Partage d'évangile quotidien
<
Enregistrer le billet en pdf

Loi d'exception

Ven. 17 Juillet 2015

Matthieu 12, 1-8 traduction : Comparer plusieurs traductions sur le site 4evangiles.fr Lire le texte grec et sa traduction (anglaise) mot-à-mot sur le site interlinearbible.org

En ce temps-là, Jésus va, le sabbat, à travers les emblavures. Ses disciples ont faim, ils commencent à cueillir des épis et manger.  Les pharisiens voient et lui disent : « Voici : tes disciples font ce qu'il n'est pas permis de faire un sabbat ! » 

Il leur dit : « Vous n'avez pas lu ce qu'a fait David ? Il avait faim, et les autres avec lui :  comment il est entré dans la maison de Dieu, ils ont mangé les pains de la Face, qu'il n'était pas permis de manger ni à lui, ni aux autres avec lui, mais aux prêtres seuls. Ou n'avez-vous pas lu, dans la loi, que, les sabbats, les prêtres dans le temple violent le sabbat et sont non coupables ? Or je vous dis : plus grand que le temple est ici ! 

« Mais si vous connaissiez ce qu'est : “Miséricorde je veux, et non sacrifice”, vous ne condamneriez pas des non coupables ! Car il est Seigneur du sabbat, le fils de l'homme ! » 

 

 

Ruth et Noémie, par He-Qi

 

 

voir aussi : Une affaire embarrassante, Transgressions, La faim et les moyens, Épis de la discorde, Le temple de l'esprit

Matthieu a pris son temps, par rapport aux deux autres synoptiques, pour en arriver à cette première transgression du sabbat ! On suppose qu'il n'est pas à l'aise avec le sujet. Sa communauté, en effet, prétendait assumer tout l'héritage du judaïsme, et respectait donc certainement scrupuleusement toutes les règles du sabbat. Il est alors sans doute choquant, et difficile à comprendre, que Jésus ne se soit pas comporté ainsi. Ce qui est encore plus difficile, dans cet épisode, c'est que ce n'est même pas Jésus qui a enfreint les règles, mais ses disciples, et qu'il les a justifiés. Le texte est effectivement clair sur ce point : que ce soit chez Marc (2, 23-28) ou chez Luc (6, 1-5), ce sont les disciples seuls qui ont "cueilli des épis" (c'est cette action qui est considérée comme un travail, donc interdite un jour de sabbat), et Jésus leur a donné raison.

Matthieu reprend alors l'argument qu'il a trouvé chez Marc et qui lui convient en partie : l'exemple de David qui avait transgressé un autre interdit, celui de consommer des "pains de la Face" — qui étaient des pains exposés sur un autel et réservés, après avoir rempli leur office cultuel, à l'usage des prêtres seuls. Par rapport à Marc, Matthieu souligne d'emblée que ce n'est pas seulement David qui avait mangé de ces pains, mais bien aussi tous ses compagnons avec lui : "ils ont mangé", alors que Marc, pour sa part, parle d'abord de David seul qui mange : "il a mangé", et ajoute seulement ensuite qu'il en avait même donné à ses compagnons. Chez Marc, il y a donc une certaine prudence ; il maintient un rôle prépondérant à David dans l'histoire, c'est lui qui a été à l'initiative et qui a pris sur lui d'autoriser ses compagnons à consommer eux aussi des pains litigieux, un peu comme Jésus qui serait en train de prendre sur lui, de "couvrir", ce qu'ont fait les disciples. Matthieu semble alors être très audacieux, en cherchant à mettre tout le monde dans le même sac : pour lui, ce sont tous qui ont décidé qu'ils pouvaient passer outre à l'interdit, ce sont tous qui se sont emparés de ces pains réservés aux seuls "prêtres".

Et puis Matthieu ajoute un second argument de son cru, un argument qu'on ne trouve pas chez Marc ni chez Luc : le travail des prêtres dans le Temple quand ils y officient les jours de sabbat. Il est certain que l'office des prêtres est leur travail à eux : c'est bien pour qu'ils puissent s'y consacrer que les autres tribus devaient leur verser la dîme — le dixième de leurs productions. Je ne crois pas qu'il soit précisé explicitement quelque part dans la Torah qu'en accomplissant ce travail même les jours de sabbat les prêtres ne se rendaient pas pour autant coupables d'enfreindre l'interdiction de travail ces jours-là, mais implicitement c'est évident, puisque c'est cette même Torah qui leur impose de le faire. Et voilà donc où voulait en venir Matthieu : si les disciples de Jésus pouvaient se permettre de cueillir des épis un jour de sabbat, c'est parce qu'ils étaient comme les prêtres d'un nouvel office, plus élevé que celui du Temple : l'office du ministère de Jésus. C'est donc pour cette raison qu'il avait déjà arrangé l'argument avec David, décrivant ses compagnons qui se saisissaient d'eux-même des pains réservés aux prêtres, car cela tendait déjà à assimiler les disciples à des prêtres.

Alors est-ce que, finalement, ce ne serait pas Matthieu le plus "libéral", contrairement à ce que nous aurions imaginé spontanément ? Hum ! ce serait en fait aller un peu trop vite en besogne que de conclure ainsi. Il est certain que Matthieu semble bien plus justifier les disciples de plein droit que ne le font Marc ou Luc, mais dans son esprit cette justification ne vaut que pour la période du ministère de Jésus : c'est parce que Jésus est là, présent au milieu d'eux, ou qu'ils sont là avec lui, de son vivant, et l'assistant dans son ministère, que les disciples pouvaient se considérer comme des prêtres. L'argument ne vaut, selon lui, que pour cette période désormais finie. La meilleure preuve en est que Matthieu a par contre supprimé volontairement de la conclusion de l'histoire cette maxime, qui se trouve chez Marc : "Le sabbat est pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat". Une maxime profondément subversive, puisqu'elle ne fait plus aucun lien à la présence ou non de Jésus, et qu'elle renverse complètement les perspectives sur le rôle de la Loi, la rendant sujette au bien de l'homme, et non l'homme assujetti à elle comme à un absolu. Une perspective décidément incapable de rentrer dans les schémas de pensée de Matthieu...