Nomade un jour, nomade toujours
Voici un texte qui, à première vue, ne semble absolument pas politiquement correct, du moins de ce politiquement correct qui veut que le christianisme reconnaisse enfin tout ce qu'il doit au judaïsme dont il est issu. On ne raccommode pas un vieux vêtement avec du tissu neuf, on ne met pas du vin nouveau dans de vieilles outres : le divorce est consommé, faisons table rase du passé, il n'y a rien de bon à garder de ces vieux habits qu'a été le judaïsme, le christianisme est une religion entièrement neuve, sans racines...
Mais en fait cela dépend de quel judaïsme on parle, qu'est-ce qui le définit ? Il y a effectivement un certain judaïsme qui, à l'époque de Jésus, ne se concevait pas lui-même sans un certain nombre d'institutions — qu'on pense ici particulièrement au Temple et toutes les cérémonies qui s'y déroulaient —, et puis il y a un judaïsme de la tradition prophétique, lequel rejoint un judaïsme du nomadisme, un judaïsme qui, même une fois entré en Terre promise, a continué de se déplacer, de nomadiser sur ses terres, sans institutions politiques, sans temple...
Ce judaïsme-là, celui qui sait qu'il ne sera jamais arrivé, établi ; celui qui se fait régulièrement bousculer, déstabiliser, par les prophètes qui lui sont envoyés par son Dieu lui-même ; ce judaïsme-là peut adhérer à ces meshalim du vêtement neuf et du vin nouveau. Pour ce judaïsme-là, l'homme tel qu'il existe actuellement, l'homme tel qu'il a été fait, n'est pas l'homme tel qu'il est destiné à le devenir. L'homme a été créé à peine plus qu'un animal, mais il est destiné à devenir un dieu (Psaume 82(81), 6 : "Je l'ai dit : Vous êtes des dieux"), ce qui est tout autre chose que ce qu'il est aujourd'hui.
Et comme par contraste, c'est en fait le christianisme, celui qui se voit dans le rôle de l'habit neuf ou du vin nouveau, qui a fait le contraire de ce qui était sa vocation, qui s'est figé à son tour très vite dans une dogmatique, particulièrement celle de la divinité de Jésus, c'est-à-dire non pas de la divinité à laquelle nous sommes tous appelés, mais d'une divinité unique qui a fait de lui un être, finalement, pas réellement humain de la même manière que nous. Nous sommes ainsi faits, que nous ayons besoin d'avoir des repères fixes et intangibles, extérieurs à nous ; cela nous donne une impression de sécurité.
Il ne pourra pas y avoir de vraie réconciliation entre le judaïsme et le christianisme tant que les chrétiens maintiendront ce dogme d'un Jésus différent par nature de tous les hommes, ou, si on préfère et pour suivre la formulation plus exacte dudit dogme, un Jésus qui soit le seul à avoir été à la fois de deux natures, l'humaine et la divine. Mais rien que cette dernière formulation est surprenante, puisque le psaume, en affirmant que nous sommes des dieux, dit bien que tout être humain est aussi de nature divine, même si ladite nature demande encore à être pleinement manifestée.
Jésus : le premier qui l'ai fait ?
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Et ils lui dirent :
« Les disciples de Jean jeûnent souvent
et font des prières ;
de même aussi ceux des pharisiens,
mais les tiens mangent et boivent... »
alors Jésus leur dit :
« Les compagnons d'épousailles,
pendant que l'époux est avec eux
vous ne pouvez pas les faire jeûner,
mais viendront des jours
où l'époux leur sera enlevé,
alors ils jeûneront, en ces jours-là. »
Puis il leur dit aussi une parabole :
« Nul ne déchire un morceau d'un vêtement neuf
pour l'ajouter à un vêtement vieux,
sinon, bien sûr, et le neuf est déchiré,
et au vieux
ne conviendra pas le morceau tiré du neuf.
Et nul ne met du vin nouveau
dans des outres vieilles,
sinon, bien sûr, le vin, le nouveau,
crèvera les outres,
et lui sera répandu,
et les outres seront perdues ;
mais le vin nouveau doit être mis
dans des outres neuves !
Et nul qui a bu du vieux
ne veut du nouveau,
car il dit : "Le vieux est meilleur". »
(Luc 5, 33-39)
