Assieds-toi à ma droite !
Pouvons-nous nous imaginer donner sérieusement du "maître" ou même du "monsieur" à un de nos enfants ou petits-enfants ? Quelle que soit l'admiration dans laquelle nous puissions éventuellement être devant celles et ceux qui sont issus de nous, cela semblerait complètement incongru...
Le mot hébreu "mashiah" — translittéré en français par "messie", traduit en grec par "christos" — signifie en langage courant : "oint", et désigne une personne qui a reçu une onction d'huile. La pratique de cette onction, dans le judaïsme ancien, concernait particulièrement les grands prêtres, les rois, et au moins un prophète (Élisée) ; elle était censée leur conférer la force de l'Esprit de Dieu nécessaire pour accomplir leur fonction. Concernant les prophètes, cependant, puisqu'ils étaient par définition remplis de l'Esprit, l'onction avec de l'huile était plus un symbole qu'une nécessité.
"Le" Messie, par excellence, est une figure qui est apparue principalement suite aux défections des rois, auxquelles ont été attribuées les chutes successives des deux royaumes, celui du nord d'abord, puis celui du sud. Ces pertes de souveraineté territoriale ont suscité cette attente, cette espérance, d'un messie futur qui serait à la hauteur de la gloire passée de David. Le concept du "Messie" surgit donc d'abord avec une dimension plutôt royale, mais puisque être oint c'est être assisté de l'Esprit, et que, tant les grands prêtres que, encore plus, les prophètes, sont censés pouvoir aussi bénéficier de cette assistance de l'Esprit, le Messie devient alors un personnage qui prendra en charge ces trois fonctions, l'accent étant mis plus ou moins sur l'une ou l'autre selon les sensibilités de chacun.
Dans l'épisode d'aujourd'hui, Jésus semble pour le moins vouloir minimiser, voire récuser complètement, la dimension royale du Messie. Un roi de la stature de David doit effectivement, normalement, être un de ses descendants. Or, dans un de ses psaumes, David donne le titre de "seigneur" à ce Messie qui est décrit comme siégeant à la droite de Dieu. Donner du titre de "seigneur" à un de ses descendants, nous ne nous en rendons peut-être pas compte en français où nous n'utilisons plus ce titre, mais pouvons-nous nous imaginer donner sérieusement du "maître" ou même du "monsieur" à un de nos enfants ou petits-enfants ? Quelle que soit l'admiration dans laquelle nous puissions éventuellement être devant celles et ceux qui sont issus de nous, cela semblerait complètement incongru...
Est-ce à dire que, pourvu qu'on mette de côté sa dimension royale, Jésus accepterait d'être reconnu comme ce Messie attendu et espéré par tous ? ce n'est en tout cas pas explicite. Ce qui est à peu près certain, c'est que telle était la conviction de ses partisans, conviction contre laquelle Jésus n'a cessé d'essayer de se défendre, particulièrement contre cette dimension politique et militaire du Messie, incarnée par la fonction royale. Et si Jésus va aller jusqu'à accepter de mourir sur une croix sous le motif qu'il se serait prétendu roi des juifs, c'est sans doute parce que c'était le seul moyen qu'il ait trouvé pour couper définitivement court à cette attente-là.
La figure du Messie comprenait donc d'autres dimensions, particulièrement celle de prophète, et celle-ci notamment rattachée à une prophétie du plus prestigieux des prophètes : Moïse. Ce dernier, en effet, avant de mourir a prédit que viendrait un jour un autre prophète au moins aussi grand que lui. Une telle figure serait alors plus en accord avec la pensée de Jésus, dont il ne semble pas qu'il ait jamais eu l'intention de fonder une nouvelle religion, mais seulement de proposer un renouvellement de sens de ce judaïsme dont il se considérait faire pleinement partie. Le judaïsme de son époque n'avait effectivement rien de monolithique, il était extrêmement varié, et Jésus n'avait certainement aucune idée d'en sortir ; cela, c'est ce qui s'est passé par la suite : à tort ou à raison ?
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Jésus intervient et dit,
tandis qu'il enseigne dans le temple :
« Comment les scribes peuvent-ils dire
que le messie est fils de David ?
David lui-même a dit, dans l'Esprit-Saint :
"YHWH dit à mon Seigneur :
Assieds-toi à ma droite,
jusqu'à ce que je mette tes ennemis sous tes pieds."
David lui-même le dit "seigneur" :
alors, comment pourrait-il être son fils ? »
Et la foule, nombreuse, l'écoutait avec plaisir.
(Marc 12, 35-37)
