pas aux aveugles ce qu'ils veulent — eux-mêmes ne l'avaient pas exprimé non plus —, mais uniquement s'ils "ont la foi" (c'est le sens exact du "croyez-vous ?") qu'il puisse le faire. Il est possible que Matthieu n'ait simplement pas fait attention, en composant l'épisode, que l'objet de la quête des aveugles n'était pas exprimé. On peut penser aussi que ça tombe sous le sens, il n'en reste pas moins que le résultat est profondément exact : ce n'est pas tant l'objet précis de la foi qui importe, que la foi en elle-même. Il vaut mieux, d'ailleurs. Supposons que nos aveugles le soient de naissance, comment pourraient-ils se représenter ce qu'est la vue ? ils ne peuvent en avoir qu'une intuition. Il en va de même pour nous, lorsque nous cherchons cette guérison de notre condition ordinaire, lorsque nous cherchons à ce que naisse en nous le Christ, ou s'incarne en nous le Verbe : nous ne savons pas exactement à l'avance ce que ce sera. Et la réponse de Jésus nous le confirme, qui ne précise pas plus ce qui va se passer pour les deux aveugles qu'ils n'avaient eux-même précisé ce qu'ils attendaient : "Qu'il en soit selon votre foi !"

Nous voyons ici tous les obstacles que peuvent poser sur notre chemin des idées préconçues, croyances, religions, qui vont formater, et nous enfermer dans, ce que nous croyons être possible. S'il y a donc bien une obstination qui est nécessaire, celle-ci ne doit pas non plus s'attacher à définir trop précisément à l'avance ce qu'elle poursuit. Il s'agit de traquer quelque chose dont on ne sait pas trop ce que c'est, et c'est la traque elle-même qui va nous le révéler, à condition, précisément, que nous sachions, au fur et à mesure, réévaluer les représentations qu'inévitablement nous nous faisons quand même de ce que nous poursuivons. C'est là aussi que doit résider l'obstination, à ne pas s'arrêter en chemin quand nous croyons avoir atteint un objectif qui risque bien de se révéler à terme n'avoir été que l'ombre de la proie, que nous aurons donc laissée s'échapper. "Qu'il en soit selon votre foi" : quelle est-elle exactement ? et nos aveugles qui s'en vont clamer partout ce qui leur est arrivé parlent-ils bien de l'essentiel ?