Partage d'évangile quotidien
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Autre genre de pêche

Lun. 14 Août 2023

Cette histoire très bizarre pose question. D'abord parce que Matthieu est le seul à la rapporter et que, comme dans quelques autres de ces passages spécifiques de Matthieu seul, elle concerne Pierre, elle cherche à le mettre en valeur, non seulement par rapport aux autres disciples mais encore par rapport aux autres membres des Douze.

Matthieu est effectivement le seul évangéliste à dire que, lorsque Jésus rejoint les Douze en marchant sur l'eau, Pierre ose essayer d'en faire autant ; chez Marc comme chez Jean, les Douze ont tous peurs, et c'est tout. Matthieu est encore le seul à dire que Jésus ait félicité Pierre d'avoir proclamé qu'il était le Messie ; chez Marc comme chez Luc, sa réaction est au contraire le mécontentement et il leur interdit de dire ça. On comprend donc que Matthieu a un petit faible pour Pierre, et qu'il veut le montrer comme étant celui qui ose aller de l'avant, prendre la tête.

Mais d'une manière générale, quand c'est Jésus qui prend une initiative pour distinguer certains de ses disciples, ce n'est jamais à un seul d'entre eux qu'il s'adresse, mais, le plus souvent, au groupe des trois que sont Pierre, Jacques et Jean : c'est avec eux seuls qu'il entre dans la chambre où il va ressusciter la fille de Jaïre, avec eux seuls qu'il monte sur la montagne où il va apparaître transfiguré, avec eux seuls qu'il s'isole au jardin de Gethsémani pour se préparer à affronter sa Passion. Toujours d'une manière générale, quand Jésus distingue un seul de ses disciples, c'est plutôt Judas...

Et ici, Matthieu franchit un pas de plus dans l'élévation de Pierre au-dessus de tous les autres, mais non seulement des autres membres des Douze, non seulement au-dessus de tous les autres disciples, mais même encore au-dessus de tous les autres hommes. Il faut suivre de près le raisonnement pour le comprendre :

L'impôt dont il est question ici était dû par tous les juifs pour l'entretien du Temple, à l'exception des seuls "cohen", autrement dit les prêtres, descendants d'Aaron, donc de la tribu de Lévi. Jésus étant censé descendre de David, donc de la tribu de Juda, ne peut certainement pas s'en tenir exempté pour cette raison, mais il tient, ou on lui fait tenir, un raisonnement différent : ce serait en tant que fils de Dieu qu'il pourrait se dispenser de payer cet impôt. Ce n'est pourtant pas dans ses habitudes de se réclamer de cette supposée filiation pour obtenir quelque passe-droit que ce soit...! alors de la réclamer en plus pour Pierre ? et pour Pierre seul, puisque le statère censé s'être trouvé dans la bouche du poisson ne peut servir à payer l'impôt que de deux personnes ?

L'objectif de cette histoire est donc, non seulement d'établir Pierre au-dessus des autres, mais même d'en faire un quasi-dieu lui aussi : on a ici les fondements de l'expression "vicaire du Christ" appliquée aux papes, jusqu'à la soit-disant infaillibilité pontificale, en passant par l'action "in persona christi" de chaque prêtre lors de la consécration des hosties. Avec la déification de Jésus, s'ensuit presque inévitablement la quasi déification de celui qui siégera au sommet de la hiérarchie de ses émules, et dans une moindre mesure jusqu'à chaque membre de cette hiérarchie, mis à part du troupeau des simples brebis.

On est ici dans une conception ecclésiale, qu'il peut être intéressant de comparer à celle évoquée par la finale de l'évangile de Jean, où Pierre, après le rappel de son triple reniement, comprend qu'il a encore un long chemin à parcourir devant lui à la suite de Jésus, tandis que le disciple que Jésus aimait n'en a pas besoin, car lui réside déjà dans le "Royaume" de l'amour.

 

 

Puis ils sont retournés dans la Galilée
    et Jésus leur dit :
« Le fils de l'homme
    va être livré dans des mains d'hommes
et ils le tueront
    mais le troisième jour il sera réveillé. »
et ils furent très attristés.

Puis ils sont revenus à Capharnaüm
et les receveurs du didrachme s'approchèrent de Pierre et dirent :
« Votre maître ne paie pas le didrachme ? »
    Il dit : « Si... »
puis il vint à la maison
    et Jésus l'anticipa en disant :
« Qu'en penses-tu, Simon,
les rois de la terre,
    de qui perçoivent-ils taxes ou impôt,
de leurs fils, ou des autres ? »
Il dit : « Des autres ! »
    et Jésus lui dit :
« Ainsi donc les fils sont libres ;
cependant, pour qu'ils ne soient pas choqués,
va à la mer, jette un hameçon,
    sors le premier poisson qui mordra,
ouvre-lui la bouche, tu trouveras un statère,
prends-le et donne-leur, pour moi et pour toi. »

(Matthieu 17, 22-27)